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Full text of "La réforme sociale en France: déduite de l'observation comparée des peuples européens"

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The Andrew B. Hammond 
Mémorial Book Fund 




Stanford University libraries 



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LA 

RÉFORME SOCIALE 

EN FRANCE 

lit miiBiimi avait mt rmu iwrtds 
M. F. LE PLAY 

Audin Htiiuliur, uulw CuiutllUirl'ËUl, )ii>|)(vUue «inAnl ilu hilhm 
llllim enillllll, «OBlittÈlt II BtPOllIinE 

'['OME l'HEMlKH 







TOURS 

ALFBEO MiME ET VIU, UBRAlttBS- ÈDlTErBS 

PiRIS.:rtTSiIri>iW).DBtmi,ll[tMare,P»l»;»-Ittiïftl, 19, e»l(ipiii4'0rl*w« 
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LA 



REFORME SOCIALE 



EN FRANCE 



I 



L'auteur et les éditeurs 4éclarei^t f Server leufs droits de re- 
produotioR è Tétranger. — Cet ouvrage a été déposé au ministère 
de l'intérieur (direction de la librairie) en avril 1878. 



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LA 



RÉFORME SOCIALE 

EN FRANCE 
M L'OBSBIVAmil COiFUil DIS pimii EDigpÉm 



M. F. LE PLAY 



SIIIIMI imTIOH, COEHtCÉE 11 REÏSHIini 



TOME PREMIER 




TOURS 
ALFRED MAME ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



Vl AVERTISSEMENT 

mairement les faits, j'ai pu faire entrer une 
matière étendue dans un cadre relativement res- 
treint. Cependant cet exposé dépasse encore les 
proportions qui conviennent à la plupart des 
lecteurs : j'ai donc classé les matières dans un 
ordre tel que chacun puisse trouver le sujet qui 
l'intéresse sans être obligé de parcourir l'ouvrage 
entier. 

V Introduction oppose les faits aux idées pré- 
conçues : elle montre à ceux qui désirent de nou- 
velles révolutions , comme à ceux qui repousseni 
toute réforme , que leurs opinions favorites soni 
loin d'être des axiomes ; elle prouve , par consé- 
quent) que nul n'est autorisé à condamner^ s^ani 
examen^ les opinions que justifie la Méthôdl 
d'observation. 

La Conôlusion offre un précis domtnaire dôl 
œnditionë de la Réforme en 1864 à ceux qui) ô'in» 
quiétant peu de la Doctrine ou de la Méthode, 
veulent, avant tout, connaître l@s résultats qu'on 
en déduite 

Le corps de l'ouvrage expose les preuves de 
ces opinions et de ces résultats. Il forme sépi 
chapitres, dont le sujet est indiqué par les titres : 
Religion, Propriété, Familk, Travail Association, 
Rapports privés. Gouvernement* 

L'ouvrage entier est subdivisé en soixante-huit 
paragraphes désignés par autant de ntitnéros 
d^ordre. Chacun d'eux peut être lu indépendam* 



AVURTlSSSttÉllCt >ll 

métit deâ autres, et tfaité lâépàréfnéilt TUbe déâ 
quôstioiië essentielles à la rëfôriîlë édCialët Ce- 
pendant Itt plupart de oes qUéStiofts ôiit eiltf e 
elles uûe connexion Intiùiè *, et elles n'acquièrent 
la clarté désirable que lorsqu'on les rapproche 
des développements donnés dans Un autre para- 
graphe. Quand ee das-se présente, j'offre an lee-' 
téur le moyen de combler la lacune, tout en 
évitant led répétitions inutiles : à cet effet, je re- 
produis entre parenthèses , à titre de renvoi , le 
numéro du paragraphe aUqUel il (ionvient de se 
reporter. 

La Tablé deô idées maîtresses placée â là suite 
de tet Avertissement indique le plan de l'ou- 
vrage , signale les faits qui y sont èipoéês et for-» 
inule souvent les conclusions qui s'en déduisent. 
Le lecteur, en parcourant d'abord cette table, 
découvrira aisément quelque passage qUl lui 
permettra de juger promptement l'ensemble de 
l'œuvre k 

PGIS*I*.8CH1PTUM DE 180*/ 

Les amis inconnus , sUr le concours desquels 
j'avais dompté (8, V) en publiant la première édi^ 
tion , ne m'ont point fait défaut. Ils m'ont tout 
d'abord adressé par centaines leurs adhésions âU 
plan de l'ouvrage et aux principes justifiés par 
Me expérience personnelle» La plupart de ces 



YIII AVERTISSEMENT 

personnes occupent une situation éminente dans 
ces professions usuelles (32, II à IV) que je 
considère de plus en plus comme la véritable 
école de la science sociale (8, III). Je n'ai pas cru 
pouvoir mieux leur témoigner ma reconnaissance 
qu'en favorisant, par le bas prix de l'ouvrage, la 
propagande qu'elles veulent exercer ^ 

Quelques personnes m'ont adressé des obser- 
vations judicieuses sur ta forme dô l'ouvrage , ou 
sur certaines conclusions qu'elles croient justes, 
mais prématurées. J'ai fait, suivant leurs con- 
seils , les corrections qui pouvaient donner plus 
de précision aux idées : j'ai, au contraire, main- 
tenu les conclusions. Un auteur écrivant, à titre 
privé, sous sa responsabilité personnelle, n'est 
pas tenu, comme l'homme d'État, de s'arrêter 
devant les résistances de l'opinion; il a même le 
devoir de réagir contre elles , lorsqu'il croit être 
en possession de la vérité. Cette tâche d'ail- 
leurs est plus facile aujourd'hui qu'elle ne l'était 
en 4855, lorsque je publiai pour la première fois 
le précis des conclusions de la Réforme sociale 
(8, V) ; et, à cet égard, je dois remercier tous les 
organes de la presse, pour les sentiments d'é- 
quité dont ils se sont inspirés en faisant la cri- 
tique de mon ouvrage. Celte unanimité est, en 
France, un fait nouveau et un heureux symp- 

1 Voir, à la fln de l'ouvrage, la Pièce X. 



AVERTISSEMENT IX 

iôme : car la censure la plus nuisible est celle 
que Topinion égarée oppose à la propagation des 
idées utiles. La réforme , que nous n'avons pu 
accomplir depuis 1789, deviendra facile, si les 
partis qui nous divisent tolèrent enfin qu'un au- 
teur s'écarte de leurs doctrines, et exprime libre- 
ment sa pensée. 

Plusieurs écrivains français ou étrangers ont 
lien voulu déclarer que cet ouvrage, modifié 
dans quelques détails accessoires, pourrait de- 
avenir le programme des pères de famille de tous 
les partis. Quel que soit le jugement définitif du 
public, je ne dois rien négliger pour arriver, de 
près ou de loin , à un but aussi désirable; je prie 
donc les personnes qui partageraient l'avis de 
ces écrivains , de m' adresser le texte précis des 
corrections qu'elles proposent. Je* soumettrai ce 
texte au système d'enquête qui m'a permis déjà 
de vérifier mes conclusions (8, I); je tiendrai 
compte du résultat dans une prochaine édition; 
et, quand j'en aurai reçu l'autorisation expresse , 
je citerai les auteurs de ces amendements. 

POST-SGRIPTUM DE 1878 

En France , parfois aussi à l'étranger, l'opinion 
publique méconnaît, sur une multitude de points, 
les vérités de la science sociale. En général, je 
ne réfute qu'une fois chaque erreur, mais j'y fais 



X AVIRTISSIMINT 

souvent allusion. Je me trouve donc obligé , pouîr 
ne point trop choquer mon lecteur, de me ré*- 
férer à cette réfutation par deâi renvois dont les 
sigîiôs sont indiqués ci «^ après dans les observa^ 
tions prélmiinodres. SUr les demandes réitérées 
qui m'ont été faites^ j'ai dû^ dans cette 6« édition, 
indiquer plus précisément le passage de chaque 
ancien paragraphe auquel se rapporte chaque 
renvoi. J'ai pourvu à cette demande en étabUs-* 
sant de nouvelles subdivisiâUs auxquelles s'ap« 
plique maintenant le nom de paragraphe. J'ai 
obangé en conséquence le nom àet anciennes 
divisions supérieures. En résumé, l'ouvrage com'^ 
pi^end aujourd'hui : Y Introduction , sept Livres et 
la Condvsioné Ces trois parties sont encore dï^ 
visées en soixante^huit Chapitres; mais ceux-ci, 
pour plus de clarté, ont été subdivisés en sept 
oent quarante-trois Paragraphes» 

La révolution du 4 septembre 1870^ les dé-^ 
sastres de Id guerre $ le démembrement du terri-» 
toire^ et la révolte de Paris contre le légitime 
pouvoir de l'Assemblée nationale ont soumis à 
une terrible vérification cet ouvrage écrit en 1864, 
sous un régiine qui ne m'of&ait que les appa- 
rences de la prospérité, mais qui éblouissait tous 
les esprits^ Ces catastrophes ont mis en com- 
plète lumière les vices que j'ai signalés dans 
notre constitution sociale. Elles ont justifié le 
plan de réforme fondé sur l'évidence de ces 



i 

1 
s 

AVERTISSEMENT \ 

i 

vices ; elles ont rallié beaucoup d'hommes éclaL 
rés à l'exécution de ce plan; enfin, elles ont di- 
minué l'aveuglement des classes dirigeantes qui 
le repoussaient. D'un autre côté , en désorgani- 
sant de nouveau la SduVepfti|ieté (67, XVI) et en 
confiant l'œuvre du salut à un pouvoir collectif 
dont l'impuissance est attestée à la fois par nos 
révolutions et par celle des États-Unis d'Amé- 
rique (69, III), mes concitoyens ont accru les 
difficultés qui nous faisaient obstacle en 1864. Ce 
fait nouveau a laissé intactes les anciennes con- 
clusions de 1864; mais il a rendu nécessaire 
une conclusion supplémentaire ayant pour titre : 
VÉpilogue m 1878. 



à 



PRÉFACE 



DE LA QUATRIEME EDITION 



(1872) 



Le succès croissant de la Réforme sociale m'im- 
pose Tobligation de compléter, par une Préface, 
l'Avertissement qui avait été joint aux trois pre- 
mières éditions. J'ai toujours cité, dans le cours 
de cet ouvrage , les personnes qui ont contribué 
à ce succès (8, V et 50, V). J'ai indiqué en pre- 
mière ligne celles qui doivent être nommées par 
excellence les Autorités sociales. Ces personnes 
ne m'ont pas seulement révélé pendant quarante 
années les pratiques et les doctrines qui auraient 
pu conjurer nos désastres : elles m'enseignent 
journellement le moyen de les réparer. J'ai donc 
le devoir de les signaler, dès le début de cet écrit, 
à la gratitude et aux espérances des personnes 
qui, à mon exemple, voudront bien les consulter. 

Les Autorités sociales sont établies dans toutes 



PRÉFACE XIII 

les contrées, et partout elles jouissent de l'estime 
publique. Elles sont vouées principalement à 
l'agriculture et aux autres arts usuels ( 32 , II )• 
Elles appartiennent à toutes les classes, aux 
paysans comme aux grands propriétaires. Toutes 
se reconnaissent à une aptitude saisissante : dans 
le cercle de leur influence , elles résolvent sûre- 
ment le grand problèûie , qui consiste à faire ré- 
gner la paix publique sans le secours de la force. 
Pour atteindre ce but, elles emploient toutes les 
mêmes moyens : elles donnent le bon exemple à 
leur localité, en inspirant à leurs serviteurs, à 
leurs ouvriers et à leurs voisins le respect et l'af- 
fection. 

Quand elles agissent en toute liberté, elles 
créent des sociétés stables et prospères; mais 
quand elles sont paralysées par les gouvernants 
et les constitutions écrites , elles ne peuvent plus 
conjurer, ni les révolutions, ni la décadence. Les 
Autorités sociales opèrent, en effet, comme les 
grands réformateurs de tous les temps : elles ne 
manifestent guère la vérité que par leur pratique. 
Elles répondent à peu près uniformément à des 
questions spéciales bien posées; mais elles si- 
gnalent, en même temps, l'impossibilité d'en dé- 
duire des préceptes généraux et des codes. Elles 
concluent toujours en disant qu'on gouverne les 
peuples par les Coutumes beaucoup plus que par 
les lois écrites. 



XIT PRIFAGB 

J'ai âpergu ces Vérités dès le début de mes 
voyages^ et dèâ lors ma mission a été tracéei J'ai 
oonstamment parcouru les régions comprises 
0ntre les steppes de la Haute -Asie et les rivages 
4e l'Atlantique ) pour visiter les établissements 
des Autorités sociales : j'ai personnellement ob- 
servé leur pratique; je leur ai posé les questions^ 
et j 'ai recueilli leurs réponses. 

Je ne me dissimule pas qu'il y a une apparence 
de présomption dans l'œuvre qui a transformé 
ces réponses en un livre* J'ai$ en effet , pendant 
jdaes voyages , constaté mille fois qu'il est imposa 
sible de peindre complètement, par un texte, des 
pratiques et des doctrines qui offrent une foule 
de nuances délicates. Mais j'ai compris, en même 
temps, qu'il ne fallait pas m'arréter devant cette 
difficulté. L'abus qu'on peut faire d'une vérité 
mal exprimée est moins dangereux que l'inces- 
sante application des erreurs qui nous sont im^ 
posées par la contrainte des lois, depuis la funeste 
époque de la Terreur. 

J'd d'ailleurs constaté que les trois éditions 
précédentes de la Réforme sociale ont en partie 
obvié à l'inconvénient que je pouvais redouter « 
Beaucoup d'esprits droits ont aperçu clairement 
les moyens de certitude; et ils ont été directe^ 
ment chercher la vérité aux sources mômes où 
j'ai puisé (8, V). Éclairés par la pratique des 
Autorités sociales, ils ont compris comme moi 



^yiB la réforme se ti'ôuverà^ non danti da nou« 
"^ellefl lois ôcritéd ^ mais dans rabdlitidn dd célleê 
c^ui empâohent le libre retour à la Gotituntié» 

La pratique et la doctrine mises en lumière pât 
ces travaux isont justifiées ^ non^-seuletnent pal* lé 
suooès du présent ouvrage ^ mais aussi pâf Fa^ 
dhésiôn expresse d'une foule d'hommes que Je 
n'avais pas rencontrés dans lé ccmin de mes 
voy^eSi Au moment où je publiais l'Âvertii^d-' 
ment de la troisième édition ^ oes adhésions se 
comptaient par centaines; depuis nos derniè^èâ 
catastrophes, elles m'arrivent par milliërsi 

Ces communications m'apportent souvent là 
consolation et l'espoir au milieu des maux ao-^ 
tuels de la patrie. Les plus précieuses viennent 
des étrangers ^ qui sont loin de considérer noÈ 
désastres comme un gage de prospérité pour 
l'Europe , ou même pour nos vainqueUrâ. Ces 
vraies Autorités sociales , guidées par l'ÉVanglle , 
n'opposent encore qu'une faible digue aux ra*" 
vages produits par les appétits déchaînés et par 
les abus de la force. Cependant elles sauveront 
rOccident, si elles sont recherchées pèir l'Ën^ 
quête (64, VI) et mises à leur vrai rang par l'o- 
pinion publique. Mes correspondants étrangers 
n'oublient pas que la France fut deux fois dans 
le passé * le modèle des nations. Ils sont convain- 

* VOrganisaiion du travail , §§ 18 et 17. 



XVI PRÉFACE 

eus que notre ruine complète serait, pour toute 
l'Europe, un malheur irréparable. Ils s'intéres- 
sent à notre salut, et ils en ont donné la preuve 
en venant récemment distribuer de généreux se- 
cours à nos populations ruinées par la guerre. Ils 
nous rappellent amicalement les vérités que nous 
leur avons enseignées au temps de Condé , de 
saint Vincent de Paul et de Descartes. Ils espè- 
rent que la méthode de ce dernier, appliquée à 
l'examen de nos malheurs récents, guidera bien- 
tôt les hommes d'État , qui , loin de nous guérir, 
continuent à nous refuser les vrais remèdes. Ils 
se persuadent qu'après de si dures épreuves 
nous ne persisterons pas dans le fol orgueil et 
dans les funestes erreurs qui nous ont perdus. 
Quelques-uns , plus confiants encore , se plaisent 
à nous indiquer les germes de réforme que fécon- 
dera l'élasticité de l'esprit français*. 

J'ai d'abord entendu, avec un certain étonne- 
ment, cette expression qui s'applique rarement, 
chez nous, à l'ordre immatériel. Cependant elle 
est fréquemment employée, dans le sens que je 
viens d'indiquer, par mes correspondants les 
plus perspicaces. Je la trouve notamment dans 
la pensée de neuf personnes qui ont vécu parmi 
nous , qui habitent des contrées fort éloignées les 

1 L'Union de la Paix sociale, n» 5; lettres de lord Denbigh, 
pair d'Angleterre , et de lord Robert Montagu , membre de la 
Chambre des communes. ( Note de 1873. ) 



PRÉFàCS XYII 

unes des autres , qui appartiennent aux deux 
sexes et qui s'expriment en cinq langues diffé- 
rentes. Or, plus je réfléchis à cet accord singu- 
lier, plus je m'assure qu'il se fonde sur une qua- 
lité qui nous distingue réellement des autres 
peuples. 

Cette qualité , il est vrai , est fort affaiblie sous 
le poids des erreurs qui s'accumulent parmi nous. 
L'abus incessant d'une dizaine de mots *, qu'on 
ne définit pas , plonge nos esprits dans un état 
honteux d'inertie. Les orateurs de nos cinq cent 
mille cabarets et les journalistes qui les endoc- 
trinent, exploitent à l'aide de ces mots les vagues 
aspirations des classes ignorantes , dégradées ou 
souffrantes. Le premier venu acquiert ainsi le 
pouvoir de propager l'erreur : il n'a plus, en effet, 
qu'à prononcer certains mots; et il n'est plus 
tenu de créer péniblement ces sophismes que 
J.-J. Rousseau, en présence d'esprits moins abu- 
sés, étayait avec art sur des raisonnements faux 
et des faits controuvés. Quant aux classes hon- 
nêtes et éclairées , elles tentent rarement de ra- 
mener ces mêmes mots à leur sens vrai , et l'em- 
ploi qu'elles en font vient encore aggraver le mal. 
L'intervention de quelques écrivains éminents 
suffirait pour discréditer cette littérature révolu- 
tionnaire ; et elle arrêterait les gens de bien sur 

^ Liberté, égalité, fraternité, démocratie, aristocratie, progrès, 
civilisation, science, esprit moderne, etc. (62, XI.) 



XVin MENACE 

Id pente dangereuse où ils glîëseht. Elle i*eii'- 
dï*àit prottiptetnent â l'esprit français! Tâptitude 
sur laquelle nos amis se plaisent à compter. 

Lorsqu'on nous aura débarrassés de cette 
phraséologie abrutissante , nous reprendrons 
possession de nos forces intellectuelles. Nous 
serons en mesure de procéder à d'ttutrèâ ré- 
formes non moins nécessaires. Nous combat-» 
trons surtout trois fléaux : le scepticisme prêché 
dans notre langue, par les encyclopédistes, àveé 
la collaboration de Frédéric ÎI et là faveur deâ 
souverains allemands (9, VIIÎ) * ; les hontôusied 
erreurs propagées par une littérature allemande 
tsonlemporaine • ; enfin lès habitudes de violence 
créées par les gouvernements de Louis XIV et dé 
la Terreur. 

Pour accomplir ces trois réformes préalables , 
nous aurons pour guides les conseils de nos pro- 
pres Autorités sociales et de nos amis dé l'étran- 
ger. Cet enseignement, fondé sur l'expérience, 
ne m'a point été épargné depuis deux années , et 
je puis le résumer ici en termes sommaires. 

Dans toute société prospère , chacun observe 
des devoirs de subordination fixés par la tradi* 
tion du genre humain. Le fils obéit au père, là 
femme au mari, le serviteur au maître, l'ouvrier 

1 L'Organisation du travail, 3« édition , § 17, note 13; la Paix 
soeiale, introduction , § 11 , note 5. = a U Organisation du tra- 
vail, % 39. 



t»RÉFACË XIX 

au patron^ le soldat à Tofficler, le éitoyetl à Tau- 
torité civile 5 toufe d'âilleurë se soumettent ttU* 
presoriptiona de la loi divine. 

Les règles de l'obéissance $ établies par la loi 
ou la Coutume, obligent absolument le subot*-- 
donné ^ alors même que lé Chef ne fait pas tout 
son devoir. Dans tous les cas , là désobéissance 
est châtiée (28, nr). 

Le respect dû au principe d'aùtoïité iië pêi*mi^ 
pas de fixer par la loi ^ ^ avec la tnême précision , 
les cas dans lesquels oh doit punir les chefs qui 
manquent à leur devoir. C'est par de niotif que le 
supérieur qui abuse est plus coupable et plus 
dangereux pour Tordre public ' que rinférieuî 
qui résiste. Le premier, enorgueilli paf le pou-* 

* Joseph de Maistre, après avoir mentionné un acte qui, commis 

pâp des rois ôiirétiens, serait considéré comme abominable, djoute : 

« Et cependant je doute qu'il fût possible de le leur dëfélidre pài* 

« une loi fondamentale écrite , sans amener des maux plus grande 

« que ceux qu'on aurait voulu prévenir. »> {Essai sur le principe 

générateur des constitutions politiques ; Paris, 181 '5; 1 vol. in- 8**; 

p. 6.) zzz 2 Un pêcheur, de famille patriarcale, de la mer d'Azof* 

m'a exprimé celte opinion par l'énergique proverbe : C'est par la 

tiie que pourrit le poisson. Les Autorités sociales se soumettent 

toujours aux pouvoirs civils ou religieux , lors même qu'ils sont 

indignes ; mais elles souffrent beaucoup de cette indignité, en ce 

qui touche le bon ordre du foyer et de l'atelier. 11 en a été autfe-^ 

ment pour les écrivains tels que J. Balmès et J. de Maistre, qui 

ont le mieux démontré la nécessité de l'obéissance, mais qui n'otlt 

eu à diriger ni une famille ni des ouvriers* Ces écrivains ont été 

peu exposés aux abus de l'autorité, et ils n'en ont guère indiqué 

^8 inconvénients. C'est par ce motif que leurs écrits m'ottt fouftli^ 

sur la réforme de mon pays, moins de lumières qUe la coUvé^së-» 

tion des Autorités sociales. 



XX PREFACE 

voir, se dégrade plus aisément que le second, 
contenu par la loi pénale. Heureusement on 
peut , dans les bonnes constitutions , conjurer le 
mal par des moyens plus efficaces que les lois 
écrites. Le désordre que n'atteint pas la loi est 
réprimé, selon la Coutume, par la résistance mo- 
rale des Autorités sociales , dans la vie publique 
comme dans la vie privée. Lorsque cette répres- 
sion a fait défaut, lorsque les vices du souverain 
ont pu s'étaler cyniquement, avec la participation 
des classes dirigeantes, la décadence s'est tou- 
jours manifestée *. 

Quand ce mal survient chez un grand peuple, 
le remède se trouve dans le renouvellement tra- 
ditionnel plutôt que dans le changement brusque 
du pouvoir. Dans ces circonstances, la patience 
des gouvernés fait plus pour la réforme que la 
révolte contre les gouvernants. C'est ce que dé- 
montre l'ère de décadence inaugurée en 1661. Le 
siècle de corruptions royales qui a précédé 1789 
a été moins funeste à la France que le siècle de 

* L'exemple le plus frappant de cette vérité est la partie de 
notre histoire comprise entre 1661 et 1715, entre le commence- 
ment et la fin du règne personnel de Louis XIV. On vit alors 
l'adultère érigé près du trône en institution publique , et les plus 
hautes familles vivre sous le même toit que les concubines et les 
bâtards légitimés. Ces attentats contre la tradition chrétienne 
amenèrent bientôt leurs conséquences naturelles : jamais une 
société modèle ne fut plus rapidement remplacée par une société 
corrompue. {V Organisation du travail, § 17, et V Union de la 
Paix sociale, n° 2, chap. i«f.) 



PREFACE XXI 

révolutions populaires qui lui a succédé. Revenue 
à ses institutions traditionnelles , la France souf- 
frirait encore sous T autorité de souverains qui 
oseraient de nouveau les violer. Toutefois , dans 
ce cas même, elle n'accumulerait pas, durant un 
nouveau siècle de mauvaises mœurs , la somme 
de hontes qu'une ville égarée lui a fait subir du 
18 mars au 28 mai 1871. 

Quand elle aura relevé la statue du Respect, 
quand elle se soumettra à la raison, à la foi et à la 
Coutume , enfin quand elle obéira à ses autorités 
légitimes, la France ne sera pas sauvée : mais elle 
rentrera dans les voies du salut. Elle pourra dès 
lors restaurer les pratiques et les doctrines expo- 
sées dans le présent ouvrage, d'après l'exemple 
des Autorités sociales de tous les pays. 



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS 

Sm h'OEVSm D£ M. F, LS ?LÀY 

(1872) 



Au moment où nous éditons pour la première 
fols cet ouvrage, dans les conditions exception- 
nelles * adoptées pour les autres écrits de M, Le 
Play, nous croyons utile d'indiquer les motifs 
qui nous attachent à l'œuvre, vraiment euro- 
péenne , qu'il poursuit avec tant de labeur et de 
dévouement. 

Dès le début de notre carrière commerciale, 
nous avons compris la nécessité de développer 
nos ateliers dans les conditions qui pouvaient le 
mieux faire régner Tharmonie entre notre famille 
et celles qui lui sont attachées. Sous ce rapport, 
nous sommes restés soumis à certains usages qui 
tombent en désuétude dans beaucoup d'ateliers 
français ou étrangers. 

Or, en lisant les écrits de M. Le Play, nous 
fûmes tout d'abord frappés de deux traits princi- 
paux. En premier lieu, les Autorités sociales, 

* U Organisation du travail (Avertissement). L*Auleur et les 
Éditeurs se sont interdit tout prélèvement sur les ventes; et ils 
se concerteront sans relâche pour les établir an moindre prixi 



dopt Fauteur a recueilli 9.vec tant de soin la pra^- 
tique et la doctrine, ont conservé dans leurs 
ateliers toutes les CQutumes qui ont eu, pour noua 
et pour nos ouvriers , les plus heureux résultats, 
Nqus ayons naturellement trouvé dans cette cir- 
con^twoe un niotif d'attachement à notre tra- 
dition. £n second lieu, ces mêmes Autorités 
gardeut stveç de grands avantages plusieurs au-» 
très coutumes qui n'auraient pas été moins bien^ 
faisaot^s pour nous , si ellep nous avaient été plus 
tât connues. Aiusi, par exemple, nous constatons 
avec regret que les capitaux immobilisés dans la 
villa de Tours pour Textension de nos atehers, 
eussent produit dans la bauUeue de meilleurs ré^ 
^ultats pour nos ouvriers. Nous aurions pu, en 
effet, tout eu leur assurant la même somm^ de 
salaires, les aider à conquérir l^s avantages mi*- 
tériels et moraux que donne partout la propriété 
du foyer domestique, lié à de petites dépendances 
rurales *. Nous avons dû conclure , de notre pro^ 
pre expérience , que la connaissance de ces cou^ 
tumesi, pratiquées en partie par notre maison, 
serait fort utile à une foule de manufacturiers qui 
les ignorent complètement et qui s'engagent, eu 
conséquenoe, dans d^s voi6^ fausses ou dange- 
rauses. 

Nous n'avons pas moins été frappés de l'accueil 

^ L'Qrg9ni9<^i(mr du trcmoUf §§ 22 à 24.. 



i 



XXIV AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS 

fait aux livres de M. Le Play. Ces livres n'of- 
fraient pas l'attrait de l'amusement ou de la cu- 
riosité , le luxe des images ou les autres condi- - 
tions habituelles des succès de librairie; ils ne 
s'aidaient même pas des ressources de la publi- 
cité. Ils pénétraient cependant, avec un succès 
toujours croissant, parmi les classes éclairées, et 
spécialement parmi les personnes qui nous sont 
unies par les liens de l'amitié. 

L'accueil bienveillant fait à ces livres par les 
divers organes de la presse française a été pour 
nous un autre symptôme significatif. La pratique 
des Autorités sociales préposées à la direction 
des arts usuels est fondée, en partie, sur les 
innovations matérielles que nos contemporains 
admirent ; mais elle repose surtout sur la conser- 
vation des vérités morales et des principes tradi- 
tionnels qu'ils oublient de plus en plus. Or les 
livres de M. Le Play ont surtout pour but de dé- 
crire cette pratique : ils contrarient donc géné- 
ralement le mouvement habituel de l'opinion. Dès 
lors , la sympathie , ou tout au moins la tolérance 
de la presse, nous sont apparues comme les signes 
précurseurs d'une prochaine réforme. 

Enfin nous avons beaucoup remarqué l'impres- 
sion que ces mêmes livres ont produite hors de 
notre pays. A l'étranger, où l'on se méfie d'ordi- 
naire de nos productions politiques , où l'on nous 
reproche les théories abstraites , arbitraires , dé- 



[ 

f 



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS XXV 

l^atoires et parfois perverses , les ouvrages de 
l* Le Play ont tout d'abord excité de Tétonne- 
"^ lent et une sorte d'incrédulité. On semblait se 
temander si ce méthodique et respectueux ob- 
ÊTvateur des saines coutumes était bien du pays 
pi, un certain jour, a prétendu déraciner toutes 
es coutumes et les jeter au vent. 

Pour nous en tenir aux témoignages les plus 
^cents, un savant professeur de l'Université de 
fubingen, M. le docteur Schaeffle, dans un article 
le la Revue trimestrielle allemande, a exprimé 
linsi sa surprise de ce qu'en ouvrant la Réforme 
lociale il n'y trouvait « pas des théories enfan- 
t tines , mal digérées , prétendant improviser le 
t bonheur de l'humanité, la transformation de la 
i société..., des mots vides, des phrases bril- 
ir.lantes..., un plan de réforme bâclé en une 
ï heure » , mais bien, tout au contraire, « le ré- 
t sultat mûri d'une foule d'études de détail, fou- 
ît dées sur l'expérience et les faits » , aussi op- 
posées « à l'esprit de réaction qu'à l'esprit de 
« révolution. » M. Schaeffle, abordant les opi- 
nions propres aux Autorités sociales , a fait hon- 
neur à M. Le Play de la manière dont il expose 
jeur doctrine, de l'érudition abondante et sûre 
îu'il apporte à l'appui de ses propositions. Il se 
Contre particulièrement touché de la partie rela- 
tive à la famille. <( Il est rare, dit-il en termiûant, 



k* 



XXYI AVIRTlfliElUNT Dli SOlTIUHfi 

a de rencontrer un écrivain adonné aux qu^s- 
(( tions sociales qui soit à la fois le partisan d6 
a l'industrie et d'une religion positive, Tadver* 
« saira de la phraséologie sceptique et de la oor* 
« cuption intellectuelle y le défenseur des forces 
« morales, et enfin le partisan de la méthode m^ 
(c périmentale dans la critique du matérialisma 
« moderne ; il est plus rare encore de trouver un 
a auteur obes lequel ces sages principes soient le 
a résultat de trente années d'étude. » 

En Angleterre, la doctrine des Autorités so* 
ciales a reporté les esprits aux souvenirs du siècle 
dernier. Les écrivains qui s'y sont occupés des 
œuvres d^ M, Le Play ont vu en lui un autre 
Montesquieu venant leur expUquer encore une 
fois le sens de leurs institutions poUtiques. Aussi 
ne sont- ils pas frappés de ce que ses idées ont 
d'original au point de vue de la pensée française. 
Mais ce X[và parsut avoir singulièrement excité leur 
attention, c'est un certain rapprochement que leur 
ont fait faire les derniers malheurs de la France, 
A, cet égard) un article très -remarquable a été 
publié dans le Saturday Remew, du 3 juin 1871* 

c^ Devant le spectacle inoui que nous offre la 
« nation française , on se demande si quelqu'un 
(c a pu prévoir et prédire l'étrange et triste chute 
a de ce grand peuple, tombant au moment où il 
<i semblait jouir, dans l'ordre matéricd^ d'une 



ATIRTUUfBlIlNT DM ÉOmtmS XlVlt 

^^ prospérité exceptionnelle. Nous ne parlons 
^ pas d'une de ces prédictions habituelles aux 
^^ moralistes et aux prédicateurs ; nouis signalons 
^^ nu ouvrage rationnel et sérieux où les causes 
^^ de la chute soudaine d'une des premières na-^ 
^^ tiond du monde ^ alors qu'elles étaient encore 
^< dissimulées sous des apparences de force et de 
^^ succès, auraient été découvertes et démontrées 
^^ distinctement par Un esprit calme et pénétrant, 
^^ que l'imagination ne guidait pas... Uii ouvrage 
^^ qui répond à notre question : c'est la Réforme 
^^ sociale, publiée par M. Le Play dès 1864- * . » 

Après avoir fortement constaté le caractère et 
Isi valeur scientifique de M* Le Play, ses longs 
travaux, ses voyages, sa vie d'observation, les ré- 
sultats puissants auxquels il est parvenu^ l'écri- 
"^Bin anglais montre M. Le Play tournant vers 
l'état de la France "son esprit de comparaison et 
âê critique, et il ajoute : « Cette longue étude de 
(^ la société française le conduisit à condamner 
^( vivement la situation de son pays ; il exposa 
« d'une manière claire et nette les motifs de 
« cette condamnation , et il exprima pour l'ave- 
^^ nir les plus sérieuses inquiétudes» Appréciant 
« à leur juste valeur les théories abstraites et 
^< les remèdes héroïques auxquels l'opinion , en 
« France , se confie volontiers , il ne pouvait es- 
^( pérer de guérison que dans une réaction mo- 
(< raie, énergique et incessante. » 



XXYIII AVERTISSEMENT DES EDITEURS 

L'auteur de Farticle revient ailleurs sur la 
même idée : « En 1864, dit-il, dans un moment 
« de grande prospérité , alors que personne ne 
« songeait au danger, M. Le Play entreprit d'in- 
« diquer à ses concitoyens les périls auxquels la 
« société française était exposée. Ces périls n'é- 
« talent pas du genre de ceux sur lesquels les 
« ennemis du système impérial aimaient à s'ap- 
« pesantir... Les maux sur lesquels M. Le Play 
« insistait sont ceux qui attaquent les caractères 
« et les idées; ce sont les coutumes vicieuses 
« gouvernant les classes élevées aussi bien que 
« les classes inférieures, pervertissant leur esprit, 
(( affaiblissant leurs facultés et leurs forces. » 

Et ailleurs : « Selon M. Le Play, aucun chan- 
« gement de gouvernement , aucune violente ré- 
« volution ne peut délivrer la France des deux 
(( maux qui T affligent principalement, maux 
« qui ne sauraient être guéris que par une amé- 
« lioration lente, profonde, continue, dans le 
« caractère, les opinions et les coutumes du corps 
(( social tout entier. » 

Ailleurs encore : « M. Le Play ne pense pas que 
« ces maux puissent être attribués exclusivement 
(c à certaines formes de gouvernement ou à des 
« constitutions défectueuses; il leur découvre 
« d'autres causes, plus profondes; et ces causes, 
« presque invisibles , mais puissantes et toujours 
(( agissantes, il les constate et les signale à Taide 



AVERTISSEMENT DES EDITEURS XXIX 

^< des lumières que lui fournissent Texamen at- 
« tentif des faits et la comparaison de la société 
<:c française avec les conditions sociales et les 
« usages d'autres nations. » L'auteur de l'article 
énumère, à ce propos, quelques-unes des idées 
fausses dont M. Le Play voudrait guérir ses com- 
patriotes : c'est tour à tour la confiance exagérée 
cjue l'on fonde sur les progrès des sciences et 
oeux de l'industrie ; l'erreur où l'on est que de 
pareils progrès puissent tenir lieu d'un bon état 
xnoral , qu'ils puissent même survivre à la perte 
<ie la moralité publique ; c'est encore l'ignorance 
où l'on est, en France, des vraies traditions histo- 
x*iques du pays. Il signale plusieurs conséquences 
funestes de ces erreurs, notamment les chi- 
xnériques entreprises de réaction contre des 
^bus , des antagonismes de classes qui n'ont pas 
existé ; l'oubli ou l'abandon des principes et des 
institutions les plus salutaires, qui assurent ail- 
leurs le bien-être et la liberté des populations. 

Il faudrait reproduire tout l'article du Saturday 
Review, si l'on voulait donner l'idée complète des 
formes variées par lesquelles l'écrivain anglais ex- 
prime son étonnement de trouver, en M. Le Play, 
un auteur qui avait si sûrement analysé et averti 
la société française. L'article se termine ainsi : 
« Si nous avions étudié ce livre il y a sept ans, 
« nous aurions sans doute été frappés de la grande 
[ « perspicacité dont M. Le Play fait preuve en in- 



XIX AYIRTISSIMBNT DIS ÉDITEURS 

a diquant si clairement la plupart des plaies ^^^^ 
« des faiblesses de la France. Nous aurions cmc^^' 
c( pris, notamment, que les mariages tardifs e^^^ 
(( stériles , le Partage forcé des héritages , Fédu — ' 
« cation vicieuse de la jeunesse, les idées fausse^^ * 
^< sur le régime du travail, pouvaient, à la longue ^f 
« amener une catastrophe. Mais nous aurioli^^^ 
«• supposé qu'il n'avait pas suffisamment aperçc^^*^ 
a certaines influences qui , à son insu , faisaienP^ -^ 
(( contre-poids et conservaient à la France sa 
« et sa vigueur, malgré les vices évidents de 
« état social*... » 

• 

C'est en France où M< Le Play poursuit^ depuiis^^^ 
1855, avec tant de mesure et de force , son cour^^^^ 
d'hygiène sociale , que les impressions du public^::::^^ 
devraient être particulièrement étudiées^ Malgré 
leurs défauts trop connus, les journaux n*ont 
mauqué de donner des preuves d'intelligence e1 
d'attention; et l'on pourrait citer plus d'un témm — -^ 
gnage de cette clairvoyance, jadis si éveillée i 



1 Ces lignes étaient soils presse quand le Saturdny ReviéU), d 
23 décembre 1871 , publiait un nouvel éloge de l'œuvre entièr< 
de M. Le Play. L'écrivain anglais admire surtout le courage ave 
lequel l'Auteur combat les erreurs de ses Concitoyens, et rslppëtl 
oeux-ci à Tobservalion du Décalogue. Selon lui, M. Le Play a et 
bien inspiré en attribuant la décadence de son pays à la violatio 
de la triple loi du respect dû « à Dieu , source de toute autorité ^ 
« au Père, son délégué dans la famille; à la Femme, lien d'a-^ 
« mour entre tous les membres de la communauté »>. L'écrivain»- 
conclut en recommandant Tétude des ouvrages de Af. Le Play â» 
« ceux qui ont charge du bien-être de TAngleterre ». 



ÂT1RT1881M1IIT DIS ÉBITIURS XXXI 

^' a pas entièrement abandonné la presse fran- 
çaise* Mais, pour ne pas dotiner trop d'étendue 
à cet Avertissement, nous rappellerons seulement 
œ qu'ont écrit, sur l'œuvre de M. Le Play, deux 
hommes bien diversement éminents ^ M< Sainte- 
Beuve et Mé de Montalembert^ 

lie grand et vif critique ^ l'esprit qui, des hau- 
teiu*s presque mystiques de Joseph Delorme^ était 
arrivé aux négations froides du matérialisme mo^ 
deme ^ Sainte-Beuve a consacré à l'appréciation 
de la Réforme sociale, dès la première édition, en 
1864) deux articles, depuis insérés dans leâiVoù-* 
^eo/ax Lundiê (tome IX, p. 61*201). Sensible 
surtout à ce qu'il y a d'original et de fortement 
individuel dans le caractère de l'homme qui â su 
découvrir et publier la doctrine des Autorités so- 
ciales^ M. Sainte -^ Beuve n'a relevé que certains 
traits de l'homme et de la doctrine , que les côtés 
Par lesquels elle s'approche ou s'écarte des pro- 
cédés ^t des fins de la révolution. 

Et d'abord voici pour l'homme : « Esprit exact, 
^< sévère, pénétrant^ exigeant avec lui-même^ il 
^< ne négligea rien de ce qui pouvait perfection- 
<< ner son enseignement et faire avancer la science 
^^ d'applio^tion à laquelle il s'était voué. Au lieu 
^< de s'en tenir aux livres et aux procédés en 
^^ usage dans son pays ^ il voyagea et le fit aveo 
<< ordre ^ méthode ^ en tenant note et registre de 



XXXII âYIRTISSSMENT des EDITEURS 

« chaque observation, sans rien laisser d'inex- 
« ploré ou d'étudié à demi. On prendra idée de 
(( la masse de notions précises ainsi amassées par 
« lui et passées ensuite au creuset, pour ainsi 
(c dire , de son rigoureux esprit, en sachant que, 
« depuis 1829 jusqu'en 1853, c'est-à-dire pendant 
« vingt - quatre ans , il fit un voyage de six mois 
« chaque année, et un voyage d'étude , non une 
« tournée de plaisir. L'hiver à Paris, il faisait 
(( son cours de métallurgie, et l'été venu, il par- 
ce tait pour aller vérifier sur les lieux les procédés 
« d'exploitation et d'élaboration en usage dans 
« les divers pays. A cette fin , il visita une fois le 
« Danemark, une fois la Suède et la Norvège, trois 
« fois la Russie, six fois l'Angleterre, deux fois 
<( l'Espagne , trois fois l'Italie , une fois la Mora- 
« vie , la Hongrie , la Turquie d'Europe ; il fit un 
« grand voyage dans la Garinthie , dans le Tyrol ; 
« il visita ou traversa nombre de fois l'Allemagne : 
« bref, la Scandinavie exceptée, il a visité à peu 
« près trois fois, en moyenne, chaque partie de 
« l'Europe. Des missions spéciales qui lui furent 
(( confiées par des gouvernements , par des sou- 
« verains ou par de très-puissants particuliers, le 
« mirent à même de faire des observations com- 
(( parées, approfondies, depuis la Belgique jus- 
ce qu'aux confins de l'Europe et de l'Asie ; pas une 
(c forge importante ne lui a échappé ; il a eu à en 
« diriger lui-même; il a eu dans les usines de 



ÂYERTISSEAIENT DES ÉDITEURS XXXIII 

<<^ rOural jusqu'à45,000 individus sous ses ordres, 
^^ une véritable armée d'ouvriers. L'un de ces 
(^ hommes rares , chez qui la conscience en tout 
« est un besoin de première nécessité... » 

M. Sainte-Beuve quitte bientfft l'ingénieur et le 
métallurgiste pour étudier l'observateur de la vie 
morale et sociale , et ce qui frappe tout d'abord le 
sagace critique , c'est la donnée première sur la- 
quelle M. Le Play édifiera plus tard son Organi- 
salion du travail. Cela se passe aux mines du 
Harlz, dans le Hanovre; et il n'échappe pas à 
M. Sainte-Beuve que cette honnête et forte condi- 
tion « où l'ouvrier a la propriété de son habitation, 
« où la mère de famille n'est pas obligée d'aller 
« travailler chez les autres, où elle siège et trône, 
« en quelque sorte , au foyer domestique , où elle 
« est souverainement respectée, où les vertus 
« naissent, s'entretiennent, se graduent d'elles- 
« mêmes autour d'elle. . . » que cette honnête et 
forte condition, assurée à l'ouvrier, par la Cou- 
tume , est le fait qui détermina légitimement la 
direction des recherches sociales de M. Le Play. 
Délaies trente -six monographies des Ouvriers 
^ropéens, qui ont obtenu, en 1856, le prix de sta- 
tistique à l'Académie des sciences de Paris; de là 
les monographies des Ouvriers des deux Mondes, 
continuées par la Société d'Économie sociale, sous 
la direction de M. Le Play. Ce fut cette constata- 
tion réitérée de la Coutume qui fit faire à l'auteur 



JXJVf ÂYBRTISSSMBNT DIB ÂDITIURS 

des Ouvriers européenê cettd prodigieuBè déoou-* 
verte , à savoir, qu'en Bcience sociale il n'y avait 
rien à inventer. 

Mais si tout a été établi par la Coutume che2 les 
peuples prospère^ , tout aussi dans notice société 
est à dégager de faits nouveaux qui, sans rien tùm* 
der eux-mêmes , ont tout interrompu ^ troublé ou 
perverti. Comment restaurer dans notre pays, 
sans, violence , par les seules forces de la raison , 
les lois naturelles à Tordre éiœopéen? La réponse 
à cette grande et vitale question fut faite par la 
Réforme soûiale, dont la première édition parut 
en 1864. 

Devant cette œuvre, qui Tétonneplus qu'elle ne 
l'édifie, M. Sainte-Beuve s'écrie que M. Le Play 
est c( un Bonald raj euni, progressif et scientifique » , 
manière ingénieuse d'exprimer tout à la fois ce 
qu'il approuve et ce qui lui déplaît dans les idées 
de l'auteur. Ce qui lui plaît, c'est la méthode, 
l'observation, la sévère déduction des faits, l'es* 
prit rigoureusement scientifique, puissamment 
rationnel, et par là M. Le Play lui paraît moderne. 
Mais l'auteur lui paraît aussi, sans qu'il puisse le 
désapprouver, trop incliner par ses conclusions , 
si légitimes, si autorisées qu'elles soient, vers les 
institutions du passé, de la féodalité et du moyen 
âge. M. Sainte-Beuve finit par se réconcilier avec 
lui- môme, en laissant l'artiste l'emporter en lui 
sur le soi-disant libre penseur. Â propos du droit 



AVIRTIâSEMBNT DB8 EDITEURS XXXV 

de tester, contre lequel il a tous les préjugés de 
Mirabeau et de la révolution , il loue M. Le Play 
pour avoir tenté de relever parmi noua la famille, 
l'autorité dans la famille, c< la statue du Respect.» 
Au sujet de la doctrine sur la tolérance, M. Sainte-- 
Beuve , tout à fait gagné par les citations qu'il fait 
du livre de M. Le Play, admire sans réserve, et 
dit : « Je ne sais pas de plus belle page de mora<- 
a lité sociale à méditer. » 

M. de Montalembert est attiré par ce qui re« 
pousse M. Sainte -«Beuve et tenu en méfiance par 
oe qui l'attire; ce sont les tendances vers le passé 
qui le préviennent favorablement; c'est la mé- 
thode scientifique d'observation qui le met en 
quelque suspicion. Ce qu'il fondrait à M. de Mon- 
talembert, c'est le procédé des principes à pnon, 
das affirmations dogmatiques, à la manière de 
Joseph de Maistre ou de Bonald ; il a peur de ce 
qui rappelle l'allure des Locke, desCondillac et de 
ces ms^tres de la science exacte , pour qui n'exis* 
teût pa$ le monde des invisibles et la nature in- 
time des choses, interiararervm. Mais, comme il 
est avant tout préoccupé de politique, de droit, 
et que son esprit est familiarisé avec toutes ces 
choses du monde social, mieux que M. Sainte- 
Beuve il comprend dès l'abord la grande , la dé-» 
ciaive importance de la découverte de cette doc- 
tiine deaÀutorités sociales, attestant partout, dans 



XXXYI ÂVERTISSEMErfT DES EDITEURS 

l'Europe chrétienne, l'existence d'un même droit 
coutumier, identique au fond sinon dans toutes 
ses formes. II comprend qu'il y a là, dans cette 
doctrine , une notion nécessaire , définitive, pour 
notre société égarée à la recherche de principes 
absolus , tournant dans la pratique contre eux- 
mêmes et surtout contre l'existence de tout ordre 
moral. Si des travaux personnels déjà engage, 
puis une longue et douloureuse maladie, n'étaient 
pas venus arrêter M. de Montalembert, il est pres- 
que certain que la doctrine des Autorités sociales 
aurait eu en lui un de ces prosélytes à l'éloquence 
enflammée, à la pensée ingénieuse et forte qui 
assurent le succès des idées nouvelles. Qu'on en 

juge. 

Le 10 octobre 1864 , il écrit à M. A . Gochin : 
« Je lis le livre de Lé Play, et j'en suis émer- 
« veillé... Il n'a pas paru de livre plus important 
« et plus intéressant depuis le grand ouvrage de 
« Tocqueville sur la démocratie; et Le Play a le 
« mérite d'avoir bien plus de courage que Toc- 
« queville , qui n'a jamais osé braver un préjugé 
(c puissant. . . Il faut que vous lui rendiez pleine 
« justice , et que nous adoptions son livre comme 
« notre programme , sans nous arrêter aux dis- 
« sentiments de détail, qui pourront être assez 
« nombreux.» 

Plus d'une année se passe ; de cruelles préoc- 
cupations viennent distraire M. de Montalembert. 



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS XXXYII 

Toutefois, dès le 8 janvier d866 une lettre de la 
Roche-en-Brény nous le montre reprenant l'élude 
de Tœuvre de M. Le Play : 

« Sachez, » écrit-il à un ami, « que je vis depuis 
« plus d'un mois en communication intime avec 
« Le Play. En revenant de mon voyage en Espa- 
« gne , je me suis mis à relire la Réforme sociale... 
« Aujourd'hui je la lis , je l'annote , je m'en im- 
« bibe goutte à goutte , à raison de quatre pages 
« par jour ; je suis arrivé ainsi à la fin du premier 
« volume, où j'ose croire que rien ne m'a échappé; 
« et, cette lecture achevée, je n'hésile pas à dire 
« que Le Play a fait le livre le plus original , le 
« plus utile, le plus courageux et, sous tous les 
« rapports, le plus fort de ce siècle. Il a, non pas 
« plus d'éloquence que l'illustre Tocqueville, mais 
« beaucoup plus de perspicacité pratique et sur- 
« tout de courage moral. Oui, ce que j'admire 
« surtout en lui, c'est le courage qui lui a permis 
« de lutter à visage découvert contre la plupart 
« des préjugés dominants de son temps et de 
« son pays, comme il l'a fait très -spécialement 
« dans son excellent chapitre sur l'enseignement, 
« et partout où il confesse si nettement la chute 
« originelle de l'homme , cette doctrine qui répu- 
« gne si profondément à l'orgueil servile de nos 
« contemporains. C'est par là, encore plus que 
^^ par sa prodigieuse science des faits et son rare 
« talent d'exposition , c'est par la noble indépen- , 

RÉFORME SOCIALE.] I — B 



XXlfllI ATBRTISSEMSNT DBS ÉDITEURS 

« dance de son esprit et de son cœur, qu*fl sera 
« vraiment grand dans l'histoire intellectuelle du 
« XIX® siècle. » 

Nous arrêtons là ces citations , témoignages de 
l'intelligence de notre temps pour l'œuvre à coup 
sûr la plus utile qui ait pu survenir en notre pays 
après tant d'erreurs et de désastres. Edmond 
Burke , Joseph de Maîstre et Bonald nous avaient 
avertis; mais ils ont été des protestations plus 
que des enseignements. Pour que nos esprits fus- 
sent convaincus, il fallait qu'un homme sorti lui- 
même du mouvement et des travaux modernes , 
se levât et fit entendre, non pas le langage d'un 
dogmatisme hautain , mais les simples et sévères 
leçons de Fexpérience, interrogée, méthodique- 
ment étudiée dans les faits. C'est ainsi que M. Le 
Play a pu dire, avec plus de raison encore que de 
modestie , qu'il a produit non ses propres idées , 
maïs bien la doctrine des Autorités sociales, c'est- 
à-dire des notabilités qui conservent autour d'elles 
la paix publique , fondée sur le travail , le respect 
et l'affeclion. Ce qui, dans cet enseignement, ap- 
partient en propre à M. Le Play, c'est le soin 
extraordinaire , l'ardeur constante, le courage in- 
trépide , qu'il a su mettre à le développer pro- 
gressivement au milieu d'une société où se dres- 
sent contre lui les préjugés, les habitudes d'esprit, 
les intérêts de certaines classes et de certains 



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS XXXIX 

parti» dominants. C'est ainsi qu'il a exposé suc- 
cessivement , dans les Owvners européens, la con- 
statation des faits sociaux, et déjà les premiers 
linéaments des conclusions à tirer des faits ; dans 
ia Réforme sociale, Fensemble des déductions à 
tirer des ftiits observés , comprenant toutes les 
conditions nécessaires de Tordre moral, politique, 
économique et civil ; dans YOrgcmisation du tra- 
vail, l'application de la doctrine des Autorités 
sociales au grand problème économique, qui était 
resté insoluble , dans les termes où la révolution 
Ta posé; Azn^Y Organisation de la famille, les lois 
salutaires de l'atelier se complétant elles-mêmes 
et s'affermissant par le seul régime où la famille 
puisse réunir toutes les garanties qui font d'elle, 
dans le corps social , la source immanente de la 
moralité, de l'autorité, de l'activité prospère et 
libre. Il restait peut-être encore à trouver, pour 
cette œuvre, une forme élémentaire qui permît de 
la vulgariser, si scientifique qu'elle soit; c'était là 
une tâche qui devait tenter le prosélytisme d'un 
disciple intelligent ; mais l'infatigable dévouement 
de l'auteur a déjà pris les devants, et c'est lui qui 
a comimencé, dans la Paix sociale, à exposer la 
doctrine déduite des principes. 

Maintenant, est-il nécessaire d'ajouter que les 
ruines de la patrie doivent être relevées; que 
cette reconstruction est urgente ; qu'elle s'impose 



XL AVERTISSEMENT DES EDITEURS 

à nous comme une suprême nécessité ; que les 
matériaux du nouvel édifice ne sont pas dans ces 
maximes et ces pratiques qui, depuis plus de 
quatre-vingts ans , dégradent notre patrie; qu'ils 
sont seulement dans la loi morale où les nations 
européennes, pour qui nous sommes désormais un 
scandale , ont trouvé jusqu'ici la prospérité; que 
ces salutaires doctrines de l'expérience, recueil- 
lies par M. Le Play , reproduites par lui sous les 
formes les plus diverses, doivent être propagées 
par les gens de bien de toute origine et de toute 
condition? 

Les revers de la patrie obligent chaque citoyen 
à s'associer, autant qu'il dépend de lui, à cette 
œuvre de salut. Pour notre part, nous ne croyons 
pas pouvoir faire mieux que d'offrir au public une 
édition complète des ouvrages de notre bien-aimé 
maître. Puissent les libraires français et étrangers, 
et tous les organes de la publicité , seconder ime 
entreprise qui , au milieu des erreurs dominantes 
et des passions déchaînées, intéresse l'Occident 
tout entier ! 



TABLE DES MATIERES 

CONTENUES DANS LES QUATRE TOMES 



SniTIE 



DE DEUX INDEX ALPHABETIQUES 



DOIIRÀRT 



LR PREMIER, LA DÉFINITION DES MOTS EMPLOYÉS DAMS UN SENS SPECIAL} 
LE SECOND, LA LISTE DES AUTEURS CITÉS AVEC CET OUVRAGE 



Tome I". — Pages. 

Avertissement de la première édition (1864). . . . v 

Préface de la 4« édition (1872) xii 

Avertisssement des éditeurs sur Tœuvre de M. F. Le Play 

(1872) XXII 

Table des matières, suivie des deux Index ... xli 
Observation préliminaire sur les renvois intercalés dans 

le texte xci 

INTRODUCTION 

LES IDÉES PRÉCONÇUES ET LES FAITS 
TOUCHANT LA DISTINCTION DU BIEN ET DU MAL 

Sommaire de l'introduction 2 

Chapitre i^^. — L'urgence de la réforme est signalée , en 
France, par l'antagonisme et l'instabilité qui agitent le 
corps social * . . . 3 

I. L*éloge ou la critique de la France. — II. La réforme et 
la révolution. — III. Les deux fléaux du moment : Tantago- 
nisme et Tinstabilité. — IV. Objet de rintroduction : réfuta- 
tion des faux dogmes sociaux. 



XLII TABLE DES MATIÈRES 

Tome I-. — P*) 

Chapitre 2. — Le mal actuel est surtout dans les désc 
dres moraux qui sévissent malgré le progrès matériel. 

I. Progrès inouïs des sciences physiques, — II. Progrès n 
tériel, cause h»bituelld de décadence morale. — III. Diffic 
tés inhérentes à la pratique de la loi morale. 

Chapitre 3. — La réforme des mœurs n'est point sub( 
donnée à Tinvention de nouvelles doctrines; car Tesp 
d'innovation est aussi stérile dans Tordre moral qu'il ( 
fécond dans l'ordre matériel • . . • 

I. Fausse assimilation entre Tordre matériel et Tordre n 
rai. — II. Résultats contraires produits par Tesprit de ne 
veauté appliqués aux faits matériels ou aux faits moraux. 
III. Complication des sciences physiques ; simplicité de la 
morale. — IV. Diffusion de la vérité moins facile dans la n 
raie que dans la science. — V. La prospérité devançant 
science, devancée par la morale. — VI. Eésumé : en 6cien( 
découvrir des vérités nouvelles; en morale, pratiquer la véi 
Qonnue, 

Chapitre 4. — Les nations ne sont fatalement vouées 
au progrès ni à la décadence. •...«....»» 

I. Réfutation du progrès fatal. ^- II. Réfutation de la i 
cadence fatale. — III. Danger des deux faux dogmes de 
fatalité. — IV. Les alternances de progrès et de décadei 
dans l'histoire. — V. La prospérité ou la souffrance liée à 
pratique ou à l'oubli de la morale. 

Chapitre 5. — Les vices de la race peuvent être réforn 
par la loi et les mœurs . . . . , 

I. Exagérations sur Tinâuence de la constitution physic 
des races. — IL Erreurs sur Tinégalité de l'aptitude morale < 
races. — III. Prépondérance de Tordre moral, dan^ la de^ 
née des races. 

Chapitre 6. — Les fausses théories d'histoire nous îc 
prendre le change sur les conditions de la réforme, . 

I. Mépris de la tradition nationale éclos à la Renaissant 
développé par Louis XIV, complété par la Révblutioç, 
II. Réaction européenne contre les notions d'histoire propag( 
par la Révolution. — III. Supériorité fiociale du moyen i 



TASM DES MATIÈR»S XUH 

Tome I. — Pages. 

démontrée par cinq preuves, — IV. 1° Les vieux écrits dé- 
chiffrés par les paléographes. — V. 2° Les traditions conser- 
vées par les races stables, — VL 8° Les rapports traditionnels 
du maître et du serviteur. — VII. 4° Les régimes féodaux qui 
conservent la paix sociale en Orient. — VIII. 5* Rareté des 
£ut6 d'antagoniraie social au moyen ftg«* -^ IX. La mission 
actuelle des historiens consista sortout à restaura le respect 
du pasfi^. 

Chapitre 7. — La méthode qui conduit le plus sûrement 
à la réforme est robtervâtioti diss faits «octaux. . . > 63 

î. La pratique de la méthode remonte à l'origine des ptô- 
mîèrcs sociétés. — * II, Circonstances qui ont conduit l'Auteur 
à comprendre la nécessité de la méthode. ^^ III. Programme 
Inspiré en 18B3 par la méthode, puis appliqué chaque année 
par des voyages en Europe et en Asie. — IV, Moyens constants 
d'application fournis par les étrangers qui affluent à Paris et 
aux Expositions universelles. 

Chapitre 8^ — Les principes indiqués par l'observation 
doivent être vérifiés partout où règne une bonne pratique 
sociale ^ notamment auprès des maîtres ayant l'affeotion de 
leurs subordonnés» ...,.*. ^ « ,.. ^ », , 73 

I. Nécessité et choix d'un contrôle touchant les faits obser- 
vés selon la méthode. — IL Choix des contrôles parmi les di- 
verses nations. — III. Choix des contrôles parmi les diverses 
classes de la société. — IV. Concours divers des collaborateurs. 
V. Premiers essais de propagande réclamés de toutes parts au 
milieu des souffrances de 1848. — VI. Interruption de la pro- 
pagande à l'avènement du second Empire. — VII. La mé- 
thode d'observation plus utile à la réforme que la philosophie 
fondée sur l'usage de la raison pure. — VIII. Les peuples 
libres et prospères désignée, sauf définition, comme exemples 
à imiter. — IX. Désignation plus exacte des meilleurs exemples, 
— X. Les nouveautés de l'Occident citées à tort comme des 
modèles, -— XI. Les mots non définis et surtout la contrainte 
et la liberté employés à tort pour désigner les modèles. -— 
Xii, Bésumé sur la définition des peuples modèles. 



XLIY TABLE DES MATIÈRES 

Tome I". — Pkgei. 

LIVRE PREMIER 

LA RELIGION 

Sommaire du Livre 1°^ 110 

Chapitre 9. — La religion a toujours été le premier fon- 
dement des sociétés; le sceplicisme n'est justifié ni par la 
science, ni par Thistoire, ni parla pratique actuelle des peu- 
ples modèles 111 

I. La prospérité, partout, est toujours liée à la pureté des con- 
victions religieuses. — IL Deux difficultés opposées en France 
à la religion : le scepticisme, les divisions intestines des ca- 
tholiques. — III. Énoncé des trois objections des sceptiques. 

— IV. 1" objection : La religion incompatible avec la prospé- 
rité et le bien-être des peuples. — V. 2« objection : La religion 
condamnée par la science. — VL 3® objection : La religion 
condamnée par l'histoire. Origine du mal sous les Valois. — 
VIL Guérison des plaies sociales sous Henri IV et Louis XIII. 

— VIII. Retour, puis aggravation du mal sous Louis XIV, ses 
successeurs et la révolution de 1789. — IX. Réaction partielle et 
insuffisante , en France , depuis la Terreur. — X. Conservation 
des croyances religieuses chez les peuples prospères, notam- 
ment en Russie, en Angleterre, aux États-Unis, au Canada. 

Chapitre 10. — État de la religion en Russie : croyances 
fermes, non encore fécondées par la tolérance religieuse. 142 

I. La religion fondée sur la loi et la pensée de la vie future. 
Prescriptions formelles imposées en Russie pour la pratique du 
culte officiel. — IL La religion , appui de Tautorité paternelle 
et des libertés locales. — III. Anecdote montrant la vraio 
source de la liberté communale. 

Chapitre 11. — État de la religion en Angleterre ; con- 
servation de la foi et progrès incessant de la tolérance reli- 
gieuse 147 

I. La religion considérée par les classes dirigeantes comme 
étant le principe de prospérité. — II. Accusation d'hypocrisie 
réfutée par les faits. — III. Indifférence des classes dirigeante» 
pour les croyances des classes inférieures. Lacunes des institu- 
tions religieuses.— IV. La tolérance pratiquée par des croyants, 
non par des sceptiques. — V. Rôle des dissidents , fécond en 



TABLE DES MATIÈRES XLY 

Tome I". ~ Pagw. 

Angleterre, annulé en. France par la persécution de 1685. — 
VI. Vertus de la Société des Amis. Ferme croyance en la di- 
vinité de Jésus -Christ. — VII. Alliance de la foi et de la 
raison. 

Chapitre 12. — État do la religion aux États-Unis et au 
Canada : liberté et égalité des cultes fondées sur la foi et la 
tolérance 165 

I. La souveraineté du christianisme due à l'initiative des 
citoyens. — II. Fermes croyances religieuses, de toutes les 
classes de la société. — III. Conviction sur Futilité temporelle 
de la religion ; heureux effets de Témulation sur les catholiques. 
— IV. Symptômes récents de décadence aux États-Unis. Voie 
rétrograde suivie par les Américains. — V. Bons exemples des 
catholiques du Canada. 

Chapitre 13. — Etat de la religion en France : égalité des 
cultes officiels fondée sur le scepticisme ; tolérance refusée 
aux autres cultes 180 

I. L'irréligion et la dégradation de la race. Corruption dans 

les grands centres. — II. La tolérance née du scepticisme. 

Hétribution accordée au clergé. — III. Retour partiel aux 

croyances et réforme du clergé. — IV. Symptômes d'amélio- 

Tation chez les peuples chrétiens. 

Chapitre 14. — L'essor du scepticisme, à la fin du 
acvii° siècle , a été une réaction de l'esprit public contre la 
corruption, l'intolérance et l'action politique du clergé, 191 

I. La corruption des autorités religieuses, principale cause 
du schisme. — IL Les croyances détruites en France par la 
persécution contre les dissidents, affermies ailleurs par l'ému- 
lation. — III. Le scepticisme, puissant pour détruire, impuis- 
sant à fonder. — IV. Accord de la liberté religieuse et du 
catholicisme. 

Chapitre 15. — La restauration des croyances , commen- 
cée par la réforme morale du clergé , sera complétée par 
l'abstention de l'État et par la pratique de la tolérance. 200 

I. Le rôle du catholicisme dans la réforme ; trois écueils. — 
n. 1® Exagérations et antagonisme dans le clergé. — III. 2° Dé- 
faillances dans l'administration du culte et le recrutement du 



XLYI TÀBLS ASS MATIÈRE» 

Tome I". — PagM. 

clergé» -^ IV. 3° Connexion trop intime avec les pouToirg po- 
litiques. — V. Les rapports de la religion et de TÉtat. -^ 
VI. La prospérité par la restauration des croyances et la ré- 
forme des mœurs. 

LIVRE DEUXIÈME 

LA PROPRIÉTÉ 

Sommaire du Livré It * . , . S28 

Chapitre 16. — La propriété n'a pas de forme plus fi^ 
conde que la possession libre et individuelle ; avec ce carac- 
tère , elle est te second fondement des sociétés de POcci- 
dent. 229 

I. Les deux types principaux de la propriété. — IL La pro- 
priété coilectivB et ses transformations. --^ III. La propriété in- 
dividuelle et rexpropriatioui «^ IV. La propriété , cause de 
prospérité ou de souârance , selon Tusage qui en est £ait. 

Chapitre 17» — Les régimes de succession, plus qu^ tou- 
tes les autres institutions civiles , ont le pouvoir de rèndife 
fécondes ou stériles U propriété et les familles de pfopt'ié- 
taires ....*.. 239 

I. La liberté de transmission chez les peuples prospères. — 
II. Action irrésistible des lois ds succession sur les mœurs. — 
IIL Les lois de succession favorables ou hostiles aux traditions 
de famille. — IV. L'influence des lois de succession très -évi- 
dente en France. — V. La diversité des régimes de succession. 

Chapitre 18»-^ Les tfûis régimes de euccession se fatta- 
cheût à trois t^ypes principaux , fondés sur rabstêntion du 
législateur ou sur les deux cafâctèfêd de sbh intervenu 
tlon. . . 4 249 

I. Réaction des intérêts contre les prescriptions uniformes 
du législateur. — II. Ignorance des Français touchant les ré- 
gimes d0 succession des nations modèles. ^^ IIL Trois types 
dans les régimes de succession i CkmÉmimtiùnJbrcéè^ Pi^t&^e 
forcé, Liberté testamentaire, — IV. L'origine des types : les 
coutumes et les lois écrites. — V. Caractères généraux et con- 
séquences des trois types dans les ]tégimes de sucsession^ 



TABLE DES MATIÈRES XLYII 

Tome r*. — Pages. 

Chapitre 19. — Régime de la Conservation forcée, propre 
aux constitutions qui imposent Tesprit de tradition ; il n^est 
fécond que quand la vertu sp transmet avec le privilège de la 
naissance 257 

I. Définition et formes diverses de la Conservation forcée. — 
iï. Origine , avantages et inconvénients. — III. Les abus de la 
Conservation forcée en France. — IV. Les préjugés français 
sur la Conservation forcée. — V. Là Conservation forcée 
fécondée par la vertu. 

Chapitre 20. -^ Régime du Partage forcé, propre aux 
constitutions qui combattent Tesprit de tradition; comme 
les révolutions, il ne peut être qu'une réaction moipentanée 
contre les abus créés antérieurement par le privilège. 271 

I. Définition du Partage forcé. — II. Les formes diverses du 
Partage forcé. — III. Les origines historiques. Destruction du 
pouvoir paternel. — IV. Moyen d*opprimer les peuples ; appli- 
cation en Irlande et en Russie. — V. Application en France 
du Partage forcé par Talliance des légistes et des terroristes. — 

VI. Désorganisation sociale produite par le Partage forcé. — 

VII. Oppression des foyers et des ateliers par les gens de loi. 
— VIII. Inopportunité actuelle des motifs allégués en 1793. 
Urgence de la réforme du Partage forcé. — IX. Condamnation 
du Partage forcé par les peuples modèles. 

Chapitre 21 é — Régime de la Liberté testamentaire propre 
aux constitutions qui , respectant la tradition , substituent 
définitivement Tiniliative individuelle à Tintervention exa- 
gérée de rÉtat et aii privilège 293 

t. Définition de la liberté testamentaire et des légitimes. — 
II. Influences morales émanant du testament. Devoirs dont le 
testateur doit s'acquitter. — III. Le testament , la liberté ci- 
vile et le droit de propriété. — IV. Vérités méconnues en France 
touchant Tinstitution du testament. — V. Le testament con- 
forme à la justice. — VI. Le testament opportun malgré cer- 
taines défaillances accidentelles. — VIL Le testament néces- 
saire à Tordre moral. Nécessité d'une réforme au régime actuel. 

VIII. Le testament complété par les donations entre-vifs. — 

IX. L'inconvénient des légitimes. ^— X. L'inconvénient des 
Bubstitations perpétuelles. — Xî* L'avantage des substitutions 



XLVIII TABLE DES MATIÈRES 

Tome I". — Pages. 

à deux degrés. — XII. L'institution de la mainmorte contrôlée 
par rÉtat. 

Chapitre 22. — La Liberté testamentaire doit être com- 
plétée par une coutume ab intestat , tendant surtout à fon- 
der la vie privée sur le travail et la vertu 325 

I. La coutume ab intestat créée par Taction réitérée du testa- 
ment. — IL La loi ab intestat subordonnée , en Angleterre , aux 
coutumes locales. — III. L'immixtion oppressive de l'État en 
France. — IV. Réaction irrésistible de la loi ab intestat sur 
le régime de succession. — V. Exemples des États - Unis et 
de la France. — VI. Influence fâcheuse des légistes français 
qui se liguent avec l'État pour opprimer la famille. — VIL Les 
trois conditions principales d'une bonne loi ab intestat. — 
VIII. Imperfections des lois de succession en Angleterre et 
aux États-Unis. — IX. Le meilleur mode de transmission ou 
la Coutume des familles -souches. — X. L'inégalité des sexes, 
trait dominant de la Coutume. — XI. Transmission simul- 
tanée du travail et de la vertu, vrai principe de la Coutume. — 
XII. Diversité des coutumes locales justifiée par l'enquête. 

Chapitre 23. — Aperçu des régimes de succession prati- 
qués en France à diverses époques 345 

I. La diversité des anciennes coutumes locales. — II. Fécon- 
dité des coutumes au moyen âge. — II L Désorganisation des 
coutumes à partir de la Benaissance. — IV. La révolution et le 
régime absolu du Partage forcé. — V. Adoucissements du Par- 
tage forcé sous le Directoire et le Consulat. — VI. La Con- 
servation forcée ou les majorats du premier Empire. — VIL La 
continuation et l'extension des majorats sous la Restauration. 
— VIII. L'abolition des majorats sous la monarchie de 1830 
et la république de 1848. — IX. Rétablissement d'un seul ma- 
jorât sous le second Empire. — X. Résumé sur l'histoire des 
régimes de succession en France. 

LIVRE TROISIÈME 

LA FAMILLE 

Tome n. — Pages. 

Sommaire du Livre III 2 

Chapitre 24. — La famille , vraie unité sociale , offre trois 



TABLE DES MATIÈRES XLIX 

Tome II. — Pages. 

types principaux; ces types correspondent à trois organisa- 
tions distinctes de la société 3 

I. La famille , unité sociale par excellence. — II. Trois tjrpes 
principaux dans là famille : deux types extrêmes et un type 
intermédiaire. — III. l*' type : la famille patriarcale. — 
IV. 2« type : la famille instable. — V. 3« type : la famille- 
souche, — VI. Excellence de la famille-souche en Occident. 

Chapitre 25. — Le foyer domestique est la propriété par 
excellence et le centre permanent des affections de la fa- 
mille 14 

I. Saines pratiques du moyen âge et de TOrient touchant la 
propriété du foyer. — II. Les Land societiea d'Angleterre et la 
coutume du Hartz. — III. La Société des cités ouvrières de 
Mulhouse. — IV. Vice des locations et urgence de la réforme 
en France. — V. Vice des locations tempérées, en Angleterre, 
par Temphytéose. — VI. Isolement et composition du foyer. 

— VII. Dépendances du foyer. — VIII. Désorganisation du 
foyer en Occident. — IX. Le foyer développé par la richesse, 
complété par le tombeau de famille. — X. Bien-être ou souf- 
france lié à la permanence ou à l'instabilité du foyer. — 
XL Importance des usages relatifs au mobilier. — XII. Les 
coutumes du foyer ruinées en France par le Partage forcé. — 
XIII. L'ordre moral incompatible avec le foyer moderne de 
Paris. — XIV. L'ordre moral conservé, même à Londres, par 
le foyer anglais. 

Chapitre 26, — La femme sage et pudique est la pro- 
vidence du foyer; elle créée les mœurs, et est, à ce titre, un 
agent essentiel de prospérité 36 

I. Le rôle de la femme d'après la tradition. — IL Aberra- 
tions sur l'égalité des sexes. — III. Vérités et erreurs des 
Anglo- Saxons sur le rôle des deux époux. — IV. Les filles et 
les garçons devant l'héritage. — V. Le vice du régime dotal 
faussant la condition des femmes. — VI. Sentiments délicats 
des Anglo - Saxons sur le mariage. — VIL La femme au foyer 
anglo-saxon. — VIII. Prépondérance de la femme au foyer. 

— IX. Destruction graduelle, en France, des bonnes tradi- 
tions du mariage. — X. La stérilité systématique du mariage , 
conséquence du Partage forcé. — XL Déchéance physique et 



L TÀBLB DES BfATIÈRES 

Tome n. — Pages. 

morale de la femme riche. — XII. La femme et le régime du 
travail. — XIII. La femme et le régime de propriété. -^ 

XIV. La séduction réprimée chez les Anglo - Saxons. — XV. La 
liberté de la séduction en France. — XVI. tJrgence de la ré- 
forme. — XVII. Importance sociale de la chasteté. — XVIII. 
L'indissolubilité du mariage, garantie des bonnes mœurs. — 
XIX. Utilité de la culture des aptitudes intellectuelles chez les 
femmes. — XX. Résumé sur l'influence sociale de la femme. 

Chapitre 27. — L'autorité paternelle et la vieillesse ont la 
mission de transmettre la tradition nationale aux généra- 
tions nouvelles, en les dressant au respect, au travail et à 
la prévoyance * é . . . 72 

I. — Plan du chapitre. — II. Les origines de l'autorité pa* 
temelle. — III. Prépondérance , devoirs et bienfaits de l'au- 
torité paternelle. — IV. Le père et l'éducation des enfants. — 
V. Le père et les stimulants à la prospérité de la race. — 
VL Le père et les résistances à la décadence de la race. — 
VII. — L'autorité paternelle en Russie. — VIII. Situation de 
l'autorité paternelle aux États-Unis. — IX. L'autorité pater- 
nelle en Angleterre. — X. Situation en France. — XI. t>é- 
chéance de l'âge mûr et de la vieillesse en France. 

Chapitre 28. — La jeunesse, pour acquérir les vertus et 
les talents de l'âge mûr, doit accepter docilement l'éduca- 
tion qui dompte le vice originel et l'ignorance » . i . 91 

I. Deux opinions contraires sur l'origine dii indl chesS là 
jeunesse. — IL 1™ opinion : le mal , produit de l'ignorance. — 
III. 2® opinion : le mal, fruit du vice originel. — IV. Le vice 
originel constaté par l'expérience. — V. L'enseignement sco- 
laire impuissant à dompter le mal. — VI. Le père , vrai guide 
de la jeunesse. — ' VII. Le bonheur des enfants dans la famille- 
souche. — VIII. L'apprentissage de la profession dans la fa- 
mille-souche. — IX. L'amour des enfants pour le foyer natal. 
— X. Les charges de l'héritier. — Xî. Lé bien -être des frèfès 
et sœurs de l'héritier. — XII. Le malheui* des enfants dans la 
famille instable. — XIII. La désef tion du foyer et lès peii- 
sîonnats. — XIV. Là désorganisation de l'appretitisôage. -^ 

XV. Le délaissement des orphelins. 

Chapitre 29. — Le célibat et la domesticité, éléments aa- 



TABLS DES MATIÈRES U 

Tome n. — Pages. 

turels de toute société , apportent à la famille un complé- 
ment nécessaire 120 

I. Les parents célibataires, précieux auxiliaires du foyer. — 
II. Les restrictions au mariage sous le régime de contrainte. 

— m. Les restrictions au mariage sous le régime de liberté. 

— IV. Le célibat dans la famille - souche. — V. Les domes^ 
tiques complément de la famille. — VI. Les domestiques et les 
apprentis dans la f amille-souclie. — VII. Les domestiques dans 
la famille instable. 

Chapitre 30. — La famille -souche assure le bonheur des 
individus ) et accroît, par ses rejetons, la puissance de TE- 
tat 132 

I. Plan du chapitre. — ' II. La famille affaiblie par les tra- 
vaux de déf richem^t. — III. La famille fortifiée sur les terri- 
toires défrichés. — IV. La coutume normale de la famille - 
souche dans le Nord et l'Occident. — V. Les détails d'organi- 
sation de la famille-souche. — VI. La famille - souche et le 
bonheur individuel. -^ VII. La famille - souche et l'intérêt pu* 
blic. — VIII. Les familles -souches en France avant 1789. — 
IX. Les familles -souches détruites par la révolution. -^ X. La 
nécessité de la réforme. 

LIVRE QUATRIÈME 

LE TRAVAIL 

Sômnàaire du Livre IV Ibî 

Chapitre 31. — Le travail est le principal auxiliaire de 
la vertu; mais la richesse, fruit du travail, est souvent 
Tauxiliaire du vice * 153 

I. Le travail chez les Sauvages , les Pasteurs et les Séden- 
taires. — ^ IL Là définition des ateliers de travail. — III. Le 
travail, source d'ordre moral. -- IV. Le travail, source de progrès 
intellectuel. -=- V. Lé travail fécondé par les bonnes coutumes 
de succession. — VI. Le vrai but du travail : la vertu , non la 
richesse. «-• VII. Union nécessaire de la richesse et de la vertu. 

Chapitre 32» — Les arts usuels réussissent moins que 
les arts libéraux à élever le niveau intellectuel de ceux qui 



LU TABLE DES MATIÈRES 

Tome n. — PagM. 

travaillent; mais ils les préservent mieux de la corrup- 
tion 166 

I. Définition des arts usuels et des arts libéraux. — II. Pré- 
pondérance sociale des arts usuels. — III. Les arts usuels, 
moyen de culture intellectuelle. — IV. Les arts usuels aisément 
transmis dans la famille - souche. — V. La corruption repoussée 
par les arts usuels mieux que par les arts libéraux. — VI. La 
perfection parfois plus précoce dans les arts libéraux que dans 
les arts usuels. — VII. Les classes libérales , agents habituels 
de la décadence. 

Chapitre 33. — Dans les arts usuels, la petite industrie 
est moins apte que la grande à enrichir les nations, mais 
elle assure mieux Tindépendance des familles. . . . 177 

I. La petite et la grande industrie. — IL L*atelier de la fa- 
mille-souche, type de la petite industrie. — III. Influence de 
la petite industrie sur le caractère des nations. — IV. Définition 
et origine de la grande industrie. — V. Qualités et rôle social 
des chefs de la grande industrie. — VI. Réunion des deux 
sortes d'industries chez les nations modèles. — VII. Résumé 
sur Torganisation industrielle des nations modèles. 

Chapitre 34. — L'agriculture ne prospère que par la fa- 
mille-souche; c'est Tart usuel qui s'identifie le mieux avec 
rintérét général d'une grande nation 193 

I. Prééminence reconnue de l'agriculture. — IL Déchéance 
actuelle de Tagriculture en France. — III. Contraste de la 
France avec l'étranger. — IV. Le Partage forcé funeste sur- 
tout à la petite culture. — V. Deux classes de petits proprié- 
taires. 1" classe : le paysan à famille-souche. — VI. Le domaine 
du paysan à famille - souche. — VIL Avantages moraux et 
matériels du domaine de la famille - souche. — VIII. 2® classe : 
le paysan à famille instable et les deux termes extrêmes de son 
domaine. — IX. 1^ terme : le domaine aggloméré et ses quatre 
cas de désorganisation ; 1^' cas : la Coutume exceptionnelle- 
ment maintenue par les mœurs. — X. 2® cas : la Coutume 
maintenue par la fraude. — XI. 3® cas : la vente intégrale du 
domaine et le partage du prix. — XII. 4* cas : le partage du 
domaine. — XIII. Résumé sur la souffrance des familles dans 
les quatre cas indiqués. — XIV. 2® terme : le village à ban- 



TABLE DES MATIÈRES LUI 

Tome IL — Pages. 

liene morcelée et ses inconvénients. — XV. Distribution géo- 
graphique ; partage facile ; culture entravée. — XVI. Inégalité 
des conditions malgré l'égalité des partages. — XVII. Con- 
ditions du développement de la grande culture. — XVIII. Le 
modèle du grand propriétaire. — XIX. Le personnel rural at- 
taché au grand propriétaire résidant. — XX. La prospérité 
locale émanant du grand propriétaire résidant. — XXI. Le 
mal causé par Tabsentéisme du grand propriétaire. — XXII. 
L'abrogation du Partage forcé indispensable à Tagriculture. 
— XXIII. Kestauration progressive de la Liberté testamen- 
taire. — XXIV. La réforme de la petite culture par les ré- 
formes dans Tassiette des petits domaines. — XXV. L'amélio- 
ration de la grs^nde culture par les réformes dans la condition 
morale et politique des grands propriétaires. 

Chapitre 35. —^ L'art des forêts grandit avec la famille- 
souche ; quand celle-ci décline, il ne prospère que sous la 
province ou TÉtat 261 

I. Les lois de l'économie forestière et les intérêts généraux 
de la nation. — IL La propriété individuelle des futaies , sous 
le Partage forcé , contraire à l'intérêt général. — III. La pro- 
priété de l'État ou de la province , nécessaire en France jus- 
qu'à la restauration de la famille - souche. 

Chapitre 36. — A défaut de la famille-souche , les mines 
prospèrent, sous la province ou l'Etat, mieux que les autres 
arts usuels. Elles relient entre elles et attachent au sol des 
générations successives 268 

I. L'art des mines compris, au point de vue social, entre 
l'agriculture et l'industrie manufacturière. — II. La prévoyance 
«t l'amour du sol développés par l'industrie minérale. — III. 
X'industrie minérale en Angleterre. — IV. L'industrie miné- 
rale dans les États allemands. — V. L'industrie minérale aux 
"États - Unis. — VI. L'industrie du fer : sa réforme en France 
par la Liberté testamentaire. — VIL Les gîtes carbonifères : 
la liberté d'exploitation tempérée par le régime actuel des con- 
cessions. — VIII. Les gîtes métallifères : la liberté tempérée 
par les concessions. — IX. Le rôle des provinces et renseigne- 
ment de l'art. — X. L'avenir de la métallurgie en France. 

Chapitre 37. — L'industrie manufacturière, féconde par 



LIV TàBLS des MATIÈRS8 

la Liberté testamentaire et par le patronage, fortifie les na- 
tions ; privée de ces deux appuis , elle les affaiblit en créent 
le paupérisme S88 

I. Rôle social de rindostrie manufactnri^. — II. Les petits 
et les grands ateliers. — III. La condition physique et morale 
des ouvriers dans les quatre sortes de grands ateliers. — IV. 
1*» Les usines rurales ou forestières. — V. 2* Les usines 
hydrauliques. — VI. 3° Les usines à vapeur. — VII. Les usines 
modèles d'Elberfeld. — VIII. Les usines de l'Angleterre. — 
IX. 4*» Les fabriques collectives. — X. Les trois causes de dé- 
sorganisation des fabriques collectives. — XI. La fabrique 
collective de Paris. — XII. Résumé : les manufactures et la 
Liberté testamentaire. % 

Chapitre 38. — Le commerce , pratiqué en petit avec le 
concours de l'épargne, donne Tindépendance aux familles; 
pratiqué en grand, avec le concours du crédit, il accroît la 
puissance des nations 314 

I. Définition du commerce et de ses branches principales. 

— II. Transformations récentes du commerce. — IIÎ. Avan*- 
tages et inconvénients du commerce. — IV. Le petit commerce. 

— V. La désorganisation simultanée de Tapprentissage et de 
la famille chez les petits commerçants français. — VI. Les 
préjugés contre le grand commerce. — VII. La désorganisation 
du grand commerce en France par le Partage forcé. — VIII. 
Intervention inopportune de l'État. — IX, L'épargne plus né- 
cessaire que le crédit au petit commerce. 

Chapitre 39. — Los colonies , éléments nécessaires des 
sociétés fécondes, assurent la stabilité des métropoles. 340 

I. Les colonies utiles aux métropoles. «- IL Trois opinions 
sur l'impuissance coloniale de la France. — > III. L'impuissance 
actuelle provenant non du défaut d'aptitude de la race , mais 
du Partage forcé. — IV. L'émigration , conséquence de la fé- 
condité, symptôme habituel de prospérité. — V. L'émigration 
pauvre et l'émigration riche. — VI. Les avantages de l'émi- 
gration riche. 

Chapitre 40. — Les professions libérales les plus renom- 
mées sont aussi les plus capables de combattre ou de propa- 
ger la corruption. . « 352 



TABLE DES MATIÈRES LY 

Tome n. — Pages. 

I. Les professions libérales classées selon la résistance à la 
corruption. — II. Les hommes de guerre. — III. L'organisa» 
tion de Tannée chez les peuples modèles. — IV. Les illusions 
sur la paix universelle. — V. Les instituteurs de la jeunesse. 

— VI. Les savants. — VII. Les lettrés et les artistes. — 
VIII. Les avocats. — IX. Les médecins. — X. Les corpora- 
tions de médecins. -^ XL Le rôle utile des empiriques. — 
XII. Les juges et les magistrats. — XIII. Les ministres du 
coite. — XIV. Les hommes d*État et les fonctionnaires civils. 

— XV. Les professions classées selon Taptitude à constituer 
des familles -souches. — XVI. Le soldat et le marin. — XVII. 
Le magistrat et l'homme d'État. — XVIII. L'avocat et le 
médecin. — XIX. Le savant , le lettré et l'artiste. — XX. Les 
professions classées selon l'utilité du célibat : l'instituteur et le 
prêtre. 

LIVRE CINQUIÈME 

L^ ASSOCIATION 
ou 

L*tJNÎON DANS LE TRAVAIL ET LA VERTU 

1" partie : les Communautés. 

Sommaire du Livre V(l^® partie) 396 

Chapitre 41 . — Le rôle de rassociation a été exagéré de 
notre temps 397 

I. Exagérations sur le rôle de l'association. — II. L'initia- 
tive individuelle , vrai principe de l'activité sociale. — III. Les 
deux formes de l'association : la communauté et la corpora- 
tion. 

Chapitre 42. — Les communautés d'ouvriers , fréquentes 
au moyen âge , sont de plus en plus remplacées par les en- 
treprises individuelles. > 400 

I. Les deux sortes de communautés. — IL Les communautés 
complètes de l'Orient. — III. Les communautés partielles du 
Nord et de l'Occident. «— IV. Le travail en communauté rem- 
placé par le travail individuel. 

Chapitre 43. — Les entreprises récentes , tendant à res- 



LV( TABLE DES MATIÈRES 

Tome n. — Pages. 

taurer les communautés d'ouvriers, ont été peu fruc- 
tueuses 406 

I. Erreurs des lettrés et essais de communauté en 1848. — 
II. Les encouragements fournis aux communautés d'ouvriers. 

— III. L'insuccès des associations en 1848. — IV. A vertement 
habituel du principe de communauté étendu à la vie domes- 
tique des associés. — V. Succès exceptionnel des communautés 
régies par de fortes influences morales. — VI. Illusions entre- 
tenues par le succès des communautés de capitaux. 

Chapitre 44. — Le développement exagéré des commu- 
nautés de capitaux, dites sociétés par actions, est une ré- 
action contre Pimpuissance individuelle, fruit du Partage 
forcé 417 

I. Les sociétés par actions créées, au xvii® siècle, par les 
Hollandais et les Anglais. — IL Les communautés de mines 
des Anglais et des Allemands. — III. Les communautés de 
banques des Anglais et des Américains. — IV. Histoire des 
sociétés à responsabilité limitée en Hollande, en Angleterre 
et aux États-Unis. — V. Critique du principe de la respon- 
sabilité limitée. — VI. Histoire de la responsabilité limitée en 
France. — VIL Exagération des sociétés par actions. 

Chapitre 45. — La communauté doit, à l'avenir, se res- 
treindre aux entreprises que la famille ne peut aborder. 432 

I. Qualités nécessaires au succès des entreprises ayant le gain 
pour objet. — IL Conditions du succès dans la petite industrie. 

— III. Conditions du succès dans la grande industrie. — 
IV. Le succès fréquent dans le travail individuel. — V. Le 
succès rare dans le travail en communauté. — VI. La prospé- 
rité des anciennes communautés déclinant avec l'esprit d'obéis- 
sance des associés. — VII. Insuccès de la plupart des commu- 
nautés de 1848 dû aux vices des associés. -^ VIII. Utile 
enseignement donné par les communautés de 1848. — IX. Les 
trois motifs du succès des sociétés par actions. — X. Les 
entreprises de famille substituées graduellement aux sociétés 
par actions. — XL Les vices des sociétés par actions. — 
XII. L'agriculture rebelle aux sociétés par actions. — XIII. Les 
sociétés par actions indûment favorisées en France par le Par- 
tage forcé. 



TABLE DES MATIERES LYII 

LIVRE CINQUIÈME 

l'association 

ou 
l'union dans le travail et la vertu 

2* partie : les Corporations. 

Tome m. — Pages. 

Sommaire du Livre V (2® partie) 2 

Chapitre 46. — Le vrai rôle des corporations est de com- 
pléter Taclivilé individuelle, sans jamais l'amoindrir. 3 

I. Les six catégories de corporations. — II. 1^ catégorie : 
les corporations qui assistent l'indigence. — III. Nécessité 
accidentelle et défauts des corporations d'assistance. — IV. L'as- 
sistance privée , supérieure à l'assistance publique. — V. 2® ca- 
tégorie : les corporations qui préviennent le paupérisme. — 
VI. 3® catégorie : les sociétés de secours mutuels. — VIL 
4® catégorie : les corporations d'arts et métiers. — VIII. 5® caté- 
gorie : les corporations littéraires et scientifiques. — IX. L'as- 
sociation britannique pour le progrès des sciences. — X. Les 
inconvénients des académies officielles. — XL Les avantages 
des sociétés libres. — XII. 6® (Catégorie : les corporations vouées 
à l'ordre moral. — XIII. L'exagération des corporations reli- 
gieuses. — XIV. Les quatre groupes de fonctions essentielles 
aux corporations religieuses. — XV. La réforme sociale par 
l'alliance des religieux et des laïques. 

Chapitre 47. — La grande fonction des corporations 
libres est l'enseignement supérieur des sciences , des lettres 
et des arts 54 

I. L'exagération du rôle de l'enseignement scolaire. — IL La 
pratique de la vie plus féconde que la science des écoles. — 
III. L'instruction et ses deux sources : l'éducation sans bornes, 
l'enseignement très -limité. — IV. L'enfance devant l'école. 
— V. Le rôle de l'école croissant avec l'utilité de l'enseigne- 
ment. — VI. Les limites de l'enseignement fixées par la nature 
même de l'enfant. — VIL La supériorité de la doctrine et de 
la fonction du prêtre. — VIII. L'infériorité de la doctrine et 
de la fonction de l'instituteur. — IX. Les illusions sûr la portée 
de l'enseignement primaire. — X. Les deux mobiles de l'en- 



LVtlI TABLE DES MATIÈRES 

Tomo IIL — Pages. 

seignement primaire chez les races modèles : la lecture de la 
Bible et l'utilité professionnelle. — XI. Vice de l'école en 
France : l'indépendance devant le foyer et l'église. — XII. 
L'action de la famille et de la religion sur l'école. — XIII. 
Aberrations en France sur le principe de l'obligation et de 
la gratuité. — XIV. L'enseignement secondaire chez les Anglais 
et les Allemands. — XV. La réforme en France par l'absten- 
tion de l'Etat. — XVI. L'enseignement supérieur en France ; 
ses vices et leurs remèdes. — XVII. L'abaissement des études 
par l'immixtion de l'État. — XVIII. Le grand rôle des uni- 
versités libres chez les peuples prospères. — XIX. Le personnel 
de l'enseignement mieux formé par les universités que par les 
écoles normales. — XX. Les inconvénients des écoles profes- 
sionnelles. — XXI. L'enseignement professionnel utile com- 
plément de l'apprentissage donné dans l'atelier. — XXII. Uti- 
lité de l'enseignement spécial donné aux ouvriers. — XXIII. Les 
mechanic*8 institutions en Angleterre. — XXIV. Le foyer do- 
mestique , véritable école des ûUes. — XXV. L'enseignement 
de tous les âges, fonction actuelle de la classe dirigeante. 

LIVRE SIXIÈME 

LES RAPPORTS PRIVÉS 

LA HIÉRARCHIE DANS LB TRAVAIL BT LA VERTU 

Sommaire du Livre VI 126 

Chapitre 48. — L'inégalité , créée dans Tancien régime 
par les privilèges, naît, dans le régime moderne, de la li- 
berté ; . . . . 127 

I. L'amour du prochain , principe des rapports sociaux chez 
les peuples modèles. — IL Effoi-ts fâcheux et vains faits au- 
jourd'hui pour remplacer le principe d'amour par le prétendu 
principe d'égalité. — III. Progrès simultanés de l'inégalité et 
de la liberté. ^- IV. L'inégalité dans la prévoyance , source 
principale de l'inégalité des hommes. — V. Répugnance natu- 
relle des Français contre l'égalité des conditions. — VI. Le 
prestige de la noblesse, même usurpée. — VII. La convoitise 
des décorations et des titres* — VIII* L'attrait des corpora- 



TABLE D£S MATIÈRES LIX 

Tome m. — "Pa/gvB. 

tîons fermées on privilégiées. — IX. La distinction des classes 
croissant avec les efforts des niveleurs. — X. La recherche 
des situations privilégiées. — XI. L*arrogance des parvenus. 
— XII. La tendance exagérée vers l'égalité , onéreuse surtout 
pour les classes inférieures. — XIII. Les inégalités légitimes, 
moyeu de prospérité chez les peuples modèlea. -«-> XIY. La 
Téforme, également retardée par Tabus des mots liberté et 
égalité. 

Chapitre 49. — Le paupérisme est, chez les modernes, 
3e genre d'inégalité auquel il importe le plus de porter re- 
mède V 154 

I. Leg anciens régimes de protection des familles impré- 
^03r«ntes. — IL L'abandon de la protection sous le nouveau 
3régime manufacturier. — III. Funeste influence des agglomé- 
:x:ations et des chômages. — IV. La dégradation physique et 
xnorale des populations manufacturières. — V. Les bassins 
iiouillers , principal foyer du paupérisme. — VI. Les remèdes 
^sherchés à tort dans les révolutions ou la contrainte. 

Chapitre bO. — Le patronage volontaire est aussi effî- 
ciace que l'ancien régime de contrainte pour conjurer le pau- 
Jiiérisme , , . . 167 

I. Les œuvres charitables, simple palliatif du paupérisme. 

IL Le remède offert seulement par les trois régimes de 

ixiérarchie dans le travail et la vertu. — III. Impuissance en 
Occident du régime patriarcal. — IV. Impuissance du régime 
<îe communauté. — V. Fécondité du régime de patronage. — 
^I. Les nombreuses pratiques du patronage : la permanence 
^es engagements. — VIL Le développement de l'ordre moral. 
^-~ VIIL La bonne organisation de la famille et la propriété 
^u foyer. — IX. Les efforts contre la multiplication des types 
^îégradéa. — X. L'expulsion des individualités dangereuses. — 
Xl. Les résultats principaux du patronage. — XII. Les dif- 
ficultés opposées par l'antagonisme social. — XIII. Les erreurs 
^Qs philanthropes. — XIV. L'inopportunité des interventions 
^e l'État — XV. Les inconvénients d'une réglementation spé- 
^e des ateliers. — XVI. Le vrai rôle de l'État : les prix 
^titués pour le régime social des ateliers. — XVII. Le rôle 
^ classes dirigeantes dans Toeuvre de la réforme. 



LX TABLE DES MATIÈRES 

Tome HX — Pages. 

Chapitre 51. — Dans le foyer ou Tatelier, rharmonie 
n'est jamais trop complète ; dans les rapports des familles 
et des nations , elle doit toujours être fécondée par la con- 
currence 201 

I. Les rapports privés dans le foyer et Fatelier. — II. Les 
rapports mutuels des foyers et des ateliers. — III. L'antago- 
nisme actuel analogue à celui du xvi® siècle. — IV. Les ten- 
dances de la France vers le monopole. — V. L'esprit de mono- 
pole au sein des classes dirigeantes. — VI. Les rapports mutuels 
des nations. — VIL Le faux principe des nationalités. — 
VIII. L'action bienfaisante des petites nations. — IX. Le rôle 
des classés dirigeantes dans les rapports internationaux. — 
X. Les devoirs des Européens envers les races souffrantes. — 
XL Les races • inférieures et les émigrants européens. — XII. 
Les pasteurs nomades et le pays des herbes. — XIII. Les 
Autorités sociales et les rapports privés. 

LIVRE SEPTIÈME 

LE GOUVERNEMENT 



Ire partie ; le Choix des modèles. 

Sommaire du Livre VIL I''« Partie 232 

Chapitre 52. — Quand la prospérité diminue , le gouver- 
nement se développe aux dépens de la vie privée . . 233 

I. L'extension de la vie privée , symptôme de prospérité. — 
IL La Coutume , les mœurs et les lois écrites variant selon les 
lieux. — III. Le rôle de la Coutume. — IV. Le rôle des mœurs. 
— V. Le rôle des lois écrites. — VI. La constitution sociale , 
le gouvernement et les institutions. — VII. La fonction des 
gouvernants : conservation de la paix publique fondée sur la 
pratique de la loi morale. — VIII. L'extension de la vie pu- 
blique, critérium de la souffrance actuelle. — IX. La définition 
du gouvernement local. — X. Résumé. La description complète 
d'une nation modèle plus utile qu'une réunion des traits em- 
pruntés à diverses nations. 

Chapitre 53. — Après les vrais modèles offerts par trois 



TABLE DES MATIERES LXI 

Tome nL — Pages. 

petites nations, le meilleur exemple, pour les grandes na- 
tions , est celui de l'Angleterre 248 

I. Les deux difficultés de la réforme : Tignorance des cou- 
tumes étrangères et l'inertie des gouvernants. — II. L'invasion 
incessante du vice chez les grandes nations riches et lettrées. 
— III. Aujourd'hui, comme au moyen âge, la France peut 
égaler les modèles. — IV. Les invasions du mal, depuis la Re- 
naissance, en France et en Angleterre. — V. Les petites na- 
tions plus saines que les grandes ; l'union utile pour l'imitation 
des modèles. — VI. Le contingent de chaque nation dans 
l'œuvre commune de réforme. — VIL Le contingent spécial 
de la France. — VIII. Opportunité de l'observation méthodique 
des constitutions sociales. — IX. La méthode appliquée à l'é- 
tude de l'Angleterre. — X. Particularités sur l'application de 
la méthode. 

Chapitre 54. — Aperçu des institutions privées de l'Angle- 
terre, en 1864 270 

I. Le complément des institutions privées décrites aux Livres 
I à VI. — II. L'Église anglicane et le culte officiel. — III. La 
tolérance incomplète et les réformes nécessaires. — IV. Le 
zèle des dissidents et des catholiques. — V. La transmission 
des biens : le testament et la loi ah intestat — VI. Les cou- 
tumes locales ah intestat, — VIL L'interdiction des substitu- 
tions perpétuelles. — VIII. La pratique habituelle des testa- 
ments. — IX. Opinion unanime sur la fécondité de la Liberté 
testamentaire. — X. Les qualités et les défauts de la famille 
anglaise. — XL Le travail et ses meilleurs caractères. — XII. 
Les améliorations dans l'assiette des domaines. — XIII. Les 
grands domaines et leurs foyers domestiques. — XIV. La 
gestion du domaine , l'exploitation des mines et l'établissement 
des rejetons. — XV. Les occupations des grands propriétaires 
résidants. — XVI. Les qualités et l'influence des grands pro- 
priétaires résidants. — XVII. L'influence croissante des manu- 
facturiers et des commerçants. — XVIII. Rétribution large et 
influence restreinte des professions libérales. — XIX. Les com- 
munautés et les corporations. — XX. L'utile emploi de la 
parole. — XXI. Les abus de la presse conjurés par les moeurs 
plus que par les lois. — XXII. L'excellence des rapports pri- 
vés souvent compromise par l'invasion du paupérisme manu- 



LXn TABLE DBS MATIÈRES 

Tomo m. — Pagres. 

facturiw. — XXIII. Les beaux modèles du gouvernement 
local. 

Chapitre B8.— Aperçu de la Paroisse rurale an glai se . 31 1 

I. Le gouvernement direct des propriétaires halûtant la Pa- 
roisse rurale. —«-II. Le Vestry , corps souverain de la Paroisse. 

— III. Les fonctionnaires institués par le Vestry. -^ IV, 
Simplicité de Tadministration paroissiale. — V, Les rapports 
de la Paroisse avec Tautorité supérieure et les administrés. 

Chapitre 36. -— Aperçu des Unions anglaises de pa- 
roisses • 318 

I. L*Union, Tassistance des pauvres et le Workhouse, — 
H. L*ancien régime de Tassistance. — III. Les modifications 
successives du régime. — IV. Le régime actuel. — V. Les 
divers services du Workhouse. — VI. Le domicile de secours 
et la taxe des pauvres. — VIL Les attributions accessoires de 
l'Union : Tenregistrement des naissances et des décès. — 
VIII. L'enregistrement et la célébration des mariages. — IX. La 
conservation des registres de l'état civil. — X. Le service de 
la vaccine. — XL Régime financier des services accessoires. 

Chïlpitrb 57. — Aperçu du Comlé anglais 339 

L Les quatre autorités du Comté. — II. Le sheriff. — IIL Le 
lord-lieutenant. — IV. Les Magistrates. — V. Les jurys. — 
VI. Lqs principaux services du Comté. — VIL La répression 
des délits et des crimes. — VIII. Les cours de Comté. — IX. La 
police rurale. — X. Les prisons. — XI. Les asiles d'aliénés. — 
XII. Les poids et mesures. — XIII. Les grandes routes. — 
XIV. Tendances à la centralisation dans le service des routes. 

— XV. Administration générale : Quarter- sessions, Clerk of 
the peace. — XVI. La milice et la yeomanry. — XVII. L'admi- 
nistration financière. — XVIII. Excellence du régime financier. 

Chapitre 58, — Aperçu des Boroughs (villes iûcorp(»'ées}, 
et des autres agglomératiops urbaines ou rurales de PAn-^ 
gleterre , 378 

I. Organisation et réforme récentes des circonscriptions nr- 
baines dites Borougbs. — II. Distinction et indépendance récî^ 
ptoque des Comtés et des Boroughs. — III. L'administration 
civîie des Boroughs. — IV. Les listes de Burgesses (citoyens 



TÀBLl PES MATliRSjS LUU 

Tome m. — P»ge«. 

commnnauz)^ — V. Conditions requises des fonctionnaires 
municipaux. — VL Lee attributiona des conseils munioipaoz. 
— ' VII. Les corporations spéciales d*arts et métiers. — VIII. 
Division de l'administration municipale en comités. — IX. Le 
service financier, —X. L'organisation judiciaire. — XI. Organi- 
sation des communes mixtes, intermédiaires entre les paroisses 
rurales et les Boroughs. — XII. Les deux lois régissant les 
agglomérations mixtes» -«^ XIII. Application des lois relatives 
aux communes mixtes. — XIV. Les attributions dâs comités 
qui administrent les communes mixtes. 

Chapitre 59. — Aperçu des régimes provinciaux d'Angle-^ 
terre , d'Ecosse et d'Irlande 402 

I. La diversité des trois constitutions provinciales. — II. L'An- 
gleterre : L'organisation judiciaire. — III, Les trois cours de 
Westminster et le régime des circuits. — IV. La procédure 
civile. — V. La procédure criminelle. — VI. Les administra- 
tions centrales à Londres. — VIL L'Ecosse : l'union des races 
fondée sur l'autonomie provinciale. — VIII. L'acte d'union 
de 1707. — IX. l'Église presbytérienne. — X. Les institutions 
de la vie privée. *— XL Le gouvernement local. — XII. L'as- 
sistance des pauvres. — XIII. L'état civil , la justice et l'admi- 
nitration civile. -^ XIV. L'Irlande : l'antagonisme des races 
entretenu par l'oppression provinciale. — XV. L'acte d'union de 
1800 et les réformes postérieures. — XVI. Le Vice-roi et les 
autorités locales. — XVII. L'Église anglicane et le catholi- 
cisme. — XVIII. La vie privée. — XIX. L'assistance des 
pauvres. -* XX. L'état civil, la justice et l'administration civile. 

Chapitre 60. — Aperçu du gouvernement central du 
Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande . . . 437 

I. Les trois éléments du pouvoir souverain. — IL Le Bill of 
rights de 1689. — III. La prépondérance du parlement. — 
IV. Le pouvoir royal. — V. La Chambre des pairs. — VL La 
noblesse, le baronnage et les ordres de chevalerie. — VIL La 
Chambre des communes. — VIII. L'élection des représentants 
des communes dans les trois provinces. — IX. La révision des 
listes et les élections. — X. Le Conseil privé et ses attribu- 
tions. — XI. Les comités permanents du Conseil privé. — 
XII. Les commissions temporaires du Conseil privé. — XIII. 
Les ministres ou le cabinet. — XIV. La trésorerie : l'organi- 



LXIY TABLE DES MATIÈRES 

Tome nL — Pages. 

Bation du personnel. — XV. L^organisation des recettes et des 
dépenses. — XVI. La perception et les sept sources des re- 
cettes. — XVII. L'indépendance et la responsabilité des 
agents. — XVIII. Les avantages de la responsabilité. — XIX. 
Contraste des budgets de dépenses en Angleterre et en France. 
— XX. 1™ section du budget : les engagements de TÉtat. — 
XXI. 2® section : Tannée et la flotte. — XXII. 3® section : les 
sept classes des services civils. — XXIII. 4® section : les ser- 
vices de perception et de régie. 

Chapitre 61. — La constitution britannique tend surtout 
à fonder la paix publique sur la tolérance , à repousser la 
corruption et à provoquer les réformes 495 

I. Erreurs sur les causes de la prospérité de TAngleterre. — 
IL L'hérédité de la pairie, utile mais non nécessaire. — III. 
Juste pondération établie entre les diverses classes. — IV. L'é- 
quilibre dans la vie privée. — V. L'équilibre dans la vie pu- 
blique. — VI. La tolérance, la crainte de la corruption et 
l'amour des réformes. — VIL La corruption conjurée dans la 
vie privée. — VIII. La corruption conjurée dans la vie pu- 
blique. — IX. Les fonctions gratuites ; le choix des fonction- 
naires. — X. Le recrutement du personnel gouvernemental. — 
XL La répartition des pouvoirs publics. — XII. L'amour des 
réformes et le respect de la tradition. — XIII. Encourage- 
ments judicieux donnés à l'esprit de nouveauté. — XIV. Mo- 
dération des idées touchant le self govemment et la séparation 
des pouvoirs. — XV. Critiques dirigées contre la constitution 
sociale de l'Angleterre. — XVI. Causes qui , malgré certains 
défauts, recommandent l'imitation de l'Angleterre. 

LIVRE SEPTIÈME 

LE GOUVERNEMENT 



2fi partie : la Corruption et la Réforme en France. 

Tome IV. — Pages. 

Sommaire du Livre VII. 11^ partie 2 

Chapitre 62. — L'antagonisme et l'intolérance, créés par 



TABLE DES MATIÈRES LXV 

Tome rv. — Pages. 

les abus de la monarchie, ont été aggravés par les erreurs 
de la révolution 3 

I. Origine et caractère de Tantagonisme actuel. — II. L'in- 
tolérance chez les races à idées simples et à foi naïve. — III. 
L'intolérance sous le régime de contrainte. — IV. L'intolérance 
sous le régime de liberté. — V. La tolérance légale chez les 
nations riches et lettrées. — VI. Avantages qui balancent les 
inconvénients de la tolérance. — VII. L'histoire de la tolérance. 

— VIII. L'intolérance du bien et ses manifestations. — IX. Les 
principes exclusifs de gouvernement. — X. L'oppression du 
public par les monopoles et les privilèges. — XL La notion du 
bien obscurcie par l'abus des mots. — XII. Les sophistes et la 
démocratie. — XIII. Le faux modèle de la Grèce ancienne. — 
XIV. Le dangereux modèle des États - Unis. — XV. Le con- 
trôle des idées sous les deux régimes normaux d'intolérance. 

— XVI. La libre discussion des idées sous le régime de tolé- 
rance. — XVII. La répression des idées qui émanent de l'in- 
tolérance du bien. — XVIII. La répression des idées subver- 
sives en Angleterre. — XIX. La répression des idées subver- 
sives en France. — XX. Inconvénients du système actuel de 
répression. — XXI. Règles à suivre, en France, au sujet de 
la répression. — XXII. Résumé sur le remède aux maux actuels 
de l'antagonisme et de l'intolérance. 

Chapitre 63. — La bureaucratie, en raison de son irres 
ponsabilité, est un des grands écueils de la vie publique . 73 

I. Définition de la bureaucratie. — IL Germes de la bureau- 
cratie semés par les légistes au moyen âge. — III. Progrès de 
la bureaucratie sous la monarchie en décadence. — IV. Pré- 
occupation des gouvernants après 1791. — V. Constitution dé- 
finitive de la bureaucratie sous la Terreur. — VI. Développe- 
ment graduel de la bureaucratie. — VII. La bureaucratie en 
Europe. — VIII. Caractère général des bureaucrates. — IX. 
Tendance des bureaucrates à l'envahissement. — X. Inconvé- 
nients de la bureaucratie pour les gouvernants. — XL Incon- 
vénients de la bureaucratie pour les gouvernés. — XII. Les 
petites tyrannies bureaucratiques. — XIII. Excitation donnée 
par la bureaucratie à l'esprit de révolution. — XIV. La liberté 
de la famille , avant l'avènement de la bureaucratie. — XV. 
L'oppression des familles par la bm-eaucratie. — XVI. Exagé- 



LXYI TABLE DES MATIÈRES 

Tome IV. — Fagw. 

ration du classement social par les écoles et les examens. — 

— XVII. Dégradation et paralysie de la race. — XVIII. Des- 
truction des forces morales émanant de l'initiative individuelle. 

— XIX. La bureaucratie favorable au privilège et à la cen- 
tralisation exagérée. — XX. Principe de la réforme : Pinitia- 
tive et la responsabilité des chefs de service. — XXI. La 
réforme dans Tintérêt commun du public et des fonctionnaires. 

Chapitre 64. — Les fausses méthodes de réforme poussent 
toujours le gouvernement à quelque système exclusif; la 
méthode des enquêtes le ramène à la vraie et triple forme 
du pouvoir , . . 123 

I. Les égarements de l'esprit de réforme. — IL Les exitgé- 
rations de l'esprit de nouveauté. — III* Les faux dogmes de la 
révolution. — IV. Les commissions consultatives. — V. Le 
droit de pétition. — VI. Les vraies sources de la réforme. — 
VIL L'enquête , ou la recherche des vraies sources en Angle- 
terre. — VIII. L'enquête en France. — IX. Le gouvernement 
et le principe du bien. — X. Le gouvernement et la pratique 
du bien. 

GHAPrrRE 65. — En France, la vie communale doit se 
compléter dans les cités et se simplifier dans les campa- 
gnes , 149 

I. La vie communale et ses trois règles. — IL L'oubli des 
règles en France. — III. La destruction de la Coutume par la 
loi écrite. — IV. La préférence donnée à la vie urbaine sur la 
vie rurale. — V. La réforme de la commune rurale selon la 
Coutume et l'histoire. — VI. La paroisse russe à cwvée 
(Barchtchina). — VIL Transition de la paroisse à la commune 
à redevances (Abrok). — VIII. Organisation de la commune 
russe. — IX. Motifs de la réforme des communes rurales en 
Russie. — X. Considérations sur l'oukase de réforme de 1861. 

— XL La double origine des communes rurales au Nord des 
deux continents. — XII. Transformation graduelle des com- 
munes rurales aux États-Unis. — XIII. Le Tovmship des 
États-Unis. — XIV. Les détails de la réforme communale 
en France. — XV. La réforme des cités et les trois objections. 

— XVI. 1^ objection ; inaptitude gouvernementale des cités. 

— XVII. 2® objection : esprit révolutionnaire des cités. — 
XVTII. L'esprit révolutionnaire inculqué par les gouvernants. 



TABL9 DES MATIÈRS6 LXYII 

Tome IV. — Pages. 

— ZIX. 3* objection : les classes ouTiières «t le suffrage 
universel. — XX. Vue préalable sur la réforme du droit de 
suffrage* -^ XXI. Le passé et l'avenir du droit de sufErage, 

— XXIL Le droit de suffrage et le devoir du contribuable» 

— XXIII. Le principe et l'abus de la vie communale. — 
XXIV, La réforme progressive de la commune rurale dans 
le Nord et l'Occident. — XXV. Les éléments de la commune 
rurale, en France, dans le passé et le présent. — XXVI, Le 
culte. — XXVII. La propriété communale. — XXVIII» Les 
revenus communaux. — XXIX, L'enseignement primaire. —^ 
XXY , La voirie et la salubrité. — XXXI. La police et la ré- 
pression des délits. < — XXXII. L'assistance des pauvres et deft 
infirmes. ^ XXXIII. Le service des aliénés. — XXXIV. Le 
service de l'état civil. — XXXV. Précis sur la réforme des 
communes rurales. — XXXVI. La réforme des communes 
mixtes. — XXXVII. Résumé sur la réforme des trois sortes 
de communes. 

Chapitre 66. — La vie provinciale , créée par Talliance 
spontanée des communes , reste indispensable aux grandes 
nations 238 

I. La conmiune et ses alliances. — IL La petite nation. — 
III. La grande nation et les provinces. — IV. Lee provinces 
dans l'ancienne France. — V. Les provinces détruites par la 
rétolutîon dé 1789. — VI. Vue préalable sur la réforme provin- 
dale. -*- VII. Les restes actuels de la vie provinciale. — VIII. 
Léedeux éléments de la province, les cités et les campagnes. 

— IX» Le gouvernement local dans les trois circonscriptions 
rurales. — X, Le canton rural. — XI. L'arrondissement rural. 

— XII. Le département ruraL — XIIL Le gouvernement local 
dans les cités. — XIV. Le gouvernement de la province et les 
autorités locales. — XV» Les cinq groupes d'institutions pro- 
vinciales. — XVI. La justice provinciale. — XVII. Les uni- 
versités. — XVIII. Les propriétés provinciales. — XIX. Les 
Services spéciaux de la province. — XX. Les Services provîn- 
daux de l'JÊtat» — XXL Le principe et les traits principaux de 
la réforme. 

Chapitre 67. — Le but essentiel du gôuvemetnent cen- 
tral esi le règne de là paix publique ^ 

I. Les limites de TÉtat. — IL Les envahissements de l'État 



LXYIII TABLE DES MATIÈRES 

Tome IV. — Pages. 

sur la vie privée et le gouvernement local. — III. La déca- 
dence de la nation, sous la pression des gouvernants et des 
lettrés. — IV. Les vices du gouvernement central. — V. La 
principale difficulté de la réforme. — VI. Le mobile et le plan 
de la réforme. — VIL L'ordre et l'exécution de la réforme. — 
VIII. Les deux pouvoirs du gouvernement central. — IX. Le 
Premier ministre et les six services du ministère. — X. Les 
affaires intérieures. — XI. Les affaires étrangères. — XII. 
L'armée. — XIII. La flotte. — XIV. Les colonies. — XV. Les 
finances. — XVI. Les trois éléments de la souveraineté. — 
XVII. Les trois éléments du pouvoir souverain. — XVIII. Le 
Chef de l'État. — XIX. Le Sénat. — XX. La Chambre des 
représentants. — XXI. Les grands dignitaires. — XXII. Les 
hautes cours centrales. — XXIII. Les comités de réforme et 
les services gratuits. — XXIV. Les quatre principaux caractères 
de la réforme. 



CONCLUSION 
Sommaire de la Conclusion 366 

LES CONDITIONS DE LA RÉFORME EN 1864 

Chapitre 68. — L'esprit de la Coutun\e mettra fin aux 
désordres introduits dans les lois et les mœurs par l'esprit 
de nouveauté 999 

I. La corruption et la réforme. — IL La réforme par les lois. 
— III. La réforme par les moeurs. — IV. La patience devant 
les aveuglements de la prospérité matérielle. 

l'épilogue de 1878 

Chapitre 69. — L'erreur, cause de la souffrance ; la 
guérison , fruit du retour à la vérité 379 

I. La onzième révolution avec un surcroît de corruption et 
d'en'eur. — II. Les symptômes de réforme éclos à la vue des 
calamités nationales. — III. Les symptômes observés chez les 
gouvernants. — IV. Les symptômes observés chez les particu- 
liers. — V. L'erreur fondamentale des Français. — VI. Le 
retour à la vérité chez les Unions de la paix sociale. 



TABLE DES MATIERES LXIX 

PIÈCES ANNEXÉES 

Tome rv. — Pages. 

Sommaire des documents annexés 398 

I. — Sur Pouvrage intitulé : Les Ouvriers européens . 399 

IL — Sur Touvrage intitulé : Les Ouvriers des deux 
Mondes 402 

III. — Sur la destruction des petites propriétés d'orphelins 
mineurs opérée en France par le Partage forcé . . . 406 

IV. — Le rôle de la femme chez les Chinois .... 424 

V. — L'esquisse d'une division provinciale de la 
France 426 

VI. — Caractères de la famille-souche en Catalogne . 431 

VIL — Sur le meilleur régime de répression pour les abus 
de la presse et de la parole (Novembre 1871) .... 437 

VIII. — Sur la réforme de l'armée française. . . . 442 

IX. — Sur le nouvel ordre de récompenses institué, à 
l'Exposition universelle de 1867 , pour les ateliers de tra- 
vail où régnent le bien-être, la stabilité et l'harmonie. 447 

X. — La bibliothèque de la Paix sociale au 1^^ mars 
1878 450 

XL — Jugement sur la bibliothèque, émis en Angleterre, 
en Allemagne et en France 437 



INDEX DES MOTS ' 



EMPLOYES AVEC UN SENS SPECIAL 



Absentéisme.— Habitude vi- 
cieuse du Propriétaire foncier 
aui ne réside pas sur l'Atelier 
e travail où il puise ses 
moyens d'existence. 34, XXI. 

Abus des mots. — Forme de 
Corruption qui propage l'Er- 
reur, même sans l'apparence 
d'une démonstration, par le 
seul énoncé d'un mot détourné 
de son sens traditionnel. 62, 
XL 

Age mur(l') et la vieil- 
lesse, — préposés à la garde du 
Bien, au sein des Sociétés mo- 
dèles. 27, IV et IX. 

Alliance des travaux de 
l'atelier et des industries 
DOMESTIQUES. — La troisième 
pratique de la Coutume des 
ateliers. 50, VIII. 

Antagonisme social. — Sen- 
timents habituels dans l'état 
de Souffrance; se révèlent par 
les débats entre les Maitres et 
les Serviteurs. 1, 111 et 02, I. 

Aristocratie. — Portion de 
l'autorité publique, interposée 
entre le gouvernement commu- 
nal du peuple et le gouverne- 



ment central du monarque. 
Elle est exercée par les sages 

3ue désignent soit la nature 
es rapports sociaux, soit le 
choix du monarque ou du peu- 
ple. 67, XVI. 

Arts libéraux. — Profes- 
sions relatives au Gouverne- 
ment , à la religion , à la jus- 
tice, à la guerre, à la médecme, 
à la culture ou à renseigne^* 
ment des facultés de Tordre 
immatériel, et en général aux 
travaux ayant pour objet prin- 
cipal les besoins moraux. 32, 
V à VII. 

Arts usuels. <— Professons 
ayant pour objet la production, 
ou l'extraction, les elaborations 
successives, le transport, la 
garde et la vente des objets 
matériels. 32, II à IV. 

Atelier de travail. — Lieu 
où s'exécutent les opérations 
caractéristiques de chaque pro- 
fession usuelle ou libérale. 31 , 
il. 

Autorités publiques. — 
Personnes ayant charge de la 
Paix sociale dans les trois sub- 
divisions du Gouvernement. 
40, XIV; 53, I; 63, XXI; 67, 

lA.. 



INDEX DES MOTS 



LXXI 



AuTOMTÉs SOCIALES.— Indi- 
vidus , qui sont les modèles de 
la vie privée ; qui montrent une 
grande tendance vers le Bien , 
chez toutes les races, dans 
toutes les conditions et sous 
tous les régimes sociaux; qui, 
par l'exemple de leurs Foyers 
et de leurs Ateliers, comme 

Ï»ar la scruçuleose pratique de 
a Loi de Dieu et des Coutumes 
de la Paix sociale, conquièrent 
l'affection et le respect de tous 
ceux qui les entourent. 64, 
VI. 



B 



Bien (le). — Ensemble des 
sctes et des doctrines conformes 
.à la Loi de Dieu ou aux Cou- 
tumes de U Paix sociale. 64^ 
IX et Z. 

BoRDiCRS. — Le meiUeur type 
de rOurrier rural. Familles fé- 
<3ondes; attachées en perma- 
xienee à un grand Propriétaire 
Ymral, réunissant les caractères 
du salarié et du tenancier; aptes 
^ recruter par leurs meilleurs 
x^ejetonSi sous le patronage du 
Maître, les Classes supérieures 
<le la société. 34, XIX. 

Bureaucratie. — Organisa- 
tion vieieusd de Gouvernement^ 
oonférant la réalité du pouToir 
à des agents qui n'offrent point 
aux G<MiY«més les garanties de 
^a responsabilité personnelle. 



Cbasse. — L'un des trois 
moyens d'e^stence des Sau- 
^sgâs. Son rôle s'efface chez 
^ Sédentairts à mesure que 
s'acen^i la surface défrichée. 
31, L 

GiTOTiSEiS COMMtJMATJl. — In- 



dividus qui interviennent dans 
le gouvernement de la com- 
mune. Chez les Sociétés mo- 
dèles, ils remplissent la double 
condition de payer leur part 
des taxes locales, d'être atta- 
chés à la Commune par la pos* 
session ou l'occupation per- 
manente de la propriété fon- 
cière. 54, II; 58, lU; 65, XXIII. 

Civilisation. — État d'un 
peuple qui s'agglomère sur un 
territoire en le défrichant. Ce 
changement est funeste s'il y 
a seulement progrès dans la 
Richesse, la Culture intellec* 
tuelle et la Puissance. Il peut 
être bienfaisant s'il y a un pro- 
grès équivalent dans le respect 
accordé au Décalo|;ue et aux 
Coutumes de la Paix sociale. 

Classe dirigeante. — En- 
semble de personnes qui, par 
leurs doctrines ou leurs actes, 
donnent l'impulsion à une So- 
ciété. Cette direction est sur- 
tout imprimée aux races de Sé- 
dentaires : chez les peuples 
modèles, par les Propriétaires 
ruraux ; chez les peuples cor- 
rompus, par les Lettrés. 50, 
XVII; 51, XIIL 

Classe inférieure. — En- 
semble des personnes qui em- 
ploient exclusivement dans leur 
propre intérêt, ou dans celui de 
leurs familles , le temps et les 
ressources dont elles disposent. 

50, xvn. 

Classe supérieure. — En- 
semble des personnes qui em« 
Îdoient surtout leur temps et 
eurs ressources dans l'intérêt 
de la Classe inférieure et du 
public. 50, xvn. 

Classes SOCIALES. — Grou- 
pes de familles entre lesquelles 
une distinction est établie par 
les Institutions et les Mœurs. 
48, IV; 50, xvn. 



/ 



INDEX SES MOTS 



— Caractère distinclH du gou- 
vernement des rac^s réputées 
conlrainUs et souirranles, chei 
lesquelles les Inslilutions ron- 
fÉrent surtout au* pouvoirs pu- 
blics le devoir de garder l'ordre 
moral. 8, XI. 

COACTION PATERNELLE.— Ca- 
ractère distinctif des races ré- 
tiutées libres et prospères, chez 
esquelles les Inslitulions et les 
Mœurs confèrent surtout aux 
pères de faniille le devoir de 
garder l'ordre moral. 8, Kl. 

CoviiUNAUTÉs. — Associa- 
tions dont les membres eier- 

portie, les industries agricoles, 
manufacturières ou commer- 
ciales, et en général les tra- 
vaux ayant le (rain pour objet. 
41, là III; «r 

Commune. — Circonscription 
territoriale, formant le premier 
degré du Gouvernement local. 
Les familles attachées au sol 
s'y concertent en vue de pour- 
voir à certains besoins de la 
Vie publique. En- Europe, dans 
les campagnes, elle se confond 
habituellement avec la circon- 
scription de la Paroisse ; dans 
les agglomérations urbaines, 
elle comprend habituellement 
plusieurs Paroisses. 6à, 1 à 



XXX' 



vu. 

Conservation forcée.— L't 
des trois régi mes de successio 
dans lequel le Foyer et l'Ateli' 
de famille se transmettent in l 

Sraleraent, indépendamment 
e la volonté du Propriétaire. 
18, m. 

CoNSTITDTiON soaALE. —Or- 
dre éfabli dans toutes les bran- 
chesd'aclivitéd'uneraced'hom 
mes, par la nature des lieux, 
" " ■ 's Lois 



par les Coutumes e 



CoKTBAiNTK (régime de). — 
Nommé plus convenablement 
Co ACTION GOUVERNEMENTALE. 
8, XI. 

Corporations. — Associa- 
tions dont les membres se li- 

vaux où l'iniérèt inidiectuel 
et moral domine l'intérêt maté- 
riel et financier. 41, III ; 46, 

Cobbcption. — Etat d'une 
Société où la Classe dirigeante 
a abandonné la pratique de la 
Loi de Dieu et la tradition des 
Sociélés modèles, ou en d'autres 
termes les Coutumes de la Paix 
sociale. 1,11; 53, II. 

CouriME. — Ensemble des 
habitudes traditionnelles : qui 
constituent les fondements de 
l'existence matérielle et de la 
vie morale d'une bociété ; que 
les individus doivent pratiquer, 
comme les Lois écrites, sous 

feine d'y être contraints par la 
orce publique. &3, III. 
Coutume des ateliers. — 
Ensemble des six pratiques 
qui, chei loules les races , con- 
servent r affection réciproque 
entre le Pairon et les Uavriers, 
en conjurant toute écloaiou de 
l'Antagonisme social. 50, V. — 
Voir : Perraanenco des En- 
gagements ; Entente complète 
touchant le Salaire ; Alliance 
des travaux de l'Aletier el des 
industries domestiques; habi- 
tudes d'EpARGNE; Union indis- 
soluble de la famille et du 
Foyer; respect de la Fbmme. 

CoDTOMEs DE LA Paix sq- 
uale. — Ensemble des Idées 
dominantes, des Mœurs et des 
Institutions qui permettent aux 
localités de conserver l'ordre 
public, sans le concours hobi- 



INSBX DBS MOTS 



Croyances 
L'un des symptômes de la 
Prospérité. 9, 1. 

Cueillette.— L'un des trois 
moyens d'existence des Sau- 
vages, dont le rôle se restreint, 
chez les Sédentaires, par le 
déCrichement dit soL 31, [. 

Culture intellectuelle 
(la). — L'un des charmes, 
et l'un des trois écueita de la 
PHOspÉBiTÉ. 3, II; 9, Vlll; 62, 
V; et, u. 



décadence.— Etat d'ane So- 
ciété où se propage la Corrup- 
tion. Elle a généralement pour 
cause l'abus de la Richesse , de 
la Culture intellectuelle et de la 
Paissance développées, à une 
éjioque antérieure , par la pra- 
tique de la Loi de Dieu et les 
Coutumes de la Paix sociale. 
3t, Vl;53,Ui62,V. 

DÉCADENCE FATALE.— Erreur 
qui consiste à croire que thaque 
race d'hommes, après avoir ac- 
quis un maximum de Prospé- 
rité, est , par la force même des 
choses et nonobstant tout effort, 
condamnée à déchoir ou à pé- 
rir, i, H. 

Décalogce étebnel.— Réu- 
nion des dix préceptes de la Loi 
suprême: qui, selon la croyance 
des peuples prospères, ont été 
révélés par Dieu au premier 
homme; dont la pratique ou 
l'abandon a toujours entraîné, 
pour les Sociétés, la Prospérité 
oa la Souffrance. H, 111; 41, 
Ï1I;62, L 

DtCLAB&TIOH DES DROITS. — 

I>w deux documents révolution- 

RÉFOfUIB SOCIALE. 



naires , auxquels on se rérère 
habituellement an sujet des 
prétendus principes de 1709. 
64,111. 

Démocratie. — Organisation 



ipprochées et as- 
a U Loi de Dieu, 
pour que le peuple assemblé 
puisse, tout en gardant la paix, 
régler souverainement ses inté- 
rêts communs. Dans les Sociétés 
plus étendues, cette organisa- 
tion se réduit nécessairement 
à la gestion des intérêts spé- 
ciaux de chaque Paroisse ou 
de chaque Commime. 67, XVL 

Dieu. — L'Etre suprême, que 
tous les peuples prospères ont 
considère comme leur vraisou- 
verain. Selon cette croyance, 
il a créé le ciel et la terre; il 
a élevé l'homme au-dessus des 
autres êtres de la création, en 
lui donnant le libre arbitre; et 
il a réfclê l'usage de la liberté 
en révélantau premier homme 
le Décalons étemel. 9, 1 etV. 

Domaine agglouëré, avec 
Foyer central. — Le meilleur 
type d'Atelier rural. 34, VI. 

Domaine morcelé. — Le plus 



morcelée. 

DoMESTiQDES. — Personne» 
spécialement attachées au ser- 
vice des Foyers. 29, VI. 

Droit des gens. — Coutumes 
et Lois écrites suggérées par 
l'application de la Loi de Dion 
aux rapports mutuels des na- 
tions. 51, Vîà IX; 67, ïl et 
XXll. 



UJUY 



IN]>KX DIS MOTS 



dans la pratioue de la vie, 
l'exercice de la professioB et 
Tobservation des taits sociaux. 
32, Il et 111; 47, III. 

Egalité.— Mot dont le sens 
léjj^itime est fixé par la h(Â de 
Dieu et les Coutumes de la 
Paix sociale, mais dont on abuse 
pour masquer la loi d'Inégalité, 
établie par Dieu, démontrée 
par la plus simple observation 
des lois de la nature , dévelop* 
pée par Fusage du libre arbitre, 
mdispensable au boQ ordre 
des Sociétés. 48, Il etXni;63, 

Emigration. —Coutume pro- 

Ere aux races fécondes qui ha- 
itent un territoire complète- 
ment défricbé. Elle attire dans 
les pays étrangers où la pwpn^ 
lation manque , et dans les co- 
lonies où le sol reste inculte, les 
individus qui ne peuvent s'éta^ 
blir convenablement au lieu 
natal. L'Emigraticm est pbrma- 
MENTE, quand elle a lieu sans 
retour; icomentamÉb, quand 
rémigrant revient se fixer au 
pays natal avec une fortune 
faite; périodique, quand Té- 
migrant revient chaque année , 
après avoir accompli au loin 
certains travaux temporaires. 
30, m; 39, VI. 

Enfance (l' ) et la jeunesse, 
— considérées, dans les Socié- 
tés modèles^ comme les agents 
naturels du Mal et comme l'objet 
d'une continuelle correction. 
28, m et IV; 64, UI. 

Engagements (les trois sortes 
d*) entre les Patrons et les 
Ouvriers.— Ils corres]M>ndent 
à trois sortes de Gonstituttons, 
selon qu'ils sont permanents 

FORCÉS , PERfilANENTS VOLON- 
TAIRES , essentiellement mo- 
mentanés. 50, V. 

EnOAGBMSNTS (ifRHANBlICB 



DBS)*-^ La pvenière nratiqiie 
de la Coutume des atelien. S9, 
V;50, VI. 

Enquêtes (mAtbodbs dis). 
— Le vrai moyen de RéIbraM, 
consistant à rechercher, par 
une étude directe , la Coutume 
nationale des temps de Prospé- 
rité, ou la pratique actuâle 
des Sociétés modèles. ftl^VI 
et VII. 

ENSBieSfBlIBNT SCOLAIRE. — 

Partie de l'Instruction , donnée 
par la doctrine et la pratique 
des écoles. 47, III. 

Entente complète touchant 
LE SALAIRE. — La seconde pra- 
tique de la Coutume des ate- 
liers. 50, XII. 



EPAR6NK ( habitudes d*), 
surant la dignité de la lusiîlle 
et rétàbMssemeBt de ses reje- 
tons. — La quatrième pratiqtie 
de la Centvme des ateliers. 50» 
yn, IX et XI. 

Erreur,-— Ensemble des ac* 
tes et des idées qui„ plus eiwore 
que le vice ^ anen^it la Sou(- 
Irance des individus et des na- 
tioii»« 64, L 



Fabrique coixbctkvb^ — ^ 
L^une des CRiatre ergaiiiB«lieBS 
de la ipranae faidvstn* WÊo am 

facturière. Régime sous lequel 
le Patron centralise le com- 
merce de produits fabrlcpiés au 
Foyer domestique ou auj^etit 
AteUer des Ouvriers^ 37. IX i 
; XI. 

Faits sociaux (c^senratieK 
des). «~ Le vrai fondeas — I d» 
la sci^Me des Soeiétés. 7, 1. 

Famille (la) et ses trois ty^ 
pes : — la famille patriarcale, 
où domine Tesprit de tradition; 

la FAM1IJ.I lRS7ABi.B, oè 4»- 



INDEX DES MOTS 



LXXV 



mine l'esprit de nouyeauté; la 
FAMILLE -SOUCHE, qui Concilie 
ce qu'il y a d'utile dans les 
deux tendances. 24, III à V. 

Fatalisme (l'esprit de). — 
Commun en France dans les 
jugements portés sur le Pro- 
bes et la Décadence des So- 
ciétés. 4, I et n. 

Femme (respect de la). — La 
sixième pratique de la Cou- 
tume des ateliers. 50, VIII. 

Féodalité. — Le régime qui 
assure le mieux le bien-être de 
la Classe inférieure. Il a pour 
caractères : la dépendance ré- 
ciproque du Patron et de l'Ou- 
Tner; les devoirs d'assistance 
du patron; l'usufruit perpétuel 
du Foyer et de l'Atelier, assuré 
à la famille de l'Ouvrier. 6, VII; 
25, I;49, I;65, VL 

Force publique. — Moyen 
de Gouvernement qui contraint 
au besoin les individus à obéir 
à la Coutume et aux Lois écrites, 
à se soumettre aux arrêts de la 
justice et à respecter la Paix 
sociale. Il doit également être 
employé pour soumettre les 
nations au Droit des gens. 67» 

vni. 

Foyer. — Habitation : possé- 
dée traditionnellement par la 
Famille patriarcale et la Fa- 
mille-souche ; prise en location 
ou lieitée périodiquement par 
la Famille instable. 25, l. 

Foyer (union indissoluble 

BB LA famille ET DU). — La 

cinquième pratique de la Cou- 
tume des ateliers. 25, I à III; 
50, VL 

Frugalité.— L'un des symp- 
tftmes d'une Prospérité durable. 
a8,m;M,XII;6â,II. 



Gouvernants.— Agents char- 
gés d'exercer l'autorité pu- 
blique; opposés souvent, dans 
l'analyse des faits sociaux , aux 
Grouvemés ou particuliers. 40 , 
XIV; 63, XXI; 67, IX; 68, 
II. 

Gouvernement. — Partie de 
l'activité sociale, exercée par 
les agents charges de pourvoir 
aux intérêts publics , et spécia- 
lement au règne de la paix 
dans les localités. Trois sortes 
de gouvernements correspon- 
dent aux trois subdivisions du 
territoire d'une grande nation : 
la Démocratie à la Commune; 
I'Aristocratie à la Province ; 
la Monarchie à I'ëtat. 52, VI 
et 67, XVI. 

Gouvernés ou Particuliers. 
— Partie de la population qui 
subit l'action des Gouvernants. 
52,I;63,XI;68, m. 



H 



Harmonie soctale. — Senti- 
ments habituels dans l'état de 
Prospérité ; ils se révèlent sur- 
tout par le bon accord entre les 
Maîtres et les Serviteurs. Chez 
les Sociétés modèles , elle se 
concilie avec le contraste des 
caractères dans le Foyer, avec 
l'émulation dans TAtelier, avec 
la concurrence entre les Foyers 
et les Ateliers. 51 , II et lY. 

Hiérarchie sociale. — Ré- 
partition de l'influence, des 
fonctions et du pouvoir entre 
les membres d'une Société. 
Chez les Sociétés modèles, elle 
s'accorde avec la répartition de 
la Richesse, du talent, de la 
prévoyance et de la vertu. 48 * 
&II;51,XIU et 67, XVL 

HoMMESBiviNS.— Nom doxmé 



LXXVI 



INDEX DES MOTS 



par Platon aux Autorités so- 
ciales. 64, VI. 



Idées dominantes. — En- 
semble des opinions qui régnent 
chez un peuple; qui détermi- 
nent les Mœurs et les Institu- 
tions ; qui engendrent la Pros- 
périté ou la Souffrance , selon 
qu'elles sont conformes ou op- 
posées à la Loi de Dieu. 1 , IV; 
4, I; 5,1; 64, I. 

Imitation des modèles. — 
L'un des deux moyens de Ré- 
forme. 7,11; 53, VIII. 

Imprévoyance. — L'un des 
défauts caractéristiques de la 
Classe inférieure. 48, IV. 

Industrie. ~ Ensemble des 
procédés de travail qui consti- 
tuent un art usuel. Ces procé- 
dés forment neuf groupes prin- 
cipaux : la cueillette, la chasse, 
la pêche, les mines, les forêts, 
le pâturage, l'agriculture, la 
manufacture et le commerce. 
31, L 

Industrie manufacturière 
(la grande). — Les quatre 
organisations. — Voir Usines 
et Fabrique collective. 37, 

m. 

Inégalité. — L'un des ca- 
ractères dominants des socié- 
tés humaines. Elle dérive tou- 
jours des diversités qui existent 
dans les lieux, les aptitudes in- 
dividuelles , les sexes, les âges, 
les emplois du libre arbitre, les 
traditions de famille et les be- 
soins sociaux. 48, lll à XIII. 

Instabilité. — Etat de Souf- 
france qui se manifeste surtout 
au sein des familles par le chan- 
gement brusque des conditions, 




Institutions. — Ensemble 
des Coutumes ou des Lois écri- 
tes qui règlent les rapports mu- 
tuels des mdividus , dans la vie 
privée et lavie publique. 52, VI. 

Instruction. — Ensemble 
des connaissances acquises par 
chaque individu, au moyen de 
l'Education et de l'Enseigne- 
ment scolaire. 47, III. 

Intestat (succession ab).— 
Mode d'héritage réglé en I ab- 
sence du testament : sous les 
régimes de Contrainte par la 
Loi écrite ; sous les régimes de 
Liberté par la Coutume. 22 , II 
etm;54,VL 

Intolérance du bien. — 
Genre nouveau de Corruption 
introduit en France par les let- 
trés et développé par les révo- 
lutions. 62 , VIII. 

Intolérance du mal. — Rè- 
gles spéciales de conduite : as- 
surant le règne du Bien , chez 
les petites nations frugades et 
simples; abandonnées en par- 
tie, dans l'intérêt de la Paix 
sociale, chez les grandes na- 
tions riches et lettrées. 62, IV 
etV. 



Jeunesse (la) et l'enfance. 
— Considérées dans les Sociétés 
modèles comme les agents na- 
turels du Mal et comme l'objet 
d'une continuelle correction. 
28, III et IV; 64, m. 



LÉGISTES. — Personnes ayant 
pour profession exclusive .la 



INDEX DES MOTS 



LXXVII 



codification des Coutumes, la 
rédaction et l'enseignement 
des Lois écrites. 6, Vlli ; 8, III: 
18, II; 22, VI. 

Lettrés. — Personnes ayant 
pour jprofession exclusive de 
produire des œavres littéraires 
ou d'en propager la connais- 
sance. 8,IiI; 40, VII; 62, V: 
64, IL 

Liberté. — Mot qui exprime 
l'emploi de certaines facultés 
légitimes, mais dont on abuse 
souvent pour louer des idées 
ou des actes condamnés par la 
Loi de Dieu et les Coutumes 
de la Paix sociale. 48, XIV. 

Liberté (régime de). — 
Nommé plus convenablement 

COACTION PATERNELLE. 8, X. 

Loi de Dieu. — Nom donné 
au Décalogue étemel par tous 
les peuples prospères. 47, XII. 

Loi morale. — Les prescrip- 
tions du Décalogue. avec les 
interprétations établies, chez 
les divers peuples, par la Reli- 
gion, la Coutume et les Lois 
écrites. 3, III. 

Loi suprême (la). — Les 
commandements de Dieu, co- 
ordonnés, depuis les premiers 
âges, dans le Décalogue éter- 
neL3,m;47, XH;62,L 

Lois écrites. — Prescrip- 
tions imposées au peuple par le 
pouvoir souverain, soit pour 
établir une pratique nouvelle , 
soit pour fixer ou modifier une 
Coutume. 52, V. 



Magistrats de paix. — Pro- 
priétaires ruraux résidant sur 
leur domaine, chargés de la pe- 
tite justice locale.57,IV; 66, X. 



Maîtres. — Nom générioue 
des personnes qui dirigent les 
Foyers ou les Ateliers. 6, VI; 
29, VI. 

Mal (le).— Le contraire du 
Bien , ou Tensemble des actes 
et des erreurs qui violent la 
Loi de Dieu. 64, iX et X. 

Méthode (la). — Ensemble 
des règles suivies pour l'étude 
et la Réforme des Sociétés. 
7,L 

Modèles (les). — Les Socié- 
tés qui prospèrent et vivent en 
paix , en pratiquant la Loi de 
Dieu et en évitant les vices que 
font souvent surgir la Richesse, 
la Culture intellectuelle et la 
Puissance. 8, VIII et IX; 53, 
V et VI. 

Mœurs.— Ensemble des ha- 
bitudes qui se reproduisent dans 
une Société , sans lier légale- 
ment les individus comme le 
fait la Coutume. 53, IV. 

Monarchie. — Pouvoir du 
chef préposé au Gouvernement 
de toute Société. Chez les Mo- 
dèles, ce chef se distinj^ue par 
deux caractères principaux : 

{)ar une qualité, la pratique de 
a vertu; par un devoir, la su- 
prême garde de la paix publi- 
que. 67, XVI et XVII. 

Monographies de familles. 
— Genre spécial d'études four- 
nissant un sûr moyen de dé- 
couvrir les Sociétés modèles et 
de réformer les Sociétés cor- 
rompues. 7, III. 

Moyen âge. — Considéré 
comme l'époque qui a le mieux 
garanti, par les rapports so- 
ciaux, l'existence des popula- 
tions imprévoyantes, et , en gé- 
néral, de la Classe inférieure. 
6, IV à VI. 



Lxxnii 



i!n>ix ras MOTS 



NaTIONAUTÉS ( LE FAUX PRIN* 

CiPE DES ). — Erreur ou doc- 
trine insidieuse de certains 
peuples conauérants qui s'ap- 
puient sur la similitude des 
lançLges pour violer les règles 
du Droit des gens. 51 , VII. 

Nations (les petites), — 
frugales et simples, signalées 
comme les meilleurs Modèles 
contemporains. 51, VIII; 53, V; 
62, II. 

Naturalisme. — Fausse doc- 
trine propagée par certains 
Lettrés allemands : elle pré- 
tend établir que les vrais prin- 
cipes du gouvernement des So- 
ciétés sont les lois physiques 
qui régissent les autres êtres de 
la création ; elle est réfutée par 
le texte même de ses adeptes. 
9, V. 

Noblesse naturelle — des 
grands Propriétaires ruraux , 
résidant sur leur domaine, pra- 
tiquant la Loi de Dieu et soumis 
à des devoirs exceptionnels. 
34, XVIII; 54, XIII; 60, VI. 

Nomades. — Peuples à de- 
meures mobiles. Pasteurs ou 
Sauvages. 31, I; 51, XII; 67, 
XVI. 



Observation des faits so- 
ciaux. — Vrai moyen de certi- 
tudepour l'étude et la Réforme 
des Sociétés. 7, I. 

Ouvriers. — Personnes exé- 
cutant les travaux manuels des 
arts usuels, comme domesti* 
ques, journaliers, tâcherons, 
tenanciers , propriétaires - ou- 
vriers ou propriétaires. 7, III; 
Pièces 1 et II. 



Paix socialb. «— L'on des 
symptômes évidents de la Pros- 
périté. Etat de Société dont le 
principal caractère est la con- 
servation de l'ordre public, 
sans le concours habituel 
d'une force armée. 8, VII et 
VHI. 

Paroisse. — Circonscription 
territoriale : qui a pour centre 
l'éfflise; qui, chei les chrétiens 
sédentaires, est la première 
association de la Vie privée; 
qui, selon la tradition euro- 
péenne, se confond dans les 
campagnes avec la Commune. 
65, V;65,XXIVetXXVi. 

Paroisse a foyers épars.— 
Le type supérieur de la vie 
rura]]e, la meilleure Patrie de 
la vertu chez les Sédentaires. 
65, XXIV. 

Partage forcé. — Droit à 
l'héritage des parents, attribué 
également à tous les enÊmts , 
en vertu de la naissance, indé- 
pendamment de tout devoir 
accompli. 18, III. 

Pasteurs. — Peuples no- 
mades, vivant sur les Steppes, 
du produit de leurs troupeaux. 
31,1; 51, XU. 

Patrie de la vertu (la 
meilleure ). — La Paroisse à 
foyers épars chez les Sédentai- 
res ; et surtout la Steppe chez 
les Pasteurs nomades. 51, XII; 
65, XXIV. 

Patronage. — Organisation 
du travail dans laquelle les Pa- 
trons et les Ouvriers respectent 
la Coutume des ateliers. Partout 
les Ouvriers y restent attachés, 
tant que les Patrons en rem- 
plissent les charges. 50, V. 

Patrons. — Personnes qui 



nmn ms mots 



LIXIX 



dirigent les Ateliers en obser- 
vant les six pratiques de la 
€k>iiliuiie. 80, Y. 

Paupërisbie. — Condition 
spéciale à certains groupes 
dH)uyrier8 de TOccident, et sans 
précédents dans Thistoire. Elle 
a pour caractères principaux le 
manque de sécurité , la désor- 
fanisation de la ftuaiUle et le 
retour périodique du dénù- 
ment. 40, III. 

pROCmËs (lb).— Expression 
alMolne employée à tort pour 
affirmer Texistenee d^une loi 
ftutate, en Tertu de laquée Thu- 
manité se perfectionneruitsaiis 
cesse , auel que fût l'usage du 
libre aroitre. 4,1. 

Propriétaires.— Personnes 
possédant les biens dits im- 
meubles, c'est-à-dire les Foyers 
et les Ateliers. i6, IV. 

Prospérité (la). ** Etat 
d'une Société qui, en pratiquant 
la Loi de Dieu, consenre lliar- 
monie, le bien-être et la sécu- 
rité. 8, VIII et IX. 

Prospérité (les symptômes 
de la). — La Paix sociale, les 
Croyances religieuses, la Fru- 
galité, la Simplicité des idées. 
9, 1;51,X1L 

Prospérité (les trois écueils 
de La). — La Richesse, la Cul- 
ture mtellectuelle et la Puis- 
sance. 8i, VI; 53, IF; 62, V; 
64, IL 

Puissance (la). — L'un des 
trois écueils de la Prospérité. 
58,n;e2/V. 



R 



Réforme. — Mouvement im- 
primé à une Société souffrante 
par linéiques hommes voués 
an Bien, qui combattent, par 



deux morens, la Corruption 
émanant des Qasses dirigean- 
tes, savoir: en provoquant le 
retour à la Coutume nationale 
des temps de Prospérité; en 
recommandant Tinutation de 
la Coutume actuelle des Socié- 
tés modèles. 1, II; 53, II; 64, 
VI. 

Réforme (la) en 1864. — 
Rôle à remplir, en France, par 
les Gouvernants et les particu- 
liers. 68, II et III. 

Résidence sur le domaine.— 
L'un des principaux devoirs des 
grands Propriétaires fonciers. 
34,XVIU;54, XIII; 66, X. 

Révolution. — Nom donné 
en France, depuis 1789, à onze 
changements orusgues qui ont 
été opérés par la violence, sous 
prétexte de Réforme ; mais qui 
ont toi^ours augmenté la Cor- 
ruption et la Souffrance. 1, II; 
64, m. 

Richesse (la).— L*un des 
trois écueils de la Prospérité. 
31, VI; 53, II; 62, V. 



S 



Salaire. — Rétribution ac- 
cordée à rOuvrier en échange 
de son travaiL Chez les Sociétés 
modèles, elle comprend deux 
parties : Tune ( le salaire pro- 
prement dit) proportionnelle 
aux efforts de l'ouvrier ; Tautre 
(les Subventions^ proportion- 
nelle aux besoins de sa famille. 

50, V à xin. 

Salut (le) en 1874.— Rôle 
à remplir, en France , par les 
gouvernants et les particuliers. 
69, III et IV. 

Sauvages. — Peuples no- 
mades , vivant de la chasse, de 
la pèche et de la cueillette, 



LXXX 



INDEX DES MOTS 



sans tradition régulière au sujet 
de la Loi de Dieu. 31, 1. 

Scepticisme. — Mot employé 
spécialement pour exprimer la 
négation ou le doute , en ma- 
tière de religion. 9, II et III: 

14, m. 

Science (la). — Mot souvent 
détourné de son sens légitime 
pour affirmer une Erreur, sa- 
voir : que les savants modernes 
remplacent utilement, par leurs 
découvertes , les vérités tradi- 
tionnelles du genre humain. 
3, 1 et 9, V. 

Sédentaires. — Peuples à 
demeures fixes, attachés au sol 
par Tagriculture et la plupart 
des Arts usuels. 31 , I. 

Serviteurs. — Nom généri- 
que des personnes qui suivent 
la direction des Maîtres dans 
les Foyers et les Ateliers. 6, 
VI; 29, VI. 

Simplicité des idées. — L'un 
des symptômes de la Prospérité. 
51,X11;62,1I. 

Société. — Groupe de familles 
vivant sous un même Gouver- 
nement. 52, VI. 

Sociétés modèles. — Voir : 
Modèles. 

Souffrance. — Etat d'une 
Société qui , en abandonnant la 
Loi de Dieu, perd l'Harmonie, 
le bien-être et la sécurité. 53, II. 

Souveraineté. — Composée 
partout de trois éléments : la 
Monarchie, l'Aristocratie et la 
Démocratie. 67, XVI. 

Stabilité. — Condition heu- 
reuse qui se manifeste surtout 
au sein des familles par la con- 
servation des avantages acquis 
et la régularité des moyens de 
subsistance. 25, X ;'£0, VI et XI. 



Steppes. — Vastes plateaux 
éminemment propres à la crois- 
sauce des herbes , à l'exploita- 
tion des troupeaux et à Texis- 
tence des Pasteurs. Le principal 
de ces plateaux est la Grande- 
Steppe de l'Asie centrale. 51, 
XII. 

Subventions. — Partie du 
Salaire qui est réglée, moins 
par la quantité de travail de 
l'Ouvrier que par l'étendue des 
besoins de sa famille. 50, VIU. 

Succession ( les trois régimes 
de). — La Conservation forcée, 
le Partage forcé et la Liberté 
testamentaire. 18, III. 



Tolérance du mal. — Con- 
dition de la Paix sociale, chei 
la plupart des grandes nations, 
ricnes et lettrées, établies sur 
un sol complètement défriché , 
partiellement envahies par la 
Corruption. 62, V. 

Tombeaux des ancêtres. — 
Intimement unis à l'habitation 
des vivants, chez les Sociétés 
modèles qui possèdent au plus 
haut degré le caractère de la 
Stabilité. 25, IX; 34, XVIII; 
54, XUL 



Union de la famille et du 
foyer. — La cinquième prati- 
que de la Coutume des ateliers. 
25, là III; 50, VL 

Union de la paix sociale. 
— Association tendant à ré- 
former les Sociétés, par l'étude 
comparée des Constitutions so- 
ciales. 69, V. 

Usines de la grande industrie 
manufacturière. — Trois orga- 
nisations, savoir: Usines ru- 



INDEX DES MOTS 



LXXXI 



RALES OU FORESTIÈRES, 37. IV; 

Usines hydrauliques , 37, Y ; 
Usines a tapeur^ 37, VI à VIII. 



Vice originel. — Ensemble 
des mauvaises tendances in- 
nées , sans cesse ramenées par 
les enfants , même au sein des 
Sociétés modèles. 28, IH et IV: 
53,11. 

Vieillesse (là.) et l*a6e 
MUR, — préposes à la garde du 
Bien, au sem des Sociétés mo- 
dèles. 27, IV et IX. 

Vie privée. — Branches d'ac- 
tivité sociale, dans lesquelles la 
paix se conserve sous la seule 



autorité des pères de famille 
agissant isolément, ou spon- 
tanément associés. 

Vie publique. — Branches 
d'activité sociale ^ dans les- 
quelles le souveram ou ses dé- 
légués interviennent pour main- 
tenir la paix, en recourant au 
besoin à la force publique. 

Village a banlieue morce- 
lée. — Le plus mauvais type 
d'Atelier rural. 34, XIV. — 
Voir, pour le meilleur type, 
Paroisse a foyers épars. 

Voisinage. — Petit groupe de 
familles, rurales ou urbaines, 
rapprochées journellement par 
des rapports d'intérêt et a'a- 
mitié. 



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MlMa 



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INDEX DKS AUTEURS 

CITÉS DANS CET OUVRAGE 



A09NT8 HttVOWTïONNAlRES. 

— Violation «ifi» sépultures 
royales de Saint^Denis. Ç.VIII. 

Amiot (le R. P.)« — L'an- 
cienne religion des Chinois. 
Pièce VII. 

Ampère (J.). — Fécondité 
des Franco -Canadiens. 39, III. 

Aristote. — La méthode ex- 
périmentale. 7, I. 

Assemblées de la révolu- 
tion. — Abolition du Testa- 
ment et institution du Partage 
forcé. 20, V ; 34, XI. — Destruc- 
tion de l'autorité paternelle. 
27, X. — Interdiction des asso- 
ciations d'ouvriers. — 63, IV. — 
Rôle attribué à la Divinité. 64 , 
II._ Destruction des provinces. 

66, VI. 

Assemblée nationale (1871). 

— Noms des députés ayant ré- 
clamé la restauration de la Li- 
berté testamentaire. 23, X. 

Augustin (saintJ.— Le pen- 
chant au mal chez renfant. 28, 
IV. 

Auteur anonyme. — Le Su- 
blime ou le Travailleur en 
1870 : Exemples de dégrada- 
tion des ouvriers parisiens. 
13,1; 49, IV. 

Auteurs cités au siget de la 



constitution Bociale de VAngle- 
terre : — G. Hastin^ , G. Pop- 
ter, John Strang, D' Murray, 
Mac Neil, John Forbet, Flsco 
et Van der Straten, 53, IX. 

B 

Bacon. — La méthode expé- 
rimentale, 7, 1. 

Balbiës (J.). — Le devoir 
d'obéissance; Préface de 1872. 

— Erreur sur la déchéance des 
grandes nations catholiques. 
9, V; 14, L 

Rarthélemy-Saint-Hilaire. 

— La révolution considérée 
comme Taurore d'une ère nou- 
velle. 64, III. 

Benoit d'Azy (comte). — 
Associé aux études qui démon- 
trent Faction spoliatrice du 
Code civil sur les familles 
de petits propriétaires. Pièce 

m. 

Bernard ( saint ) .— Le scep- 
ticisme engendré par la corrup- 
tion des clercs. 9, V ; 14, I. 

Bible (la). Ancien Testa- 
ment. = Genèse : Nécessité du 
travail. 31 , L = Deutéronome : 
Prohibition du vol. 31, 1. = Les 
Rois : Prospérité des Juifs sous 
Salomon. 16, Iv. = Proverbes : 
La correction de l'enfance et de 
la jeunesse. 4, II; 28, IV.— 



INDIX DEé ÀUnUBS 



Lxzxin 



Les industries domestiques. 87, 
IX; 50, VIIL— Vertus ou vices 
des puissants. 61 , X. aa Ecclé- 
siaste: Immutabilité des lois 
morales. 3, VI. = Ecclésiasti^ 
que % Rôle de la vieillesse. 4, II. 

— Le bon riche. B, III. *- La 
femme sage et pudique) Llv.III, 
épigraphe. 

Bible (la). Noutbau Testa- 
ment. = Saint Matthieu : Le 
mauvais riche. 2, II. «^ Le bon 
riche. 8, III. -— La division , 
cause de mine. 8, VII. — La 
religion, source de bonheur; 
Liv. î", épigraphe, — Dangers 
de la richesse. 31, VL— Amour 
du prochain; Liv, VI, épigra- 

She. = Saint Marc : Nécessité 
e l'humilité. 15, IV. = Saint 
Luc : Puissance de l'humilité. 
16, IV. = Saint Pierre et saint 
Paul : La tolérance. 8, XI. 

Blanche (Antoine).— Les 
tribunaux de simple poUce. 65, 
XXXI. 

BouNGBBOKE. — ' Intrûduc*< 
teur du scepticisme en France. 
9, VIII. — Les calamités na- 
tionales et la réforme, 67, VI; 
Conclusion, épigraphe. 

Bon JEAN (le président). — 
Mauvais traitements envers les 
vieux parents. 27, XI. 

B083UET. — Le scepticisme 
engendré par la corruption des 
clercs. 9, v; U, I. 

Boulangers (stndics des). 

— Appel naïf au monopole, 
46, Vif. 

Boulât de la Meprthe. — 
Le Partagé forcé, expédient 
nolHiqne [conseil d'Etat, 1803), 

Bousii» (comte A* de). -* 
La Liberté testamontairS' 90* 
IX; Pièce UL 

B^EOA (comte de). -^ La loi 



de Dieu et les règlements so» 
ciaux. 52 , V. 

Brownson. -« Devoirs civils 
des catholiques. 12 , III. 

Brun (Lucien). — Corres- 
pondance sur rUnion de la 
paix sociale; Pièce X. 

Bdghner (Df L. ). — L'erreur 
du naturalisme. 9, V. 

Burke (Edmuno). ^ Cîonsé- 
guence du Partage forcé. 20, 
IV. — Destruction des provin* 
ces en France. 66, V. — Illu- 
sions de Tesprit de nouveauté ; 
Conclusion, épigraphe. 

Butenval (comte de). — Cor- 
respondance sur l'Union de U 
paix sociale ; Pièce X. 



Cadafalgh t Burguna (Joa- 
ghim). •— Inconvénients du 
Partage forcé. SO, IX. -^ Ca* 
ractères de la famille - souche 
en Catalogne ; Pièce VI. 

Cambacérês. — Le Partage 
forcé destructif de la petite pro- 
priété. 20, V. — Destruction de 
rautorité paternelle. 27^ X. 

Canron (A.). — Anciennes 
institutions debienf!Bdsancsd*A« 
vignon. 49, J. 

Carissan. — La séduction et 
le Code pénal. 26, XVU. 

Cave (Paul). — Colonisa» 
tion de la Cochinohine. 67, 
XIV. 

Cavour (comte de). — Tra- 
casseries du clergé. 13, U, 

CÉZANNE (ERN.) et ALBX. 

Surell. ** ta destruction des 
forêts dans les hautes monta- 
gnes. 35, II. 

Charles (L.). — La com- 
mune de la rerté* Bernard au 
moyen âge. 6, IV; 65, XV.— 



LXXXIY 



INDBX DES AUTEURS 



les fausses théories d'histoire. 
6, IV. 

Charron. — Le scepticisme 
au XVI» siècle. 9, VI. 

Cheverrt (V. de). — An- 
dennes communautés du Ni- 
vernais. 43 , V. 

CicÉRON. — Eloge de Tagri- 
cultore. 34, I. 

Clément (Pierre). — Les 
abus au temps de Colbert. 23, 
III; 63, V etVllL 

Colbert. — Les abus de Té- 
poque d*après sa correspon- 
dance. 23, III; 63, V et VI IL 

CoNFUCius. — Sur la loi mo- 
rale des Chinois ; Pièce VII. 

CORDiER (EuG.). — Exemples 
de transmission intégrale des 
biens. 23, L 

Corps législatif (4865). — 
Noms des députés ayant voté 

gour la restauration de la Li- 
erté testamentaire. 23 , X. 



Daillt (A.). — Préjugés 
historiques répandus par la ré- 
volution. 6, 1. 

Dall' Arni. — Les familles- 
soudies du comté de Werden- 
fels (Bavière). 30, V. 

Defourny (Tabbé). — La 
commune de Beaumont-en- 
Argonne au moyen âge. 6, IV. 
— Le droit des gens et les hau- 
tes cours nationales pour les 
cas de guerre. 67, XXlt. 

Belbet père. — Les vieilles 
mœurs en Auvergne. 28, XV. 

Delisle (Léopold). — Har- 
monie sociale au moyen âge en 
Normandie. 6, IV. 

Denbigh (Lord). — Corres- 
pondance sur llJmon de la paix 
sociale ; Pièce X. 



Descartes (René). ~ Bis- 
tinction du vrai d*avec le faux ; 
épigraphe de Tonvraffe. — La 
méthode expérimentale. 7, 1. 

BiSRAELi. — Intolérance en 
Angleterre au xvu« siècle. 11 , 
V.— Répartition des propriétés 
en Angleterre. 54 , XIL 

DoLFUS (Jean). — Les cités 
ouvrières de Mulhouse. 25, lU. 

Dupanloup (M»»). — Tolé- 
rance de TEglise primitive. 8, 
XI; 62, VIL — Le Bécalogue 
étemel. 47, XII. 

BuPiN (baron Ch.). — Rap- 
port d'après lequel l'Académie 
des sciences de Paris a décerné 
le prix Ikfontyon aux Ouvriers 
européens ; Pièce I. 

BupiN (le procureur géné- 
ral). — Le luxe effréné des 
femmes. 20, XI. 

E 

Economie sociale (Société 
d'). — Instruction sur la mé- 
thode d'observation des mono- 
graphies de familles. 7, III. — 
Le catholicisme au Canada. 
12, V. — La répression de la 
séducUon. 26, XV. — La fé- 
condité des familles -souches. 
30, V. — Aptitude des familles- 
souches pour la colonisation. 
39. m. — Les paysans du Lu- 
neoourg hanovrien. 39, V; 
53, VI. — L'émancipation des 
paysans russes. 49, VI. — La 
réforme de l'armée. 67, XII. -^ 
La colonisation de la Cochin- 
chine. 67, XIV. 

Enquête de 1858: Sur le mé- 
rite social des ateliers. 37, XI; 
50, VI. = de 1859: Sur k 
boulangerie. 6, 1; 22, XII; 25, 
X. = de 1866 : Sur l'agricul- 
ture. 34, XXU. 

Exposition universelle de 
1867 (Commission impériale 



INDEX DES AUTEURS 



LXXXV 



deD. —Prix sur le mérite so- 
cial des ateliers. 26, XVI ; 50. 
XVI; 68, n. 



Falloux ( comte de ) . — Exem- 
ple d'harmonie sociale dans 
l'Anjou. 34, XXIV. 

Fauché-Prunelle. — L*en- 
seignement scolaire au moyen 

agi. 47, vm. 

Félix (le R. P.). — Dignité 
sociale du père de famille. — 
27,11. 

Flatteurs du peuple (les). 
— Exagération sur le principe 
exclusif de la souveraineté po- 
pulaire. 61, IV. — Abus des 
mots. 62, XI. 

FoNTENAY ( B. de ). — Erreur 
sur rinfériorité intellectuelle et 
sociale de Tâge mûr et de la 
vieillesse 



e 1 âge 
. 27,X. 



Frédéric IL — Sur la langue 
française. 9, VIII. — Propaga- 
tion du scepticisme. 9, VllI. 

Fresneau. — Correspondance 
sur l'Union de la paix sociale ; 
Pièce X. 



G 



Gauldrée-Boileau.— Fécon- 
dité des Franco-Canadiens. 39, 

m. 

Gautrblet. — Associé aux 
études çiui démontrent l'action 
spoliatrice du Code civil sur les 
familles de petits propriétaires; 
Pièce m. 

George III. — Secondé par 
Edmund Burke et Samuel 
Johnson, cité comme promo- 
teur de la réforme morale de 
l'Angleterre. 34 , XXV ; 63 , IX . 

Germain. — La commune de 
Montpellier au moyen âge. 6, 



Gigot (Albert).— Répres- 
sion de la séduction. 26 , XV. 

GiRARDiN ( E. de ) . — Courage 
devant les violences populaires. 
62,XVL 

Gladstone.— Sur les fonc- 
tionnaires publics. 63, XV. 

GoLDSMiTH. — Supériorité du 
mariage sur le célibat. 8, III. 

GuÉRARD. — Harmonie so- 
ciale au moyen âge. 6, IV. 

GuizoT. — Le schisme et la 
régénération de TEglise. 15, 
IL — Sur le développement de 
Fesprit humain. 64, IL 



H 



Haller (de). — Sur Tesprit 
d*intolérance de Voltaire. 8, aI. 

Hanauer (l'abbé). — L'Al- 
sace au moyen âge. 6, IV. 

Hervey- Saint- Denys ( mar- 
quis d'). — Le rôle social de 
la femme chez les Chinois: 
Pièce IV. 

HiLAiRE (Saint). — Tolé- 
rance de rÉglise primitive. 8, 
XL 

Homère. — Grandeur morale 
des pasteurs de la Grande- 
steppe. 8, XL 

Howel (John). — Exemple 
d'intolérance en Angleterre au 
xviie siècle. 11 , V. 

Hue (l'abbé). — Vertus des 
races de l'Asie centrale. 8, XI; 
51, XII; 62, VIL 



Innocent IIÏ (le pape). — 
Corruption de l'Eglise au moyen 
âge. 14, 1. 

IsOARD (M»'). — L'affaiblis- 
sement de l'esprit chrétien en 
France. 13, J. — La prédica- 



IHDIZ DES ARTUTIS 



tion dn dergé. 15, m. — Cor- 
rMpoadinca «ar lUnicni d» la 
paix sociale-, Pièce X. 



I&UGNï (GuiLLADIIB de). — 
Bespeet des libertés provin- 
cUlât au mofen iga. 66, IV. — 
Retpect do droit de* gêna par 
Charles Vlil; 67, XI. 

Japt IMrei. — Lm citts on- 
vriëres de Beauconrt. 25, IV. 

jEÏTHtBON (THOMU).— L« 

Partage égal ab inlettal. 22, Y. 
— L'aristocratie natnrelle. 50, 
XVil,— Le bnt de la démocra- 
tie. 62, XIV. — Le suffrage uni- 
versel et la canaille des villes 
d'Europe. 65, XXIII. — Les 
grandi propriëlaires niraua 
aux Etats-Unis. 67, XVI. — Les 
dangers d'élection da Chef 
d'Etot. 67, XVIU.— L'iœpuia- 
iano« eiécutiva dea coqw ool- 



LaBODLATE (Edoiurd]. — 
Sur l'étude du fleni lï-ançaia. 
6, IX.— Sor la condition des 



LianAHD. — Concours donné 
■m travanx de la réEbrnie so- 
ciale. 8, V. 

LENORHANT [FHANÇ0I3). — 

Multiplicité des professions li- 
bérales en Grèce. 40,1. 

Le Plat { F.}. — Fabrication 
domestique dn pain, 35, VII. -- 
I^ science devancée par la pra- 
tique. 32, III; 47, XXI. — Avan- 
tages des petite* boulangeries. 
33, U. — DiminuUon de la pro- 



dnetiaii d«sc4i«d«s. 34 J. - 
R61e dM céréales dana raluneo- 
tation. — 34, VL— Avenir da la 
métallurgie en France. 38, X. 

— La Coutume des ateliers. 37, 
rV; 50, V. - Entraves an com- 
merce sous l'ancienne adminis- 
tfation. 3«, VllI..— Seppr*»- 
sion des corporatioDs de bou- 
langera. 46, VII. — Baaotés de 
la steppe pontiqua. 51, XIL— 
Tendance en Angleterre wt 
le râgime réglamentaira. 60, 
XI. — InDaence de la bureau- 
cratie souB la Terreur. 63, V. 

— Ouvrages sur la science lo- 
ciala ; Pièce X. 

LxsctBUR [le R. P.).— L'in- 
ternat dans renseignement sco- 
laire. 47, XV. 



XIV. 



LouiB XI. — L'îmitatlMi dis 
peuples modèles. Livre Vit; 
i" partie, épigraphe. 

LoDiB XIV. — Priodpw «b- 
clusi&snr l'EUt.61,IV. 



Haisthe [J. de). ~ La dim- 
culté de réprimer, par les lois 
écrites, les litotes des gouver- 
nants; Prélhee de 1872. — Le 
devoir d'obéissance des gon- 
vernés; Préface de 1872,— Er- 



grandes nations cathidiquas. 9, 
V. — Erreur sur le* cause* des 
succès des méchants et dâ* no- 
vateurs. 31 , II. 

Malevilli (marqaia da). — 
Rapport de 1836 soutenant les 
substitutions par des argamtuts 
communistes, 21, III. 

Uamih (du Nord) — Con- 
cours donné aux travaux sur la 
réforme sociale. S, T. 

Mauher (de). - 



INDEX DES AUTEURS 



LXIXTII 



sociale au moyen âge en Alle- 
magne. 6, lY. 

MnuBEAU. — Résistance à la 
destmction des provinces. 66, 
VI. 

Molière. — Attaques contre 
]e rôle social de la femme au 
XVII* siècle. 26, XIX. 

MoNNiER (Frédéric). — L'é- 
migration riche du Lunebourg 
hanovrien. 39, V; 53, YI. 

MoMSEiGNAT. — Rapport de 
1810 sur la séduction. 26, XV. 

MoNTAGu (Lord Robert),— 
Correspondance sur l'Union de 
la paix sociale ; Pièce X. 

Montaigne (Michel de). •— 
Accord avec Platon touchant 
les dangers du luxe. 50, XVII. 
— Influence des ffrandspour ré- 
former le luxe. 50 , XVII, — Li- 
berté individuelle au xvi^ siècle . 

63,xyn. 

MoNTALENBEST (baron de). 
~ Réforme du régime de suc- 
cession. 23, VII. 

MONTALEMBERT (comte Gh. 

de). — Opinion sur la Réforme 
sociale; Avertissement des édi- 
teurs, p.xxxv.— La Liberté tes- 
tamentaire en Angleterre. 23, 
VII. — Fonction fondamentale 
des religieux. 46, XII. — Abus 
dans le clergé régulier. 46, 
XII. — Ëtabiissements d'ensei- 
gnement scolaire en Angleterre. 
47, XiV. 

MOMTEEQUIEU (C. SECONDAT, 

baron de). — Défauts et quali- 
tés: Montesquieu, grand pro- 
priétaire rural. 8, III. — Exem- 
ple personnel de la corruption 
du xviip siècle. 9, VIII. = Opi- 
nions : Imitation des peuples 
modèles; Introduction, épigra- 
phe. — Fausseté de l'histoire. 
6, I. — Grandeur morale de 
l'Angleterre. 8, II. — Bonheur 
temporel, firmt du christia- 



nisme. 9,1. — Déchéance de la 
noblesse au xviii« siècle. 19, 
III. — Négation du droit à 
l'héritage. 20, VIII; 21, V. - 
Importance sociale de la chas- 
teté. 26, XVII.— Importance 
de l'éducation domestique. 47, 
m. — La méthode de réforme: 
l'imitation des peuples modèles 
et le retour à la Coutume des 
temps de prospérité. 53, II; 
Liv. VII, 2« partie, épigraphe. 
— Définition du mot démocra- 
tie. 62 , XII. — Dangers des en- 
vahissements de Pari«.66,XVIÎ. 

MoREAU d'Andoy (de). — Le 
Testament selon la pratique des 
familles stables et prospères. 
20, IX; Pièce IIL 

MoRMY ( duc de). — Critiques 
de la centralisation. 63, XX. — 
Efforts faits en 1865 pour la 
restauration de la Liberté tes- 
tamentaire. Pièce m. 

N 

Napoléon !•', — La des- 
truction, par le Partage forcé , 
des familles attachées à l'ancien 
ordre politique. 20, V. — La 
conservation, par les majorats, 
des familles attachées au nou< 
vel ordre politique. 23, VI. 

Napoléon III (S. M. l'empe- 
reur). — Création de grands 
domaines ruraux. 33, IV. — 
Critique de l'organisation com- 
munale et de la centralisation 
en France. 65, IL — Néces- 
sité d'une confédération euro- 
péenne. 65 , XXI. — Protection 
de la petite propriété parla res- 
tauration de la Liberté testa- 
mentaire. Pièce III. 

Nicolas V' (S. M l'empe- 
reur). — Puissance de la bu*» 
reaucratie russe. 63, IX. 



PARISI8 (Mfif). — Nécessité 



INDKX DBS AUTKUES 



de la ItberU poor l'Eglise. 15, 
VI. 

PÉRIS (Cb.). - Utile in- 
fluence des imtversilés libres. 
47, XIX. 

Pbrnolet. — Gratuilé des 
fonctions publiques. 67, XXllI. 

Pbrbktîi (U.). — Bons rap- 
ports des propqétaires et des 
. .._ , — .^ loscane. 53, 



VI. 

PÉTITIONS pour la Liberté 
testamentaire; 23, X. 

PiElX(S.S.lePape). — Le 
péché des fldèles, cause des 
épreuves actuelles de l't'glise. 
U, I. 

PLàTOM. — Les dangers du 
liae.50,SVn.~Lea Uoromes 
divins où les Autorités sociales. 
64, VL 

PoiRSOH (A.) —Liberté de 
la presse sous Henri IV. 62, 
XXII. 

PoyiiiER. — Opinion sur la 
liberté de la boulangerie. 61, 
X. 

P0RT4US (J.-E.-M.).— Avan- 
tacres de la Liberté testamen- 
Iwe.K.IX. 

Fn^nië. — Le libre dévelop- 
pement des Eglises et des Uni- 
versités provinciales. 68, II. 

Presse péhiobique (laj.~ 
Le Journal des Débals : Sur 
l'étude du vieui fraoçais, 6, 
IX. — Le Monileur : Motifs |dD 
Partage forcé. 20. V. — Sur la 
Eéduclion.26, XV. — Hé^tion 
de l'autorité paternelle. 27, .\. 
— LeH orphelins du choléra. 
38, XV. — Destruction des 

SroTinces. 66, X.= La Presse: 
osUliié contre la religion. 13, 
l. — Courage devant les vio- 
lences populaires, 62, XVI. — 
New- York Spectator: CiojancÉ 
en' Dieu, la, lU, = Revue tri- 



mestrielle allemande : luge- 
ment sur la Réforme sociale; 
Avertissement des éditeurs . 

f. uv. = Saturday Review: 
ugemcnt sur la Reforme to- 
ciale; Avertissement des édi- 
teurs, p.ixvi. 

Princes ALLEiuHDS (les_). — 
Propagateurs du scepUcisme 
auiTiiI' siècle. 9, Vlir. 

PnouoHON.— Hostilité contre 
ta religion. 13, L 



Rahbau. — Aptitude des fa- 
milles-souches pour la coloni- 
sation. 39, III. — Colonisation 
du Canada. 65, XI. 

Bamière (le R. P.). — 1^ 
restauration du droit des gens. 
51, IX; 67, XXII. 

BnYNEVAL (comte de). — Les 
conséquences funestes entraî- 
nées en France par le Partage 
forcé. 20, IV. 

Rendu (Eugène). — Llensei- 

faement scolaire en Allemagne. 
J.XII. 

RiBBE (Ch. de). — Exemples 
d'ordre moral et de stabilité 
dans l'ancienne Provence. 6, 
rV; 21, V:23, Ij26, K; 30, 
VI; 36, VIII; M, XVU et 
XVIII. 

BiCHELiEU (cardinal de). — 
Supériorité des aria usuels «ur 
les arts libéraui; Uv. IV, épi- 
graphe.— Nécessité de Témn- 
lation dans les corporations 
d'enseignement scolaire. 47, 
XVII. 

RoBCÉ (vicomte E. de). — 
L'enseignement scolaire an 
Egypte au temps de Moïse, 47, 
VIII. 

RouBSEAtr (J--I-)- — La ftr- 
feclion originelle. 2, III. — L» 
nation de la famille. 9, VIII. 



INDEX DES AUTEURS 



LiXXIX 



Saint -LÉGER (A. de). — In- 
fluence du régime de succes- 
sion sur Tagriculture. 22, XII. 

Saint- René -Taillandier. — 
La liberté religieuse et Tœuvre 
d'Alexandre Vinet. 51 , YlII. 

Saint-Simon (duc de). — 
Intolérance et tyrannie de 
Louis XIV. 9, VIII. — Eleva- 
tïon graduelle d'une famille ru- 
rale de l'ancienne France. 23, 
II. — Frivolité de la noblesse 
de cour. 23 , 111. 

Sainte-Beuve. — Jugement 
sur M. F. Le Play et sur son 
œuvre ; Avertissement des édi- 
teurs, p. XXXI. 

Sainte-Claire-Deville 
(Henri). — L'internat dans 
l'enseignement scolaire. 47, 
XV. 

Salvien (Saint-). — Tolé- 
rance de l'Église primitive. 8, 
XI. 

Sapey. — Eloge de la magis- 
trature française au xvi« siècle. 

6, rv. 

Sardou (Victor). — Le luxe 
efiEréné des femmes. 26, XI. 

Savardan (le D'). — Con- 
victions sur les essais récents 
de communisme. 43, IV. 

ScHiEFFLE (le DO-— Juge- 
ment sur M. F. Le Play et la 
Réforme sociale; Avertisse- 
ment des éditeurs, p. xxv. — 
Sur l'expression famille -sou- 
che. 24 , V. 

Sénêque. — Sur l'efficacité 
des exemples; Documents an- 
nexés, épigraphe. 

SiÉYÉs. — Exagération sur 
Vimportance du tiers état. 61 , 
IV. 

Simon (Jules).— L'ouvrière. 
26, m. 



Sociétés communistes (les 
fondateurs de ). 43, IV. 

Socrate. — La méthode de 
réforme : l'imitation des peu- 

Sles modèles et le retour à la 
loutume des temps de prospé- 
rité. 53 , IL 

Stein (baron de). — Pre- 
mier ministre de Frédéric- 
Guillaume lll; promoteur de 
la réforme sociale de la Prusse, 
après le désastre d'Iéna. 69, 

m. 

Strabon. — Grandeur mo- 
rale des pasteurs de la Grande- 
steppe, 8, XL — Vertus des 
Scythes et influence funeste des 
commerçants. 51 , XII. 

Sully. — La réforme par la 
réduction du nombre des fonc- 
tionnaires publics. 63, IIL 

SuRELL (Alex.) et Ern. Cé- 
ZANNE. — La destruction des 
forêts dans les hautes monta- 
gnes. 35 , IL 

Swedenborg. — Importance 
scientifique de la métallurgie. 
32, IL 

T 

Teissier (0.). — La stabilité 
dans l'ancienne Provence, chez 
les propriétaires des marais sa- 
lants. 30, V ; 36, VlII. 

Thierry (Augustin). — La 
fausseté de Thistoire, 6, IL 

Thiers (A.). — Désorganisa- 
tion sociale de la France après 
1830. 8, V; 64, IIL 

Tocqueville (A. de). — Né- 
cessité de là religion. 12, L — 
Puissance de la reUgion en 
Amérique. 12, I. — Impor- 
tance sociale des lois de suc- 
cession. 17, IV. — Décadence 
morale aux Etats-Unis. 27, 
VII L — Empiétements de l'E- 
tat sous l'ancienne monarchie 
en décadence. 62, VU; 63, IIL 



> 



vV 



VfBES. DBS AUnUBS 



— ErreoT de Véfaiiti profi- 
deniielle. 62, SI! et XIV. — 
Coméqnences tunestet de la 
dtinMcratie, 63, XIV. — Râla 
et puissance de la prcsge, 63 , 
XVI. — Indépendance des com- 
munes en Araérique. 65, XII. 

— Restriction de la liberté in- 
diïtdaelle par l'autorité com- 
muutte.65,XU. . 

Troplong (la préndent). ~~ 
Autorité dn testament. 21 , IL 

— La Liberté testamentaire et 
lalibertécirile.21,IlL 



TJRQCHiRT (David). — Le 
respect du droit des gens. 51 , 
IX. — Le droit des gens et les 
hautes cours nationales pour 
les cas de guerre. 67, XXIl. 



VÉRON-RÉTILLB. — Prospé- 
rité de l'Alsace en 1789. 6 , V. 

VnxEHMÉ. — Etat physigue 
et moral des ouvriers. 26, XV. 

ViOLLET-LE-DUC. — Diffu- 

sioo de l'art au moyen âge .6, III. 

Vl&ngjlly. — La prospérité 

des paslenrs de l'Asie centrale. 

64, X. — Le rdle social de la 



femme chez les Chinois : Pièce 
IV. 

VoLTAiHB. — Débuts et qua- 
lités : Esprit d'intolérance de- 
vant la critique. 8, XI. — Réac- 
tion contre les châtiments 
crueU. 9, VIII. = Upinions : 
Sur l'art gothique. 6, III. — Sur 
l'usage de la langne française. 9, 
VIII.— Sur l'amour de l'hom». 
nhé chez les Français. 9, TlU. 



Walkeh (T. h,). — Letra< 
vail de la femme an foyer dc- 
mesUqne.ea, XX. 

Washingtor. — Partisan de 
la Liberté testamentaire. 33, V. 



XfHOFHOi). — Jugement sé- 
vère sur les commerçants. 38, 
VI. — Rappel des opinion! de 
Sacrale sur la métbôda de ré- 
forme. 53, IL 



YooNG (Abthur). — Sur les 
grandes propriété* en France 
avant 178Ô. -26, VllI. — Admira- 
tion pour les familles -souches 
de l'andeuue France. 30, VnL 



OBSERVATION PRÉLIMINAIRE 



SUR 



LES RENVOIS INTERCALES DANS LE TEXTE 



Lea questions complexes qui se rattachent à la Ré- 
forme sociale ont été exposées sur le plan qui a paru 
le plus méthodique. L'ordre adopté ne saurait conve- 
nir aux dispositions d'esprit de tous les lecteurs. En 
conséquence , on a signalé par de fréquents renvois , 
entre parenthèses , la connexion qui existe entre cer- 
taines idées que le plan a classées dans des chapitres 
différents. 

Tous les lecteurs n'ontpas à faire usage de ces ren- 
vois. 

Ceux qui lisent Touvrage du commencement à la un 
ne doivent pas s'interrompre pour retrouver en arrière 
un détail déjà connu, ou pour chercher en avant une 
explication prématurée. 

Au contraire , ceux qui ne s'occupent que du sujet 
traité dans un Chapitre peuvent se reporter avec pro- 
fit aux divers aspects du même sujet, présentés dans 
d'autres subdivisions. Les passages que ces derniers 
lecteurs peuvent consulter au besoin , sont signalés 
par les renvois. 



SUBDIVISIONS DE L'OUVRAGE 

ET SIGNES QUI Y RENVOIENT 



Les 69 chapitres, désignés par la suite des chiffres 
1 à 69, se subdivisent en paragraphes, numérotés en 
chiffres romains. Les 11 Pièces qui forment les docu- 
ments annexés sont placées sous les chiffres I à XL 

Dans toutes les parties de Touvrage , les notes cor- 
respondant à chaque page sont indiquées par une suite 
de nombres commençant par l'unité. 

Contrairement à Tusage habituel , on a désigné les 
Chapitres par Tunique série déchiffres 1 à 69, bien que 
ces Chapitres soient répartis entre Tlntroduction, la 
Conclusion et sept Livres. Ce système offre un avan- 
tage : il permet de réduire à deux chiffres la mentioa 
de tous les passages, dans la table des matières et 
dans les renvois. 

Les chiffres et les lettres , intercalés entre paren-- 
thèses dans le texte, signalent les rapprochements 
qui peuvent être faits d'une subdivision à raulre. 
Ainsi , par exemple : 

(5) renvoie au 5* Chapitre. 

(14, IV) — au IV® paragraphe du 14® Chapitre. 
(VI) — au VI® paragraphe du Chapitre où 1 

renvoi est placé. 



INTRODUCTION 



LES IDÉES PRÉCONÇUES 



ET LES FAITS 



TOUCHANT LA DISTINCTION DU BIEN ET DU MAL 



Ce qai a le plas contribné à rendre les Romains 
les maîtres da monde, c^est qu'ayant combattu 
suecessivement contre tous les peuples, ils ont 
toujours renoncé à leurà usages sitôt qu'ils en ont 
trouvé de meilleurs. 

(MoNTBSQUiKD, Grondeur de» Romaini, ch. i.) 



RÉFORME SOCIALE. V — V 



SOMMAIRE 



DE l'introduction 



Chapitre !«'. Urgence de la Réforme. — Chapitre 2. Né- 
cessité de réformer les mœurs. — Chapitre 3. Erreur sur 
l'esprit d'innovation. — Chapitre 4. Erreur sur la destinée 
des nations. — Chapitre 5. Erreur sur l'influence de la 
race. — Chapitre 6. Danger des fausses théories d'histoire. 
— Chapitre 7. Observation des faits sociaux. — Cha- 
pitre 8. Vérification des faits observés. 



LES IDEES PRECONÇUES 

ET LES FAITS 



CHAPITRE 1«' 



l'urgence de la réforme est signalée en FRANCE PAR L'ANTA- 
GONISME ET l'instabilité QUI AGITENT LE CORPS SOCIAL. 



§ I. L*éIoge ou la critique de la France. 

On pourrait écrire sur la France deux livres 
également vrais qui sembleraient, au premier 
aperçu, conduire à des conclusions opposées. 
L'un décrirait les qualités par lesquelles notre 
nation l'emporte sur ses émules ; il expliquerait 
pourquoi, malgré ses erreurs et ses fautes, notre 
pays a jusqu'à présent conservé en Europe une 
situation éminente. L'autre, énumérant les vices 
de notre constitution sociale , ferait comprendre 
comment ces causes de supériorité sont paraly-^ 
sées par les révolutions qui ont pris chez nous un 
caractère périodique. 

Il importe de considérer les sujets d'éloges dans 



4 INTRODUCTION 

les circonslances difficiles où la France a surtout 
besoin de prendre confiance en elle-même ; mais 
il est plus utile d'insister sur la critique quand 
reviennent, comme aujourd'hui*, le calme et la 
sécurité. Le principal devoir des bons citoyens 
est de signaler les maux dont nous souffrons , et 
de réagir contre une imprudente quiétude, afin 
d'arrêter le pays sur la pente où il glisse depuis 
deux siècles. C'est le but que je me suis proposé 
en publiant cet ouvrage. 

§ II. La réforme et la révolution. 

Je dois justifier d'abord le mot réforme placé 
en tête de ce livre ; car ce mot est antipathique 8l 
ceux qui, découragés par les théories stériles et 
les essais infructueux des derniers temps, bornent- 
leurs vœux à la conservation du statu quo. Il ré-- 
pugne également à cette partie du public qui , n^ 
connaissant point les peuples étrangers , attribuer 
à la France une supériorité imaginaire. 

On a souvent employé le mot réforme dans 1er 
même sens que le mot révolution, pour désigner* 
un remède violent et temporaire appliqué à un^ 
mal accidentel ; je l'emploie, au contraire, suivant 
une de ses acceptions usuelles, pour indiquer un^ 
amélioration lente et régulière. L'observation en- 
seigne que la corruption tend incessamment à 

1 Le lecteur n^oubliera pas que ce passage a élé écrit en 1864. 
(Note de 1873.) 



CH. l<'^ — URGENCE DE LA RÉFORME 5 

envahir les sociétés sous Timpulsion de mauvaises 
tendances gui se reproduisent sans cesse au sein 
de l'humanité (4, II). L'histoire apprend même 
que ce péril augmente , précisément aux époques 
où un heureux concours de circonstances amène 
un développement exceptionnel de richesse et de 
puissance (31, VI). Il est donc nécessaire qu'à ces 
fréquents retours vers le mal , les sociétés op- 
posent un esprit permanent d'amélioration. 

§ III. Les deux fléaux du moment : Fantagonlsme et rinstabilité. 

Parmi les désordres sociaux que la réforme 
doit combattre, et dont on aperçoit tout d'abord 
le danger sans recourir aux détails présentés dans 
le cours de cet ouvrage , j'en citerai deux qui jus- 
qu'à présent ne s'étaient point réunis en France 
avec des caractères aussi graves. Ces vices exis- 
taient à peine sous les derniers Valois, au mo- 
ment où éclatèrent nos guerres de religion : ils 
étaient encore peu répandus au xvii® siècle ; ils 
ne prirent tout leur accroissement qu'à la suite du 
règne de Louis XIV. On ne les rencontre plus 
chez certains peuples, chez les Anglais par 
exemple, qui, après en avoir cruellement souf- 
fert autrefois, nous disputent aujourd'hui la pré- 
éminence. 

Le vice le plus redoutable , parce qu'il est le 
précurseur habituel de la ruine (fes empires , est 
rantagonisme qui divise notre société en çlusieiit^ 



6 INTRODUCTION 

camps ennemis. La lutte dont je parle n'est pas 
celle qui s'est souvent élevée parmi les grandes 
individualités et les classes dirigeantes. EHle n'a- 
gite pas seulement , comme autrefois , de loin en 
loin l'État ou la province ; elle sévit en perma- 
nence dans la commune , dans l'atelier et dans la 
famille. Beaucoup de personnes qui seraient en 
situation de se charger du gouvernement local 
(52, IX), refusent de remplir ce devoir sous une 
souveraineté qui n'a pas leur sympathie. Loin 
d'inculquer le respect de l'autorité à leurs subor- 
donnés, elles les associent à leurs passions et à 
leurs rancunes, au risque d'ébranler l'ordre social. 
Les patrons et les ouvriers , attachés aux mêmes 
entreprises agricoles ou manufacturières, perdent 
le sentiment de la solidarité qui devrait les unir : 
ils croient avoir des intérêts opposés, et ils s'af- 
franchissent de leurs devoirs mutuels d'affection 
et d'assistance. Enfin les jeunes générations , re- 
belles à l'autorité des parents et des vieillards, 
enfreignent de plus en plus les salutaires prescrip- 
tions de la coutume (52, III). 

Toutes ces tendances offrent de grands dan- 
gers. En se propageant davantage, elles détrui- 
raient l'esprit national, ce précieux héritage que 
nous devons au génie de nos pères. 

Le second vice dont nous souffrons est l'insta- 
bilité des homm*es et des choses , symptôme en- 
core plus apparent de la maladie des nations. 



CH. 1er. — URGENCE DE LA RÉFORME 7 

Personne n'ignore les calamités que ce vice dé- 
chaîne de loin en loin dans la vie politique ; mais 
on n'aperçoit point assez ceux qu'il introduit 
chaque jour dans la vie privée, et notamment 
dans les régimes de la propriété , de la famille et 
du travail. Cette instabilité est un grave sujet 
d'inquiétude ; car elle s'est développée chez nous 
pendant les deux derniers siècles , justement à 
l'époque où , chez les Anglais nos émules, les si- 
tuations privées et les pouvoirs publics deve- 
naient, à chaque nouvelle génération, plus fermes 
et plus stables. 

Tandis qu'autrefois la France trouvait dans le 
jeu régulier de ses institutions le moyen de se re- 
lever des plus grands désastres, elle ne réussit 
point aujourd'hui, même au milieu de la prospé- 
rité, à se garantir des révolutions. La paix pu- 
blique, qui fut, durant tant de siècles, à peu près 
indépendante de la personne du souverain, a dû, 
depuis 1789 , être deux fois rétablie par l'inter- 
vention momentanée d'un dictateur. 

Les Français ne savent plus ni repousser les 
abus par la force de la tradition, ni s'y soustraire 
par d'intelligentes réformes. Dans leur attitude 
devant l'autorité, ils ne connaissent, pour ainsi 
dire, plus de milieu entre la soumission passive et 
la révolte. Ils ont rejeté les anciennes habitudes 
de respect et d'indépendance, dont s'honorent 
plus que jamais leurs rivaux; et ils semblent avoir 



8 INTRODUCTION 

perdu toute initiative en détruisant les coutumes 
et les mœurs que ces derniers conservent avec 
prédilection. C'est en vain qu'ils cherchent à fon- 
der sur les ruines du passé un régime qui rallie 
tous les hommes de bien : chaque constitution 
nouvelle soulève invariablement les mêmes haines 
et les mêmes attaques; et tous ces efforts ont 
abouti à changer violemment, dix* fois depuis 
trois quarts de siècle , le principe de la constitu- 
tion ou le personnel du gouvernement. 

§ IV. Objet de l'Introduction : réfutation des faux dogmes 

sociaux. 

Cet antagonisme et cette instabiUté désorga- 
nisent sans relâche les existences privées et les 
pouvoirs publics. A mesure que le mal grandit , 
les bons citoyens comprennent mieux l'urgence 
de la réforme et le besoin de demander au patriO' 
tisme la force nécessaire pour échapper aux pré- 
jugés dominants. 

Toutefois, avant d'indiquer comment l'observa- 
tion comparée des peuples européens secondera 
cette heureuse réaction , il est opportun d'exaini- 
ner quelques idées préconçues qui, présentées 
comme des axiomes, tendent à décourager ces 
tentatives de réforme , ou à les égarer dans une 
mauvaise voie. Je ne prétends point les réfuter, 

1 Depuis la révolution du 4 septembre 1870, ce nombre 8*élè?e 
à onze. (Note de 1873!) 



CH. 2. — NÉCESSITÉ DE RÉFORMER LES MOEURS 9 

dans cette Introduction , par un appel direct à la 
raison et à la justice (8, VII), avant d'avoir exposé 
les faits qui font l'objet de cet ouvrage. Je tiens 
seulement à établir que ces prétendus axiomes 
n'ont pas l'évidence qu'on leur attribue, et qu'ils 
ne sauraient en conséquence autoriser personne 
à repousser sans examen les résultats de la mé- 
thode d'observation. 



CHAPITRE 2 

LE MAL ACTUEL EST BURTOUT DANS LES DESORDRES MORAUX 
QUI SÉVISSENT MALGRÉ LE PROGRÈS MATÉRIEL. 

§ I. Progrès inouïs des sciences pliysiques. 

Certains esprits se persuadent que les désor- 
dres sociaux signalés au chapitre précédent sont 
compensés par la prospérité matérielle qui appa- 
raît parmi nous avec tant d'éclat. Quelques-uns 
pensent même que le progrès des sci^ences et des 
arts , auquel est due cette prospérité , remédiera 
non-seulement à ces désordres, mais encore aux 
autres maux qui s'offrent avec non moins d'évi- 
dence à nos yeux. Cependant la réflexion conduit 
tientôt à une conclusion différente. 

Les progrès récents de la science et de l'art 
donnent naturellement lieu à cette méprise, et ils 



10 INTRODUCTION 

sont bien propres à dissimuler les périls de notre 
organisation sociale. Un concours inouï de cir- 
constances a accumulé, pendant les cent der- 
nières années, de mémorables découvertes : la 
machine à vapeur ; les machines peignant, filant 
et tissant les matières textiles ; les machines à fa- 
çonner le bois, le cuir et les métaux ; les machines 
servant à labourer le sol, à récolter et à mettre en 
œuvre les produits agricoles ; l'emploi de la houille 
en métallurgie ; le bateau à vapeur, le chemin de 
fer, le télégraphe électrique, la photographie et 
les nombreuses innovations qui découlent de ces 
inventions premières. Ces découvertes ont modi- 
fié les procédés de l'agriculture, de l'industrie et 
du commerce. En réduisant dans une proportion 
inespérée les frais de production, et en augmen- 
tant la demande de bras, elles ont singulièrement 
accru les moyens de bien-être des populations. 
D'un autre côté, on a acquis une connaissance 
plus approfondie des faits matériels , et l'on s'est 
mieux rendu compte des lois générales qui les 
régissent. Enfin le domaine des sciences phy- 
siques s'est considérablement agrandi, et il a 
fourni de nouvelles forces à l'esprit humain. 

Ces conquêtes , qui soumettent les agents phy- 
siques à l'empire de l'homme, sont assurément 
pour lui la source d'une gloire légitime ; mais le 
bienfait en a été balancé par les atteintes portées 
à l'ordre moral. Les nations riches et puissantes 



CH. 2. — NÉCESSITÉ DE RÉFORMER LES MCEURS 11 

de rOccident se sont distinguées entre toutes 
par leur participation à cette gloire. Ce sont 
elles aussi qui ont le plus à souffrir maintenant 
des maux qui en résultent. 

§ II. Progrès matériel, cause habituelle de décadence morale. 

Les enseignements de l'histoire et l'observa- 
tion des sociétés contemporaines réfutent la doc- 
trine qui considère le perfectionnement des mœurs 
comme intimement uni à celui de la science et de 
l'art. J'aurai même l'occasion de constater, dans 
le cours de cet ouvrage , que le progrès matériel 
est habituellement le prélude de la décadence mo- 
rale. Le développement de l'art et du travail a 
pour conséquence immédiate un accroissement 
de richesse (34, VI), qui, lui-même, engendre 
bientôt la corruption s'il n'a pour contre -poids 
une pratique plus assidue de la loi morale. L'ex- 
périence s'accorde ici avec d'admirables pré- 
ceptes * pour établir que l'accumulation de la ri- 
chesse en de mains indignes , et une application 
trop exclusive aux intérêts matériels sont des 
causes certaines d'affaiblissement. Je prouverai 
aussi que les changements apportés, par les pro- 
grès de la science et de l'art, dans la situation des 
personnes et des choses, exercent souvent une 
réaction funeste sur les rapports sociaux. C'est 

1 Sur rindignité des mauvais riches. (Saint Matthieu, xix, 24. 



12 INTRODUCTION 

ainsi, par exemple, qu'en Angleterre, la multi- 
plication des manufactures soumet aujourd'hui les 
patrons , et surtout les ouvriers , à des calamités 
qui jusque-là n'avaient pesé sur aucun peuple 
(49, III à V). 

Enfin, l'importance même attachée de notre 
temps aux découvertes scientifiques et aux appli- 
cations qu'en tirent les arts usuels , a fait perdre 
de vue les avantages obtenus par la culture des 
vérités morales, et les catastrophes qui ont inva- 
riablement suivi l'oubli de ces mêmes vérités. Un 
peuple grandit moins en perfectionnant la pro- 
duction des objets nécessaires à ses besoins, 
qu'en s' efforçant de régler ses appétits et de con- 
tenir ses passions. Les développements de l'acti- 
vité physique sont toujours bornés par l'étendue 
des territoires, par la force des bras et par la 
quantité des matières à ouvrer; tandis que l'essor 
des facultés de l'âme et le champ des jouissances 
morales sont véritablement sans Umites. Les suc- 
cès des hommes qui, des derniers rangs de la 
société, s'élèvent jusqu'aux rangs supérieurs, sont 
dus à l'empire que ces hommes prennent sur eux- 
mêmes encore plus qu'à la connaissance des vraies 
lois de la science et des meilleures méthodes de 
travail. Les revers de ceux qui traversent la vie en 
sens inverse résultent moins de l'ignorance de 
ces lois et de ces méthodes que de l'oubli des 
principes et de l'invasion des vices émanant de 



CH. 2. — NÉCESSITÉ DE RÉFORMER LES MOEURS 13 

Toisiveté et de la richesse. Si donc les classes di- 
rigeantes de l'un des peuples placés à la tête des 
Européens se préoccupaient avant tout de donner 
l'exemple de la vertu (50, VII); si elles incul- 
quaient à chaque citoyen soumis à leur autorité 
le sentiment de ses devoirs envers Dieu , la fa- 
mille et la patrie; si seulement elles parve- 
naient à détruire chez leurs subordonnés l'ivro- 
gnerie et les autres vices grossiers , elles auraient 
plus fait pour la puissance de leur pays que si 
elles en avaient doublé la richesse par le travail , 
ou le territoire par la conquête. Elles provoque- 
raient d'ailleurs ces améUorations en stimulant 
chez les classes inférieures le goût du travail et 
de l'épargne , plus sûrement qu'en cherchant à 
accroître leur bien-être matériel (50, XIII). 

Les sciences physiques, qui ont révélé tant 
de vérités utiles, deviennent moins fortifiantes 
pour l'esprit à mesure que les sociétés perdent 
l'amour du bien; et il s'en faut de beaucoup 
que leur influence sociale grandisse comme le 
nombre de ces vérités. Les savants ne peuvent 
exceller aujourd'hui, dans des connaissances si 
complexes, qu'en se renfermant dans une spécia- 
lité restreinte. 11 se produit, par conséquent, 
dans l'emploi de leurs facultés un phénomène 
analogue à celui qui résulte, pour les artisans, 
de l'extrême division du travail manufacturier. 
L'homme se rapetisse sous certains rapports, i 



14 INTRODUCTION 

pendant que le savant grandit, surtout si une 
préoccupation soutenue pour la pratique du bien 
ne met pas son esprit hors des atteintes de l'or- 
gueil. C'est ainsi qu'une application trop absolue 
aux sciences physiques , loin de guérir les maux 
provenant du désordre moral, peut quelquefois 
les aggraver. Les fausses doctrines, qui troublent 
maintenant la paix sociale, ont été propagées 
aussi souvent par cette classe de savants que par 
les lettrés qui recherchent les nouveautés et 
s'inspirent exclusivement de leur propre raison. 

§ III. Dillicultés inhérentes à la pratique de la loi morale. 

Assurément, la culture des vérités morales 
n'est pas exempte de difficultés , et elle a été la 
source de fréquents abus. Partout et dans tous 
les temps, on a dû réunir la pratique de la loi 
morale à celle des rehgions. Chez certaines races 
patriarcales , l'ordre social s'est toujours main- 
tenu sans effort quand les fonctions du magis- 
trat et du prêtre ont été exercées par le père de 
famille. Il en a été autrement dans les empires 
riches et puissants. Ces mêmes fonctions ont dû 
être attribuées séparément à des corps de gou- 
vernants et de clercs. Or, en ce qui touche le. 
soin des âmes confiées à leurs soins, les clergés 
ont parfois perdu le dévouement. OubUant leurs 
devoirs , ils sont devenus des agents de corrup- 
tion ou d'antagonisme , et ils ont poussé les so- 



CH. 2. — NÉCESSITÉ DE RÉFORMER LES MCEURS 15 

ciétés à leur ruine. Mais ce genre de désordre 
ne doit pas être reproché aux seuls membres du 
clergé : il se retrouve chez les gouvernants qui, 
plus souvent encore , ont amené par leurs vices 
la décadence des peuples. La propension âr 
Tégoïsme et à la tyrannie est si prononcée chez 
les hommes, qu'il y a toujours eu peu d'autorités 
strictement soumises à leur devoir. L'autorité 
paternelle , que Dieu a pourvue , avec une libéra- 
lité merveilleuse , d'amour et de dévouement , a 
elle-même ses défaillances. Celui qui ne tiendra 
pas compte de ces infirmités organiques de la 
nature humaine, sera toujours conduit, en trai- 
tant les questions sociales, à des conclusions 
erronées. En effet , selon mes observations réité- 
rées , ceux qui s'égarent le plus dans ces ques- 
tions , s'attachent à l'idée de la perfection origi- 
nelle *. Ils se persuadent que la valeur morale de 
l'homme augmente en proportion des conquêtes 
qu'il fait dans l'ordre matériel et intellectuel. 



1 Plus je recherche la cause de nos révolutions et des maux qu^elles 
itraînent, plus je la trouve dans les sophismes qui ont infecté 
>tre nation à la fin du xviii« siècle. Le plus dangereux de ces 
phismes a été répandu par J.- J. Rousseau. L*auteur Ta résumé 
-même dans les termes suivants : « Le principe fondamental 
e toute morale, sur lequel j^ai raisonné dans tous mes écrits..., 
st que rhomme est un être naturellement bon, aimant la jus- 
ce et Tordre; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le 
eur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont 
ujours droits. » ( J.- J. Rousseau, Lettre à Christophe de Beau- 
t, archevêque de Paris.) — (Note de 1872.) 



16 INTRODUCTION 

Au reste, le maniement des hommes et la pra- 
tique de la vie suffisent , chez les esprits droits , 
pour dissiper cette erreur sur laquelle j'insisterai 
plus loin (4,1); il n'est donc point à craindre 
qu'elle devienne le principal obstacle à la réforme. 
Une erreur plus dangereuse vient de ceux qui, 
admettant l'existence du vice originel et la pré- 
pondérance de l'ordre moral sur l'ordre matériel, 
cherchent le progrès, non dans un6 meilleure 
pratique , mais dans le renouvellement des doc- 
trines. 



CHAPITRE 3 

LA RÉFORME DES MŒURS N^EST POINT SUBORDONNÉE A L^INVEN- 
TION DE NOUVELLES DOCTRINES*, CAR l'eSPRIT d'INNOVATIDN EST 
AUSSI STÉRILE DANS L'oRDRE MORAL Qu'lL EST FÉCOND DANS l'ORDRE 

MATÉRIEL. 

§ I. Fausse assimilation entre Tordre matériel et Tordre moral. 

Les utiles nouveautés introduites de nos jours 
dans l'ordre matériel ont conduit des esprits ar- 
dents ou inattentifs à penser que de pareils succès 
pouvaient être obtenus dans l'ordre moral. A une 
époque où des lois physiques plus vraies et plus 
complètes remplacent, avec une autorité irrésis- 
tible, les lois admises depuis le temps d'Aristote, 
quelques-uns se croient en mesure d'affirmer 



CH. 3. — ERREUR SUR L'ESPRIT d'INNOVATION 17 

qu'une révolution analogue doit s'accomplir dans 
les lois morales. 

Cette assimilation est une des erreurs de notre 
époque ; et il est d'abord facile de constater qu'elle 
n'est nullement justifiée par les faits. 

l II. Résultats contraires produits par Fesprlt de nouveauté , 
appliqués aux laits matériels ou aux laits moraux. 

Les travaux qui se rattachent aux sciences 
physiques convergent tous vers certaines vérités 
nouvelles que le public adopte avec déférence, et 
qu'il applique bientôt à ses besoins. Les innova- 
tions qui se font jour dans le domaine des sciences 
morales restent, au contraire, entièrement sté- 
riles ; et elles sont, après une courte période d'a- 
gitation ou de scandale , condamnées à l'oubli. 

Tous les peuples civilisés tirent avantage des 
inventions faites dans les sciences physiques ; et 
sous cette influence ils développent le champ de 
l'intelligence, les ressources de l'industrie, le 
iien-étre des populations. Mais, malgré de per- 
sévérantes recherches, je n'ai pu découvrir en 
Europe une société qui ait mis en pratique une 
seule des doctrines nouvelles à l'aide desquelles 
on prétend réformer les mœurs. Et si les efforts 
tentés dans cette voie amènent quelque résultat, 
c'est toujours un affaiblissement des forces pro- 
cluctives , et une recrudescence de l'antagonisme 
social. Telle a été , par exemple , en France et en 



18 INTRODUCTION 

Allemagne, la conséquence des nouveautés pro- 
pagées pendant la période qui a précédé les ré- 
volutions de 4848. 

§ III. Complication des sciences physiques ; simplicité de la loi 

morale. 

On s'explique ces contrastes , quand on consi- 
dère les différences radicales qui existent entre 
les sciences physiques et la morale. 

Le monde physique comprend une multitude 
d'éléments primordiaux qui se groupent selon des 
combinaisons nombreuses. Ces combinaisons se 
modifient elles-mêmes à Tinfini sous l'influence 
des forces vitales ; et tous ces phénomènes se pro- 
duisent dans une étendue à laquelle l'imagination 
ne peut assigner aucune limite. Ainsi, les savants 
voués à l'étude des espèces vivantes de plantes et 
d'animaux comptent déjà celles-ci par centaines 
de mille ; et chaque jour ils complètent leurs cata- 
logues et leurs classifications. Les physiciens et 
les chimistes multiplient sans cesse les phéno- 
mènes qui font l'objet de leurs études ; enfin les 
astronomes ont devant eux un champ encore plus 
vaste. On ne saurait donc, dans cet ordre de 
faits, fixer de bornes ni à l'observation ni aux 
conséquences utiles qu'on en peut tirer. 

Les sciences morales, au contraire, n'ont L 
vrai dire qu'un seul objet, l'étude de l'âme et 
de ses rapports avec Dieu et avec l'humanité- 



CH. 3. — ERREUR SUR L'ESPRIT D'INNOVATION 19 

Qiacun peut donc trouver en lui-même ses 
moyens d'instruction dans les sentiments qui se 
développent aux diverses époques de la vie. On 
comprend qu'un sujet si simple ne comporte 
qu'un petit nombre de vérités , dont la connais- 
sance a pu être révélée, dès l'origine de l'huma- 
nité , à quelques esprits supérieurs. C'est pour- 
quoi les innombrables penseurs qui , chez toutes 
les races, ont recommencé l'analyse des vertus et 
des vices, n'ont eu rien à ajouter au Décalogue 
de Moïse et à la sublime interprétation qu'en a 
donnée Jésus-Christ. 

4 

§ IV. Dillusion de la vérité moins facile dans la morale 

que dans la science. 

On remarque des différences encore plus tran- 
chées dans les circonstances qui, depuis les pre- 
miers âges , accompagnent la diffusion des deux 
ordres de vérités. Les peuples se décident diffi- 
cilement à réagir contre leurs passions et leurs 
appétits; et ils se refusent souvent à pratiquer 
les vérités morales, alors même que les avan- 
tages en sont démontrés par les succès d' autrui. 
Ds sont enclins, au contraire, à tirer utilité des 
phénomènes physiques , sans avoir aucune no- 
tion des lois scientifiques qui les régissent. 

Ainsi , par exemple , l'art de fondre les mine- 
rais d'argent n'est, au fond , que l'application de 
certaines lois fort délicates qui, découvertes de 



20 INTRODUCTION 

nos jours par la chimie, restaient jusqu'alors 
inconnues des savants. Cependant, lorsqu'on ob- 
serve les scories de la fusion de ces minerais, 
maintenant obtenus sur les côtes de Murcie, en 
Espagne, on est tout étonné de constater que ces 
scories ne témoignent pas d'une pratique plus 
savante que celles qui ont été produites dans les 
mômes lieux , il y a trente siècles , par les Phé- 
niciens. Dans Tordre matériel, l'homme adopte 
donc volontiers la pratique utile, alors même 
qu'elle n'est pas fondée sur une doctrine ; tandis 
qu'il la repousse souvent dans l'ordre moral, alors 
même qu'elle repose sur les autorités les plus 
respectables ou sur les indications de la con- 
science et de la raison. 

Les vérités physiques, une fois acceptées, se 
consers'ent aisément chez les peuples qui ne 
perdent pas la paix publique. Aucune tendance 
innée, aucun intérêt ne conseillent d'en abandon- 
ner l'usage ; et l'on ne comprendrait guère , par 
exemple , comment une société où règne l'ordre 
matériel pourrait désormais être privée du télé- 
graphe électrique ou de la photographie. Nous 
sentons , au contraire , en nous-mêmes le germe 
des mauvais instincts qui nous portent à secouer 
le joug des lois morales , en étouffant la crainte 
de Dieu , l'espoir de la vie future , le respect des 
parents et l'amour du prochain. Notre propre 
ous apprend comment ces lois tombent 



CH. 3. — ERREUR SUR L'ESPRIT D'iNNOYATIOX 21 

en oubli pendant qu'on recherche avec passion 
les progrès matériels. N'avons -nous pas vu/ 
en effet, depuis le xvii® siècle, l'influence de 
Louis XIV, du Régent et de Louis XV pervertir 
de proche en proche les classes dirigeantes et 
amener la dissolution sociale dont nous subis- 
sons les conséquences ? 

Plusieurs nations de l'antiquité nous offrent des 
exemples encore plus concluants. L'oubli des lois 
morales a provoqué chez elles la destruction d'une 
prospérité matérielle dont le souvenir même s'est 
éteint parmi leurs descendants; tandis que les 
vestiges de cette prospérité , enfouis dans le sol , 
excitent encore notre admiration. 

§ V. La prospérité devançant la science , devancée par la morale. 

Ces considérations mettent en relief un der- 
nier contraste qui domine , à vrai dire , toutes les 
questions soulevées par la réforme des mœurs. 
Dans l'ordre matériel , la pratique devance pres- 
que toujours la doctrine : dans l'ordre moral, au 
contraire, elle ne la suit qu'à une grande dis- 
tance , et prend même souvent une direction op- 
posée. C'est ainsi que, chez les peuples chré- 
tiens, nous voyons des classes entières tomber 
dans un état de dégradation (49, V) que les 
grandes nations de Tantiquité n'ont point connu, 
et que les peuplades païennes de l'Asie ont évité 
jusqu'à ce jour. Cette dégradation n'affecte pas 



22 INTRODUCTION * 

seulement la vie morale , elle réagit visiblement 
sur l'organisation physique de la race. La con- 
dition déplorable de cette partie de la popula- 
tion n'est point compensée par le bien-être des 
classes supérieures; et l'on ne voit point que 
celles-ci aient fait à notre époque quelque pas 
décisif vers l'état de perfection dont l'Évangile 
traçait il y a dix-huit siècles le complet modèle. 
Si la vie intérieure des peuples européens est 
loin de répondre à la doctrine morale, l'action 
qu'ils exercent au dehors ne laisse pas moins à 
désirer. Dans leurs rapports mutuels ils conti- 
nuent à s'inspirer de plusieurs habitudes de la 
barbarie ; et, dans leurs rapports avec les popu- 
lations païennes des deux mondes, ils ont été ha- 
bituellement depuis quatre siècles , et ils restent 
souvent de nos jours , des agents de ruine et de 
corruption (51 , X). 

§ VI. Résumé : en science, découvrir des vérités nouvelles; 
en morale, pratiquer la vérité connue. 

En résumé , les Européens , pour garder leur 
prééminence, devront poursuivre, par l'obser- 
vation du monde physique , la découverte des in- 
nombrables lois qui restent inconnues ; mais il» 
feront une œuvre plus utile, et ils acquerront ime 
gloire plus durable , en s'attachant à mieux com- 
prendre et à mieux observer les lois morales qui 
ont été révélées par la bonté divine. Ils s'épui- 



CH. 4. — ERREUR SUR LA DESTINÉE DES NATIONS 23 

seraient donc en stériles efforts s'ils continuaient 
à chercher dans le changement de la doctrine le 
progrès qui doit surgir d'une meilleure pratique 
des vérités connues*. 



CHAPITRE 4 

LES NATIONS NE SONT FATALIHENT YOUéES NI AU PROGRÈS 

NI A LA Dl£CADENCE. 

§ I. Réfutation du progrès fatal. 

J'ai maintenant à combattre deux théories 
oontradictoires et également inexactes , qui com- 
promettent la réforme sociale en donnant aux 
esprits une confiance exagérée, ou en les jetant 
^ans le découragement. 

Suivant une première opinion, Thomme est 
Naturellement porté au bien : il suffit d'abandon- 
ner à leur libre arbitre les sociétés humaines pour 
Xeur assurer les moyens de perfectionnement, 
^t, comme les faits démentent journellement 
^3ette théorie , on cherche à la défendre en attri- 
buant le mal aux gouvernements , qu'on déclare 
enclins à corrompre les nations pour les mieux 
dominer. On tire de là cette conclusion qu'on 

^ G^est dans ce sens quMl faut interpréter les paroles du Livre 
^aint : « Rien n'est nouveau sous le soleil , et nul ne peut dire : 
«« Voilà une chose nouvelle; car elle a été déjà dans les siècles qui 
*• nous ont précédés. » {Ecclésiasie, i, 10.) 



24 INTRODUCTION 

peut se jeter avec confiance dans les révolutions 
qui soustraient périodiquement les classes popu- 
laires à l'autorité des classes dirigeantes. 

Les deux idées connexes sur lesquelles s'appuie 
cette première théorie, la perfection originelle des 
individus et la bienfaisante influence des révolu- 
tions, sont réfutées et par l'observation de la na- 
ture humaine et par les événements qui se sont 
produits en Europe depuis deux siècles. Le mal 
ne s'introduit pas seulement dans le monde par 
la corruption de l'autorité ; car les peuples qui se 
préservent le mieux de la contagion sont précisé- 
ment ceux qui restent le plus attachés à leurs gou- 
vernements. Comme je l'expliquerai plus loin 
(28, IV), le mal provient surtout de l'inexpé- 
rience et des mauvais penchants de la jeunesse. 
Les peuples qui s'élèvent de nos jours au premier 
rang sont aussi ceux chez lesquels l'éducation 
domestique et l'ascendant de la vieillesse sont le 
mieux fondés sur la loi, les mœurs et la coutume. 

Assurément l'ordre moral et matériel est com- 
promis lorsque les classes dirigeantes, cédant aux 
vices que la prospérité fait naître , ne restent pas 
à la hauteur de leur tâche ; mais il ne saurait sub- 
sister dans une société où les nouvelles géné- 
rations ne sont point soumises à une sévère disci- 
pUne. L'état de nature, tant prôné à la fin du siècle 
dernier, est une idée chimérique dont l'expé- 
rience a fait justice. Quant aux révolutions, elles 



CH. 4. — ERREUR SUR LA DESTINÉE DES NATIONS 25 

ont été rarement un remède pour les peuples 
dont les classes dirigeantes s'étaient dégradées et 
avaient cessé de se dévouer au bien public. Elles 
n'ont jamais été fécondes qu'à la condition d'être 
suivies d'une longue période de bonnes mœurs 
et de stabilité gouvernementale. Cette vérité se 
trouve mise en évidence par les succès que les 
Anglais obtiennent depuis 1688 et par les dures 
épreuves que nous subissons depuis 1789. 

§ II. Réfutation de la décadence fatale. 

La seconde opinion ne procède plus, comme la 
première, d'un principe faux ; mais elle tire d'un 
principe vrai de fausses conséquences. Constatant 
que la tendance au mal est inséparable de la na- 
ture humaine, elle conclut que les grandes na- 
tions qui ont pu se constituer, grâce au concours 
momentané de certaines influences bienfaisantes, 
sont, à la longue, condamnées à la décadence et 
à la destruction , aussi fatalement que les exis- 
tences individuelles sont vouées à la décrépitude 
et à la mort. 

Cette assimilation se trouve dans la littérature 
de la plupart des peuples. Selon l'impression 
commune, il existerait des nations jeunes, ayant 
devant elles un long avenir, et des nations 
meillies, qui, après avoir joué un rôle prépon- 
dérant parmi leurs émules, doivent prochaine- 
ment s'éteindre. Les premières auraient pour 



26 INTRODUCTION 

caractères principaux de fermes croyances reli- 
gieuses , l'ascendant de la vieillesse et des autres 
autorités naturelles , la tempérance et la simpli- 
cité des mœurs , la force physique et le courage 
guerrier, la confiance dans l'avenir, enfin la puis- 
sance d'expansion qui fait incessamment déborder 
la race par la conquête ou la colonisation. Les se- 
condes présenteraient les caractères opposés , et 
surtout rindifférence en matière de religion, le 
mépris de la vieillesse, le relâchement des liens de 
famille, l'abus du luxe et de la richesse, le sen- 
timent d'une chu te .prochaine, la stérilité etTaf- 
faiblissement physique de la race manifestés par 
l'impuissance à peupler les colonies et à recruter 
les armées. Une fatalité que l'homme ne saurait 
dominer obUgerait les nations à disparaître après 
avoir passé par ces deux âges, de même que l'eau 
d'un fleuve doit couler de la source à l'embou- 
chure pour se perdre enfin dans la mer. On re- 
produit souvent cette image dans le langage usuel 
en affirmant qu'aucun peuple « ne saurait remon- 
ter le courant de la civilisation 3>. 

Cette théorie semble d'abord plus conforme que 
la première à l'histoire ; mais elle n'est pas moins 
démentie parle raisonnement et par l'expérience. 
L'assimilation faite entre les individus et les so- 
ciétés ne saurait être adoptée avec son sens lit- 
téral ; car dans l'ordre physique, celles-ci ne vieil- 
lissent pas et restent dans des conditions parfaites 



GH. 4. — ERREUR SUR LA DESTINÉE DES NATIONS 27 

de stabilité. Dans l'ordre moral, au contraire, l'é- 
quilibre tend sans cesse à être troublé. La mort, 
qui moissonne surtout l'âge mûr et la vieillesse , 
enlève sans cesse aux sociétés humaines des trésors 
de sagesse et d'expérience ; tandis que les nais- 
sances , qui comblent ces vides , y infusent cons- 
tamment l'imprévoyance et la présomption. Cette 
dernière cause d'affaiblissement agit également 
sur tous les peuples, au lieu que la première pèse 
surtout sur les plus avancés. Combien de fois 
ceux de nous qui ont vécu un demi-siècle n'ont- 
ils pas eu à gémir en voyant s'évanouir, par la 
mort des hommes de bien , les principales forces 
vives du pays ! 

Les sociétés les plus prospères sont évidemment 
celles qui, sous cette double influence, ont le 
plus à perdre et le moins à gagner. Cependant 
cette difficulté n'est pas absolue , et elle ne s'ac- 
croît pas , pour une nation , avec le nombre des 
siècles de son histoire. Les peuples, à mesure 
qu'ils s'élèvent, sont assurément plus exposés à 
tomber; mais ils peuvent trouver dans leurs suc- 
cès mêmes des forces nouvelles pour combattre le 
danger. Beaucoup de populations sans histoire, 
ou récemment étabUes sur un sol vierge, ne 
peuvent sortir de la barbarie; tandis que de 
vieilles races européennes réussissent à se main- 
tenir aux premiers rangs. D'autres peuples, comme 
les Français des derniers Valois, après avoir long- 



28 INTRODUCTION 

temps décliné,. donnent enfin des signes nouveaux 
de jeunesse et de virilité. La tradition d'un passé 
glorieux, loin d'être pour eux une cause de fai- 
blesse, est, au contraire, une cause d'émulation. 
L'objet spécial de cet ouvrage est de rechercher 
les ressources qui aident les peuples à maîtriser 
l'esprit du mal. Je prouverai que celles-ci se 
trouvent surtout dans les régimes sociaux où 
chaque citoyen a le pouvoir de dompter chez ses 
enfants le vice originel*, en leur transmettant les 
habitudes de travail et de vertu créées par les an- 
cêtres *. J'affirme dès à présent que cette tâche 
n'est pas plus difficile pour les vieilles métropoles 
que pour les colonies qui se forment sous nos 
yeux. 

§ III. Danger des deux faux dogmes de la fatalité. 

Les théories qui présentent « le progrès ou la 
décadence » comme des éventualités dominant 
la volonté des hommes , sont , à première vue , 
moins dangereuses que plusieurs autres doctrines 
accréditées de notre temps; et pourtant on ne 
saurait trop les redouter. Les maux qui désolent 
en ce moment la société européenne proviennent, 
en effet, de deux sortes d'esprits égarés : de ceux 

^ « La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant 
<« qui est abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion. »► 
[Proverbes, xxix , 15.) :ii=: 2 « Ne dédaignez pas les discours des 
« vieillards; car ce qu'ils vous disent, ils Pont appris de leurs 
« pères. I) {Ecclésiastique, viir, 11.) 



CH. 4. — ERREUR SDR LA DESTINÉE DES NATIONS 29 

qui regardent comme inutile toute digue opposée 
à Tenvahissement fatal de la corruption ; de ceux 
qui se livrent au vice sans remords, avec la pensée 
que c( l'œuvre de la civilisation )> s'accomplit in- 
dépendamment des efforts individuels. Il faut com- 
battre ces deux erreurs, qui se réfutent d'ailleurs 
Tune l'autre par leur simple rapprochement. 

Comme les autres aberrations de l'esprit hu- 
main, ces théories absolues de la décadence et 
du progrès trouvent une apparence de justifica- 
tion dans l'instabilité des nations. En général, 
celles-ci ne restent point stationnaires : dès 
qu'elles ne s'adonnent plus au bien, elles font 
le mal; elles tombent dès qu'elles cessent de 
monter. 

§ IV. Les alternances de progrès et de décadence dans l'histoire. 

Chaque fois que j'ai tenté d'établir une classifi- 
cation dans l'histoire d'un peuple, j'ai été amené 
à prendre comme subdivisions essentielles les 
époques de réforme ou de corruption. Ces deux 
grandes alternances se manifestent dans l'his- 
toire de toutes les nations qui ont eu une longue 
durée. Elles sont la vraie cause des avènements 
de dynasties que l'on prend d'ordinaire pour 
base des systèmes historiques. 
. C'est ainsi qu'en me plaçant au point de vue 
indiqué dans le Livre suivant (9, VI à VIII), j'aper- 
çois depuis le xvi® siècle , dans l'histoire de notre 



30 INTRODUCTION 

pays , trois alternances tranchées : la corruption 
des derniers Valois ; la réforme de Henri IV et de 
son successeur; la corruption de Louis XIV, du 
Régent et de Louis XV. Cette dernière époque se 
continue ; car les honnêtes intentions de Louis XVI 
sont restées sans résultat. Depuis 1789 notre his- 
toire n'a été qu'une lutte impuissante de l'esprit 
de réforme contre la corruption propagée depuis 
1661 . Cette impossibilité de faire prévaloir le bien 
sur le mal, ou la vérité sur l'erreur, est le caractère 
distinctif de notre temps. Les optimistes eux- 
mêmes ne sauraient le méconnaître à la vue de 
dix révolutions qui ne sont qu'une forme de 
décadence. Le désordre est grand en effet; car 
tous ceux qui , depuis trente ans , ont vécu dans 
l'intimité des gouvernants ont pu les entendre 
déclarer qu'on ne saurait entreprendre aucune 
réforme fondamentale sans blesser l'opinion et 
sans compromettre ainsi la paix publique. 

Or, dès qu'on entre dans l'étude des faits his- 
toriques, on comprend que ces grands phéno- 
mènes de corruption ou de réforme sont le ré- 
sultat, non d'une force aveugle, mais de la 
prépondérance accordée par les classes diri- 
geantes au vice ou à la vertu, à l'erreur ou à 
la vérité. Au milieu de ses égarements, l'opi- 
nion publique elle-même incline toujours vers 
cette conclusion. Les peuples ne se résignent 
jamais à voir, dans leur élévation ou dans leur 



CH. 4. — ERREUR SUR LA DESTINÉE DES NATIONS 31 

chute, la volonté d'un inexorable destin. Ils dé- 
couvrent avec un tact sûr les vrais agents du sort 
qui leur est fait ; leur amour ou leur haine con- 
serve ou trouble la paix publique, renverse ou 
fonde les dynasties. 

La vraie théorie du progrès ou de la décadence 
me paraît donc être celle qui voit une connexion 
nécessaire, d'une part entre l'harmonie sociale 
et les réformes , de l'autre entre les révolutions 
violentes et la corruption. 

§ V. La prospérité ou la souffrance liée à la pratique ou à Foubli 

de la morale. 

En résumé, les peuples jouissent de leur Ubre 
arbitre : ils ne sont fatalement voués ni au bien 
ni au mal; et l'on ne saurait discerner dans 
l'histoire d'aucun d'eux une succession inévi- 
table de jeunesse ou de progrès, de vieillesse ou 
de décadence. Quel que soit leur passé, ils res- 
tent maîtres de leur avenir. Ils peuvent toujours 
compter sur le succès , même après une longue 
période d'abaissement , s'ils reviennent à la pra- 
tique des lois morales. Au contraire , leur pros- 
périté prend fin dès qu'ils laissent tomber ces 
lois en oubli. 



32 INTRODUCTION 



CHAPITRE b 

LES VICES DE LA RACE PEUVENT ÊTRE RÉFORMÉS PAR LA LOI 

ET LES MŒURS. 

§ I. Exagérations sur Tlnlluence de la constitution physique 

des races. 

Un autre préjugé, fort répandu, contribue 
également à décourager l'esprit de réforme : je 
veux parler de celui qui subordonne la destinée 
des peuples à l'organisation physique des races. 
Ce préjugé, comme le précédent, est démenti 
par l'observation. 

L'étude comparée des faits sociaux démontre 
que les races humaines tirent de diverses habi- 
tudes traditionnelles et de certaines conditions 
spéciales au sol et au climat, quelques inclina- 
tions prédominantes vers le bien ou le mal. Mais 
l'esprit de système a singulièrement exagéré la 
portée de ces faits. 

§ II. Erreurs sur riuégallté de l'aptitude morale des races. 

La preuve de cette exagération se trouve dans 
la diversité extrême des penchants et des apti- 
tudes qui se manifestent entre les enfants issus 
d'un même mariage. On remarque chez les di- 
vers membres de toute famille nombreuse, d'un 
côté les goûts calmes qui font rechercher les 



eu. 5. - ERREUR SUR L'INFLUENCE DE LA RAGE 33 

jouissances du foyer paternel, de l'autre l'ardeur 
qui pousse aux entreprises lointaines; la douceur 
qui dispose à obéir, et la fermeté qui fait désirer 
le commandement; la modération qui rend la 
vertu facile , et les passions qui conduisent au 
vice ou au crime; l'insuffisance d'esprit qui ne 
trouve le succès que dans les professions usuelles, 
et les aptitudes éminentes quipermettent de rem- 
plir les plus hautes fonctions sociales. Il y a dans 
la production régulière de ces contrastes, comme 
dans la génération des sexes , une loi providen- 
tielle qui aide à maintenir l'harmonie dans la 
famille et dans la société. Devant cette loi des 
naissances, commune à toutes les races, dis- 
paraissent comparativement les traits distinctifs 
qu'on voudrait assigner à chacune d'elles. 

Une seconde réfutation de la théorie des races 
se déduit de l'influence qu'exercent souvent cer- 
tains événements et certains hommes sur les 
destinées d'un individu, d'une famille et d'un 
peuple. Il suffit de modifier, à un moment donné, 
les idées et les mœurs des chefs de famille , pour 
changer la voie que prendront leurs enfants. 
Notre histoire présente beaucoup de variations 
brusques de cette nature. N'est-il pas évident, 
par exemple, que la similitude fréquemment si- 
gnalée entre les Gaulois et les Français de notre 
temps, s'efface devant les transformations sur- 
venues dans le caractère national, pendant les 



34 INTRODUCTION 

courts intervalles qui séparent les époques de la 
Ligue et de Henri IV, de Descartes et de Voltaire, 
de Louis XVI et du Directoire? 

Depuis le milieu du xvn® siècle, la science 
médicale a répandu cette erreur en accordant 
trop d'importance à l'organisation physique de 
rhomme. Mais une direction plus juste tend à 
être donnée aux esprits, non- seulement par 
les préceptes de la science , mais encore par la 
pratique de Fart. 

On admet généralement que les opérations 
chirurgicales des hôpitaux civils et militaires 
réussissent en Angleterre en proportion plus 
grande qu'en France. Les discussions soulevées 
à ce sujet démontrent que ce résultat est dû, 
non à la supériorité des chirurgiens anglais, 
mais à la plus grande quiétude d'esprit de leurs 
patients. On observe le même fait chez tous les 
peuples dont les institutions et les croyances ga- 
rantissent aux mourants le bien-être actuel de 
ceux qu'ils aiment, et une réunion prochaine 
dans une meilleure vie. Ainsi, les chirurgiens 
allemands et français établis en Russie et en 
Sibérie attribuent le succès relatif de leurs opé- 
rations à la sérénité maintenue , malgré l'immi- 
nence de la mort ou l'intensité de la douleur, 
par des croyances fermes et par l'organisation 
de la famille patriarcale (24, III). En l'absence 
de telles institutions , un de nos célèbres prati- 



CB. 5. — ERREUR SUR L'INFLUENCE DE LA RACE 35 

dens se plaisait à préparer la réussite de certaines 
opérations dangereuses en faisant appel à la reli- 
gion et en promettant aux malades de sauvegar- 
der l'avenir de leurs femmes et de leurs enfants, 
dans le cas où l'opération aurait une issue fatale. 
Si les forces morales peuvent conjurer l'effet 
des plus graves lésions de l'organisme humain , 
à plus forte raison doivent - elles triompher à la 
longue de la dégradation produite par les passions 
égoïstes et par les appétits grossiers. 

§ III. Prépondérance de Tordre moral, dans la desUnée 

des races. 

Repoussons donc la funeste doctrine qui nous 
ferait accepter l'erreur et le vice comme incar- 
nés dans notre race. Comprenons que la gran- 
deur de l'humanité consiste précisément en ce 
que les forces matérielles peuvent être subor- 
données à des forces morales, dominées elles- 
mêmes par notre volonté; que chaque peuple 
peut, en conséquence, trouver en lui-même les 
ressources nécessaires pour s'élever à la hau- 
teur de ses rivaux. Les phénomènes sociaux 
qu'on explique habituellement par des causes 
physiques sont dus surtout à des causes morales. 
« Le progrès ou la décadence y> ont leur source 
dans la pratique ou dans l'oubli des principes, 
et non dans la race elle-même. Ainsi nous souf- 
frons cruellement aujourd'hui des fautes de nos 



36 INTRODUCTION 

pères; mais nous demeurons les arbitres de la 
destinée de nos enfants. Cette destinée sera 
grande si nous savons revenir aux bons prin- 
cipes de nos aïeux et suivre les exemples des 
nations les plus prospères. 

L'histoire des quatre derniers siècles enseigne 
qu'en France comme en Angleterre les peuples 
ont été tour à tour religieux ou sceptiques , hu- 
mains ou cruels , persécuteurs ou tolérants , co - 
lonisateurs ou sédentaires , libres ou opprimés. 
Elle réfute donc l'allégation d'une infériorité 
organique des Français comparés aux Anglo- 
Saxons. 

Depuis longtemps nos races celtiques, mêlées 
à celles dû Nord et de la Germanie , ont acquis, 
sous l'influence de leurs traditions fécondées par 
le christianisme, toutes les vertus qui distinguent 
les grandes nations. Déjà , au xvii® siècle , les 
Français ont été classés au premier rang par l'o- 
pinion unanime des autres peuples. Arrêtée dans 
son essor par les souverains auxquels elle s'était 
dévouée sans réserve, la France a su pourtant 
échapper à l'abaissement où, dans les mêmes 
circonstances, d'autres races sont tombées. Elle 
a réagi peu à peu contre la désorganisation so- 
ciale provoquée en 1685 par l'exil des protes- 
tants *. Malgré la corruption propagée par trois 

^ Le principal symptôme de la désorganisation sociale au 
XVIII» siècle ( 9, VIII ), le développement du scepticisme, fut certai- 



CB. 5. — ERREUR SUR L*INFLUENCE DE LA RACE 37 

mauvais princes (9, VIII), et les remèdes dange- 
reux que nos pères ont cherchés dans les révo- 
lutions, elle a gardé l'amour de la justice et le 
patriotisme. Elle s'est relevée après 1815 des 
revers inouïs qui ont été la conclusion funeste 
des plus grands succès militaires de l'ère mo- 
derne. Ayant brisé un régime discrédité par les 
vices des anciennes classes dirigeantes, elle cher- 
che avec une volonté persévérante un régime 
nouveau qui ne comporte plus le retour des maux 
dont elle a tant souffert. Pour atteindre le but 
qu'elle poursuit en vain depuis 1789, elle se ré- 
signe à des calamités, et surtout à une instabilité 
qui, chez d'autres nations moins préservées par 
de glorieux souvenirs, eussent déjà amené une 
ruine complète. Enfin , malgré la situation cri- 
tique que lui ont faite les révolutions, malgré les 
antipathies nationales engendrées par les guerres 
du premier Empire , il suffit à notre race de re- 
trouver le calme et la sécurité, pour reprendre 
en partie son ancienne prépondérance *. 
A quelle hauteur la France ne sera- 1- elle pas 

nement dû, en premier lieu, à l'expulsion de ces fermes croyants, 
qui , suivant Texemple des premiers chrétiens devant la persécu- 
tion païenne, ne craignirent pas de sacrifier aux convictions reli- 
gieuses les intérêts temporels , en second lieu , à la réaction que 
cette mesure cruelle suscita dans tous les cœurs généreux. 

1 Ce passage a été écrit en 1856. Depuis lors, de nouveaux dé- 
sastres sont survenus. Ils seront encore mieux réparés que ceux 
de 1815 , si la France revient au vrai et au bien plus complète- 
ment qu'elle ne le fit à cette dernière époque. (Note de 1872.) 

RÉFORME SOCIALE \ — ^ 



38 INTRODUCTION 

appelée , le jour où elle se soustraira par un gé- 
néreux effort aux vices et aux erreurs qui en- 
travent depuis longtemps sa marche; lorsqu'au 
sentiment de la justice et à l'amour de l'huma- 
nité, si heureusement conservés au milieu de la 
corruption de l'ancien régime, elle joindra de 
nouveau le respect de la Coutume qui fut la source 
de son ancienne grandeur, et qui fait encore le 
succès de ses rivaux ! 



CHAPITRE 6 

LES FAUSSES THÉORIES d'UISTOIRE NOUS FONT PRENDRE LE CHANGE 
SUR LES CONDITIONS DE LA RÉFORME 

§ I. Mépris de la tradition nationale, éclos à la Renaissance, 
développé par Louis XIV, complété par la RévoluUon. 

Parmi les causes de l'ignorance où nous res- 
tons touchant les conditions de la réforme, je dois 
encore mentionner les fausses théories d'histoire. 

Tous ceux qui ont approfondi une branche quel- 
conque de la science sociale ont pu reconnaître la 
fausseté des jugements émis sur cette matière par 
nos prétendues histoires générales*. Pour ma 
part, chaque fois que j'ai étudié un sujet avec les 

^ <i Les histoires sont des faits faux , composés sur des faits 
« vrais, ou bien à Toccasion des vrais. » (Montesquieu, Pensées 
diverses, ) 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'hISTOIRE 39 

vrais moyens d'information, j'ai trouvé que les 
appréciations de nos historiens classiques sont, 
sur les questions fondamentales , peu conformes 
à la vérité. Il n'est besoin, ni de posséder une 
grande science , ni de se livrer à de longues re- 
cherches pour constater le vice des théories his- 
toriques : il suffit de les rapprocher des textes sur 
lesquels les compilateurs ont échafaudé leurs 
jugements. 

Tout écrivain qui a observé ses contempo- 
rains a pu sans doute présenter sur les sociétés 
antérieures de précieux aperçus ; mais l'histoire 
proprement dite , celle qui s'appuie sur les do- 
cuments positifs des paléographes et des archéo- 
logues, n'a pris naissance qu'à notre -époque. 
Au milieu de ses grandeurs littéraires , le siècle 
de Louis XIV n'a guère eu l'intelligence des 
temps passés. Il dénaturait par ses systèmes his- 
toriques l'antiquité et le moyen âge ; il leur pré- 
tait ses sentiments et ses idées , comme il traves- 
tissait sur le théâtre leurs personnages en les 
affublant de ses costumes. 
Les partisans de l'école révolutionnaire * ont 

* Les études locales faites sur la France y révèlent l'existence 
d'une multitude de préjugés inculqués au peuple par les promo- 
teurs de la révolution. Le maire d'une commune rurale s'est 
exprimé en ces termes devant le conseil d'État : « Indépendam- 
« ment des préjugés sur le commerce des grains , on est tout 
» étonné de voir conserver dans nos campagnes les opinions les 
« plus bizarres et les plus erronées sur notre ancien régime ao- 



40 INTRODUCTIOX 

encore plus faussé les esprits : ils ont attribué , 
comme caraclère distinctif , aux six siècles pré- 
cédents, l'antagonisme social qui ne s'y produisait 
qu'à titre exceptionnel, et qui ne s'est réelle- 
ment développé que de notre temps. Ces fausses 
assertions ont sans doute accéléré l'œuvre de 
destruction que nos concitoyens se plaisent à glo- 
rifier; mais elles pèsent aujourd'hui sur nous en 
nous abusant sur l'origine du mal actuel et en 
discréditant le remède que nous offirent les bonnes 
traditions de nos pères. 

§ II. Réaction européenne contre les noUons d'histoire 
propagées par la Révolution. 

Heureusement, les écrivains modernes de 
l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France, de 
l'Espagne et de l'Italie, commencent à réagir 
contre ces erreurs et ces préjugés. Cette réaction, 

« cial. On voit encore quelques individus chez nous convaincus 
« que, avant la révolution de 1789, le pays avait à subir des droits 
<« féodaux dont on ne retrouve cependant aucune trace aussi loin 
« qu^on remonte dans le passé. » [ Enquête sur la boulangerie en 
1856, p. 376; déposition de M. A. Dailly, maire d'une commune 
de Seine-et-Oise.) 

Les difficultés qu^on éprouve à découvrir, dans les coutumes 
locales ou dans les décisions judiciaires, quelques vestiges de 
dépendance personnelle conservés aux derniers siècles de Pancien 
régime, témoignent de Tesprit réformateur qui régnait avant la 
Renaissance. Le trait le plus recommandable de notre histoire est , 
sans contredit, Tharmonie sociale qui, dès le xi" siècle, fit tomber 
en désuétude le servage. Je me suis de plus en plus confirmé dans 
cette opinion, en observant l'Europe, depuis Tannée 1829. Voir Us 
Ouvriers européens, Monographies i, ii, m, iv, v, viii, ix, xiii, etc. 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THEORIES d'hISTOIRE 41 

commencée en France par l'étude comparée des 
monuments et des autres œuvres d'art, est conti- 
nuée maintenant par nos historiens. Les convic- 
tions qu'ils se sont faites en recourant aux docu- 
ments originaux s'accordent avec celles que j'ai 
acquises en observant directement, dans toute 
l'Europe, les nombreuses familles qui ont con- 
servé les sentiments et les habitudes du moyen 
âge. Comme l'un de nos plus habiles historiens *, 
je me suis souvent indigné en voyant une cer- 
taine littérature contemporaine pervertir l'opi- 
nion publique, et affirmer que notre vieille France 

1 « Je m^aperçus bientôt que Thisloire me plaisait pour elle- 
<i même, comme tableau du passé... et toutes les fois qu^un per- 
« sonnage ou un événement du moyen âge me présentait un peu 
« de vie ou de couleur locale , je ressentais une émotion involon- 
« taire. Cette épreuve souvent répétée ne tarda pas à bouleverser 
« mes idées en littérature. Insensiblement je quittai les livres 
« inodernes pour les vieux livres^ les histoires pour les chroniques, 
« et je crus entrevoir la vérité étouffée sous les formules de con- 
« vention et le style pompeux de nos écrivains. Je tâchai d^effacer 
« de mon esprit tout ce qu'ils m'avaient enseigné, et j'entrai, pour 
<i ainsi dire, en rébellion contre mes maîtres. Plus le renom et 
« le crédit d'un auteur étaient grands, et plus je m'indignais de 
« l'avoir cru sur parole, et de voir qu'une foule de personnes 
« croyaient et étaient trompées comme moi... J'étais donc fondé à 
« dire que nos historiens modernes présentaient sous le jour le 
« plus faux les événements du moyen âge... 11 ne faut pas se dis- 
« simuler que pour ce qui regarde la partie de l'histoire de France 
« antérieure au xvii« siècle , la conviction publique , si je puis 
« m'exprimer ainsi, a besoin d'être renouvelée à fond... En France, 
« personne n'est l'affranchi de personne ; il n'y a point chez nous 
« de droits de fraîche date, et la génération présente doit tous 
« les siens au courage de ceux qui l'ont précédée. » (Augustin 
Thierry, Lettres sur l'Histoire de France , Avertis8emeul.\ 



42 INTRODUCTION 

ne se composait que d'oppresseurs et d'oppri- 
més. Tout en reconnaissant que le moyen 8^e 
était sur beaucoup de points inférieur à notre 
temps, je m'aperçois de plus en plus que Thar- 
monie sociale était mieux établie à celte époque 
dans la paroisse, dans l'atelier et dans la famille. 
Je sortirais de mon sujet si j'essayais ici de 
redresser par un exposé méthodique les erreurs 
accréditées en. France dans l'histoire des rapports 
sociaux. Une telle entreprise serait d'ailleurs pré- 
maturée ; car on ne peut écrire sûrement cette 
histoire pour les siècles passés qu'après avoir 
accompli la même œuvre pour notre temps. Je 
ne dois aborder aujourd'hui que l'exécution de 
ce dernier dessein. Je prévois que cet ouvrage 
pourrait être condamné sans examen par des 
esprits prévenus, nourris des préjugés de TMs- 
toire ou imbus des passions de la révolution 
française. Je tenterai donc de les mettre en 
garde contre ces préventions invétérées , en leur 
montrant, par un exemple, qu'un peuple excel- 
lant dans la culture des arts et des lettres peut 
perdre momentanément, en ce qui concerne 
l'histoire nationale, le sentiment des vérités les 
plus évidentes. Cette aberration a envahi presque 
tout l'Occident; mais c'est en France qu'elle s'est 
produite avec le plus d'exagération et qu'elle a 
entraîné, pour le peuple égaré, les plus fâcheuses 
conséquences. 



GH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES D*H1ST01R£ 43 



§ III. Supériorité sociale du moyeu âge, démontrée 

par cinq preuves. 

Le moyen âge n'a pas été seulement une 
époque d'organisation sociale , il a créé en outre 
plusieurs branches originales d'art et d'industrie : 
il a fondé une école, d'architecture qui supporte la 
comparaison avec celles des meilleures époques. 
Assurément ceux qui élevèrent au prix de tant 
d'efforts ces magnifiques édifices durent se rendre 
compte de leur valeur et les recommander à l'ad- 
miration de leurs descendants. Toutefois, à dater 
du XVI® siècle \ ce sentiment s'effaça en présence 
des aspirations qui reportèrent les esprits vers 
Fart des Grecs et des Romains; et bientôt il ne se 
trouva personne pour apprécier les monuments 
qui couvraient avec profusion notre sol. Nos 
grands hommes du xvii© siècle qui, sur plusieurs 
points, ont élevé l'esprit humain à une si grande 
hauteur, avaient complètement perdu, sous ce 
rapport, l'intelligence de l'art français. Ils ne 
soupçonnaient même pas qu'il pût y avoir quel- 
que mérite dans les habitations de leurs pères , et 

1 « La Renaissance en France ne fut qu^uDe invasion ; elle sUm- 
« posait , elle n^était pas acceptée par les artistes ; son résultat le 
« plus clair fut d^éloigner chaque jour davantage la masse de la 
« population du domaine des arts. Au contraire, pendant la 
« période brillante du moyen âge, Part pénètre les masses jusque 
« dans les couches inférieures. » {VioWeiAe-Duc ^ Entretiens sur 
l'architecture, t. I"; 1 vol. in -8». Paris, 1863.) 



44 I5TR0DUCn05 

dans les églises où se pratiquaient joumeDement 
les devoirs religieux. Le xvm* siècle^ et la ré- 
volution ont encore contribué à accroître ces 
fausses impressions. Nous ne saurions donc nous 
montrer trop reconnaissants envers les écrivains, 
les artistes et les archéologues qui ont enfin ou- 
vert nos yeux à la lumière. En effet, en nous 
démontrant, à l'aide d'objets matériels, le talent 
des artistes , ils ont préparé nos esprits à accep- 
ter les quatre autres preuves qui mettent en 
évidence les grandeurs morales de la popula- 
tion*. 

Mais si le public, abusé par ces préjugés , peut 
méconnaître à ce point la valeur d'objets maté- 
riels qui restent sous ses yeux , comment pour- 
rait-il juger sainement les idées qui se sont éva- 
nouies? Quelles erreurs ne doit-il pas commettre 
lorsqu'il apprécie , sous l'influence de nos dange- 
reuses nouveautés et à travers le prisme de nos 

1 Des archéologues compélents m^assurent, par exemple, que le 
portail gothique, qualifié durement par Voltaire dans les termes 
suivants, était une œuvre fort estimable : « Qui donc peut vous 
« dire que Berlin est ce qu^était Paris au temps de Hugues Capet? 
« Je vous prie seulement, ma chère enfant, d^aller voir votre 
« ancienne paroisse, Téglise Saint- Barthélemi, où vous nWez, 
« je crois, jamais été. C'était là le palais de ce Hugues. Le portail 
« subsiste encore dans toute sa barbarie. Venez après cela voir la 
« salle d'opéra de Berlin. » (Voltaire, Lettre à M^ Denis. Berlin, 
12 septembre 1750.)=: 2 C'est un devoir de citer ici expressé- 
ment les savants formés à notre École des chartes : ils contri- 
buent efficacement, par leurs consciencieuses recherches, à cette 
utile évolution des esprits. 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'hCSTOIRE 45 

passions politiques , les mœurs de générations 
jui, depuis plusieurs siècles, sont descendues 
au tombeau ! 

Plus j'étudie les faits contemporains ou les 
traces du passé , plus je m'assure que nous nous 
méprenons dans les jugements que nous portons 
chaque jour sur les rapports sociaux qui existaient 
dans les siècles précédents. S'il en est ainsi, quels 
désordres moraux et matériels ne doit pas provo- 
quer une théorie d'histoire qui ferme nos yeux à 
la vérité et nous porte à mépriser les meilleures 
traditions de notre race ! 

§ IV. lo Les vieux écrits déchiffrés par les paléographes. 

Selon l'opinion établie , les classes dirigeantes 
de l'ancien régime auraient fait peser sur les 
classes inférieures une oppression intolérable. 
Dans les campagnes, notamment, les seigneurs 
auraient abusé de leur pouvoir pour s'approprier 
tout le fruit du travail et de Tintelligence de leurs 
vassaux. La tribune, la presse et le théâtre re- 
produisent ces assertions sous toutes les formes. 
Tout récemment encore , des livres spéciaux ont 
développé cette thèse , en ce qui touche la con- 
dition des classes rurales de l'ancienne France. 
On y insiste sur les désordres auxquels aurait 
donné lieu « l'esclavage de la glèbe » ; et l'on va 
jusqu'à affirmer que les seigneurs féodaux, ayant 







46 INTRODUCTION 

à diviser le sol et le personnel de certains domai- 
nes , avaient soin , pour faire mesure exacte , de 
se partager « selon le jugement de Salomon» le 
corps de leurs paysans. Abusé par ces écrits, le 
public se persuade de plus en plus qu'avant la 
révolution de 1789 la nation française ne se com- 
posait guère que de victimes et de bourreaux. A 
ce sujet je citerai quelques faits qui réfutent l'opi- 
nion admise, et font apparaître sous un jour plus 
vrai la condition de nos pères. 

Beaucoup de documents conservent la descrip- 
tion fidèle des rapports qui ont existé , depuis 
l'origine du moyen âge jusqu'en 1789, entre les 
seigneurs et les populations placées sous leur 
dépendance. Je veux parler des titres qui s'étaient 
accumulés dans les archives des châteaux ou des 
abbayes, dans les dépôts confiés aux notaires, 
dans les greffes des parlements , des tribunaux 
ou des diverses juridictions de police. Ceux de 
ces documents qui ont échappé au vandalisme 
révolutionnaire sont maintenant classés dans les 
collections publiques, et ils y sont déchiffrés avec 
fruit par les habiles paléographes que forme 
notre École des chartes. Je n'ai jamais négligé 
l'occasion de connaître le sentiment des érudits 
qui gardent ces trésors de la science sociale ; et 
j'ai toujours appris avec étonnement qu'ils n'y 
trouvent aucune trace de cette oppression per- 
manente qui, d'après une opinion devenue fort 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'HISTOIRE 47 

commune, aurait été le trait caractéristique de 
notre ancien régime. 

Les travaux que ces savants commencent à pu- 
blier mettent en relief Texcellence des rapports 
qui unissaient les seigneurs, soit aux paysans*, 

1 « A part quelques faits isolés, nous avons vainement cherché, 
» dans la Normandie, les traces de cet antagonisme qui, suivant 
« des auteurs modernes, régnait entre les différentes classes de 
« la société du moyen âge. Les rapports des seigneurs avec leurs 
« hommes n^y sont point entachés de ce caractère de violence 
« et d^arbitraire avec lequel on se plaît trop souvent à les décrire. 
« De bonne heure les paysans sont rendus à la liberté; dès le 
« XV siècle le servage a disparu de nos campagnes. A partir de 
« cette époque, il subsiste bien encore quelques redevances et 
« quelques services personnels; mais le plus grand nombre est 
« attaché à la jouissance de la terre. Dans tous les cas, les obli- 
« gâtions tant réelles que personnelles sont nettement définies 
« par les chartes et coutumes. Le paysan les acquitte sans repu- 
i< gnance; il sait qu^elles sont le prix de la terre qui nourrit sa 
« famille; il sait aussi qu'il peut compter sur Taide et la protection 
« de son seigneur... » (Léopold Delisle, Études sur la condition 
de la classe agricole et Vétat de V agriculture en Normandie, au 
moyen âge. Évreux, 1851 ; 2 vol. in-8°. ) 

Les savants qui ont étudié Tancienne condition des paysans 
européens , sans se laisser égarer par les passions politiques de 
notre temps ^ sont tous arrivés à la même conclusion. Les per- 
sonnes qui^ à cet égard, ont adopté sans examen les préjugés révo- 
lutionnaires, renonceront à des erreurs invétérées si elles veulent 
bien prendre la peine de remonter, sous la direction des autorités 
compétentes, aux sources de la certitude. Je signalerai ici notam- 
ment les beaux ouvrages de M. Guérard sur Tancienne France, 
de M. de Maurer sur TAUemagne et de M. Tabbé Hanauer sur 
PAlsace. Ces tableaux fidèles du passé nous montrent les paysans 
jugeant eux-mêmes par la voie du jury leurs affaires civiles et cri- 
minelles, payant de faibles impôts , établissant sans contrôle les 
taxes relatives aux dépenses locales, ayant enfin devant leurs sei- 
gneurs des allures indépendantes qu'aucune classe des sociétés 
du Continent n'oserait prendre aujourd'hui devant la bureaucratie 
européenne (63, XI). 



48 INTRODUCTION 

soit aux bourgeoise Ainsi sont réfutées peu à 
peu les accusations que l'opinion publique a 

1 On peut consulter, au sujet de cette classe de rapports so- 
ciaux, une élude intéressante, publiée récemment sur les fhsti- 
tulions communales de Beaumont-en-Argonne. 

La commune de Beaumont a été régie pendant six siècles par 
la charte que lui donna spontanément, ^n 1182, son suzerain 
Guillaume de Champagne, archevêque de Reims, et que Charles V, 
roi de France, cessionnaire en 1379 des droits des archevêques, 
s^en gagea à respecter. Aux termes de cette charte, les impôts, 
d^ailleurs très-légers, sont fixés une fois pour toutes; la liberté 
individuelle est garantie. Les bourgeois élisent chaque année leurs 
magistrats municipaux, qui gouvernent la commune, rendent 
la justice civile et criminelle et donnent Pauthenticité aux con- 
trats. Les décisions touchant les intérêts communs sont prises, 
sur la place de Téglise paroissiale, par une assemblée composée du 
maire, des échevins et de quarante des bourgeois les plus éclairés. 

Le seigneur intervient à peine dans ce petit gouvernement 
local. Ses prérogatives se bornent : à nommer un juré qui , de 
concert avec deux autres désignés par les bourgeois , surveille 
remploi des fonds alloués sur les revenus seigneuriaux pour la 
défense et rémbellissement de la ville ; à faire grâce dans certains 
cas spécifiés ; enfin à recevoir le serment des magistrats nouvel- 
lement élus. Quant à ses obligations, elles consistent à défendre 
la commune contre les ennemis du dehors, sans imposer les 
habitants, ni les requérir pour le service militaire pendant plus 
de vingt -quatre heures. 

Les bourgeois ont , sur toute la partie du territoire non com- 
prise dans la réserve du seigneur, la jouissance libre et gratuite 
des produits spontanés du sol, des forêts et des eaux , à la seule 
condition de se conformer à certaines règles d^ordre public. La 
pêche du poisson , Tabatage du bois et la cueillette des fruits 
sauvages fournissent aux familles, surtout aux moins aisées, des 
subventions précieuses pour la nourriture, ainsi que pour la con- 
struction, Tameublement, Téclairage et le chauffage des habitations. 

Tel était le degré de liberté et de bien-être dont jouissaient 
les bourgeois de Beaumont, quMls se montrèrent constamment 
attachés à leur organisation municipale. Aux états de Vermandois 
réunis en 1556 pour la rédaction des coutumes de la province , 
ils déclarèrent fermement vouloir s'en tenir aux franchises con- 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES D'HISTOIRE 49 

dirigées contre rancien régime , tant que Ton a 
pu craindre le retour des abus qui Font discré- 
dité. Il est à désirer toutefois que la rectification 
des faits ne dégénère point en réaction, et qu'on 

tenues dans leur charte; et, au xviii" siècle, ils résistèrent avec 
une énergie digne d^un meilleur succès aux empiétements par 
lesquels la royauté inculqua à la France le mépris des coutumes, 
puis Tesprit de révolution ( 63 , III ). 

Il ne faudrait pas d'ailleurs objecter que la constitution dont 
je viens d'esquisser les principaux traits, n^auraiteu, au moyen 
âge, qu'un caractère exceptionnel. Les autres constitutions ur- 
baines s^appuyaient , en général, sur les mêmes principes. La 
loi de Beaumont elle-même fut octroyée par les seigneurs suze- 
rains à un grand nombre de villes du nord-est de la France ; et il 
paraît qu^au xvii« siècle elle régissait encore plus de 500 com- 
munes. ( Voir la Loy de Beaumont, coup d'œil sur les libertés et les 
institutions du moyen âge, par M. Tabbé Defourny.) 

Parmi les ouvrages qui reproduisent le mieux les institutions 
du moyen âge et qui démontrent que les communes urbaines 
avaient à cette époque une indépendance que celles de notre 
temps pourraient envier, je signale à ceux qui désirent s^instruire 
en ces matières VHistoire de la commune de Montpellier, par 
M. Germain. 

Je citerai encore une excellente monographie dans laquelle 
M. L. Charles décrit les admirables institutions dont jouissaient , 
au moyen âge, les bourgeois de la Ferté- Bernard (Sarthe). Celte 
description nous montre une très -petite ville tenant à honneur 
de fonder, avec ses seules ressources, une magnifique église, 
des établissements d'instruction et d'autres œuvres que des villes 
de même rang n'auraient plus même la pensée d'établir aujour- 
d'hui. M. Charles nous apprend en même temps que les libertés, 
source de celte initiative, prirent fin sous le gouvernement 
tyrannique de Louis XIV. Comme M. Aug. Thierry qui l'a guidé 
dans ses travaux, M. Charles déclare que, en ce qui concerne 
l'histoire nationale, il faut renouveler à fond l'opinion publique. 
« Pendant longtemps, dit-il, on n'a dévoilé que des infirmités 
« dans notre vieille histoire ; il est temps d'y rechercher les faits 
« qui l'honorent. » {De VAdminislration d'une ancienne commu- 
nauté d'habitants du Maine, Le Mans , 1862 ; 1 br. in-8°. J 



50 INTRODUCTION 

ne loue pas outre mesure les sentiments qui por- 
taient, en général, les seigneurs à assurer le 
bien-être de leurs vassaux*. 

Les légistes français , qui ont tant contribué à 
la dissolution de l'ancienne société , et qui pren- 
nent pour thèse habituelle l'éloge du régime nou- 
veau , commencent à s'apercevoir de leurs er- 
reurs. En étudiant le passé, ils découvrent, dans 
la vie de leurs ancêtres , des exemples de vertu 
qui deviennent rares de notre temps. Ainsi, 
dernièrement, un honorable magistrat % en pré- 

1 L^auteur du premier ouvrage cité à la note précédente, 
comparant les contrats du moyen âge à ceux qu'on fait de nos 
jours pour le défrichement des forêts dans la localité qu*il a étu- 
diée, constate que le prélèvement des ouvriers sur les produits 
du travail est d^autant plus grand que la date du contrat est plus 
reculée; il en conclut que les seigneurs étaient animés, au moyen 
âge, de sentiments généreux qui ne se retrouvent plus mainte- 
nant chez les propriétaires du sol. Tout ce que j*ai observé sur 
les défrichements accomplis maintenant en Orient et en Asie, 
dans des conditions semblables à celles qui régnaient au moyen 
âge en Occident , me donnent lieu de penser que cette conclusion 
est inexacte. La part large qui revient aux ouvriers orientaux ou 
asiatiques est due à la rareté de la population quMl faut attirer à 
tout prix, et à Tabondance d'une multitude de produits qu on ne 
saurait employer qu'en les attribuant aux ouvriers à titre de sub- 
vention. 11 y a lieu de penser qu'à toute époque les propriétaires 
se sont appliqués à tirer du sol le plus grand revenu, en respec- 
tant à la fois les lois économiques et les convenances morales 
qui conseillent de garantir aux populations les moyens de subsis- 
tance. Tout propriétaire résidant au milieu des populations atta- 
chées à son domaine s'inspire encore des mêmes principes. 
Voir les Ouvriers européens : notamment les Monographies vi, 
viïi , XIV, XXVI , xxvii , etc. rzi « Discours de feu M. Sapey, avocat 
général à la Cour impériale de Paris. {Moniteur du 6 novembre 
1860, p. 1313.) 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'HISTOIRE 51 

sentant dans une solennité Thistoire d'une grande 
famille de robe , rappelait que le xvi® siècle a été 
l'âge héroïque de la magistrature française. Enfin, 
un savant qui s'est spécialement dévoué à l'his- 
toire de la Provence*, a mis en complète lu- 
mière la décadence qui s'est produite, depuis 
le XVI® siècle , dans les mœurs de la famille. 

§ Y, 2« Les iraditiong conservées par les races stables. 

Les monuments et les parchemins ne fournis- 
sent pas le seul moyen de revenir à l'intelligence 
du temps passé : les hommes et le sol ont gardé 
plus qu'on ne le pense l'empreinte fidèle des 
siècles. Les paysans basques, par exemple, oc- 
cupent encore avec leurs familles les domaines 
sur lesquels leurs ancêtres étaient déjà établis 
avant l'ère chrétienne. Ils ont conservé le même 
langage, les mêmes occupations, les mêmes 
mœurs. Leur régime de succession est toujours 
celui qu'un auteur latin signalait dans ce pays il 
y a vingt siècles. Des vieillards de cette race, 
qui ont reçu de leurs pères la tradition de l'an- 
cienne France, déclarent que leur situation n'a 
pas été améliorée par nos révolutions politiques*. 

1 M. C. de Ribbe a décrit, dans les trois ouvrages suivants, les 
excellentes mœurs de Tancienne Provence : l'Ancien barreau du 
Parlement de Provence, Marseille, 1861, 1 vol. in-8»; une Famille 
au xvi« siècle, Paris, 1867, 1 vol. in-18; les Familles el to «octélféTS^.^^ 
France avant la révoluiion,Pans, iSHSy 1 vol. in-18. (Note de l/ 
;=: 2 J'ai recueilli cette opinion chez les paysans à famille-s/ 



/ i 



52 INTRODUCTION 

L'étude des coutumes basques révèle, en effet, 
une excellente constitution sociale, bien supé- 
rieure à plusieurs de celles qui se créent depuis 
le règne de Louis XIV. 

L'étude du métayage actuel apporte également 
des données précises sur les anciens rapports 
des propriétaires et des tenanciers (34, XIX). Ce 
système d'association, qui reste habituel dans 
nos provinces centrales et méridionales , était au 
XV® siècle , dans presque toute la France , la base 
de Torganisation rurale. Or les anciens baux, qui 
sont encore la règle d'une multitude de domai- 
nes, attestent que les relations du maître et du 
colon n'ont subi depuis quatre siècles aucun 
changement. D'un autre côté , ce genre de con- 
trat, fondé sur le partage des produits, identifie 
tellement les deux intérêts, qu'il exclut tout 
danger d'oppression. Les inconvénients qui, dans 
le métayage comme dans tous les rapports so- 
ciaux, résultent de l'imperfection humaine, pè- 
sent même sur le propriétaire plus que sur son 
associé. La situation de nos métayers du Centre et 
du Midi était autrefois, et est encore aujourd'hui, 
plus heureuse et plus digne que celle des ouvriers 
ruraux attachés aux fermes de l'Est, de l'Ouest 

du Lavedan. {Ouvriers des deux Mondes, t. !«', p. 150.) — M. Véron- 
Reville, cooseiller à la Cour impériale de Colmar, est arrivé, 
dans un ouvrage récent, à la même conclusion; il constate « que 
TAlsace, en 1789. n*avait aucune raison pour désirer une révo- 
lution ». 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES D'hISTOIRE 53 

et du Nord. Assurément des améliorations ont 
été introduites, depuis le moyen âgé, dans la 
condition des petits propriétaires et des tenan- 
ciers; mais elles ont été contre -balancées par 
des inconvénients jusqu'alors inconnus. Le mal 
dont nous souffrons depuis deux siècles , et sur- 
tout depuis la révolution, provient en grande 
partie de ce que les préjugés des populations et 
les passions des classes dirigeantes ne nous per- 
mettent pas, dans cette question, d'envisager les 
faits à leur vrai point de vue. 

§ VI. 3o Les rapports traditionnels du maître et du serviteur. 

Une autre considération m'a particulièrement 
frappé dans le cours des recherches que j'ai faites 
sur les mœurs de mes concitoyens. Si la révo- 
lution avait réellement soustrait les classes in- 
férieures à la prétendue tyrannie de l'ancien 
régime , on devrait constater que l'affection réci- 
proque des maîtres et des serviteurs se substitue 
peu à peu à de vieux sentiments d'antagonisme. 
Or les moins clairvoyants ne sauraient s'y mé- 
prendre : c'est dans le sens opposé que le chan- 
gement s'est produit. Les écrivains qui ont acquis 
une juste célébrité en décrivant les mœurs des six 
derniers siècles, mentionnent de touchants exem- 
ples de la solidarité qui existait alors entre le pro- 
priétaire et le tenancier, entre le patron et l'ou- 
vrier, et surtout entre le maître et le serviteur 



54 INTRODUCTION 

attaché à la famille. L'hostilité réciproque des 
deux classes est devenue, au contraire, un trait 
distinctif des mœurs modernes de la France. Les 
vieillards de notre temps ont tous vu pendant 
leur jeunesse, dans beaucoup de familles, des 
serviteurs identifiés avec les idées et les intérêts 
de leurs maîtres. Il ne reste plus que des ves- 
tiges de cet état de choses ; et, s'il ne se produit 
pas une réaction salutaire contre le mouvement 
qui nous entraîne, je doute que la génération 
qui nous suit voie un seul exemple de cette 
antique solidarité. 

Je ne veux pas dire que l'antagonisme social 
soit un fait nouveau, spécial à notre temps : je 
reconnais même que les discordes civiles avaient 
autrefois un caractère de violence qu'elles n'of- 
frent guère aujourd'hui. Mais il y a, entre les deux 
époques, celte différence essentielle que, sous 
l'ancien régime , chaque patron allait au combat 
soutenu par ses clients , ses ouvriers ou ses do- 
mestiques ; tandis que , désormais , il les rencon- 
trerait armés devant lui. Autrefois, après la lutte, 
on trouvait, dans l'ateUer et dans la maison, la 
paix et un repos réparateur. Aujourd'hui, la lutte 
régne dans la maison comme dans l'atelier ; elle 
continue d'une manière sourde, lorsqu'elle n'é- 
clate pas ouvertement ; elle mine sans relâche la 
société en altérant les conditions premières du 
bonheur domestique. Les écrivains qui s'inspi- 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES D'HISTOIRE 55 

rent des passions révolutionnaires et qui propa- 
gent tant de doctrines subversives, pourraient 
trouver, à leur foyer même, la réfutation de leurs 
systèmesfavoris:ilsn'auraientqu'àobserverdans 
leurs effets les sentiments haineux et l'esprit de 
rébellion de leurs serviteurs. Ces épreuves qui 
désolent maintenant toutes les familles, riches 
ou pauvres , soufFun des sévères enseignements 
qui nous ramèneront , en matière de science so- 
ciale, au sentiment du vrai. 

§ vu. 4o Les régimes féodaux qui conservent la paix sociale 

en Orient. 

L'étude de l'Europe a contribué plus encore 
que celle de la France à dissiper chez moi les 
préjugés qui régnent dans le milieu où j'ai vécu. 
Elle m'a présenté sous leur vrai jour les rapports 
sociaux que les révolutions ont détruits sur notre 
sol. 

L'ancien régime européen, même avec ses 
formes féodales, existe encore* dans l'Europe 
orientale, en Russie, en Pologne, en Turquie, 
en Hongrie , dans les principautés du Danube et 
dans les provinces slaves contiguës aux États al- 
lemands. Or chacun pourra constater, comme je 
l'ai fait moi-même, que, malgré les influences 

1 Les réformes faites depuis que ces lignes ont élë écrites (185'iJ 
dans plusieurs de ces contrées, n*y ont guère modifié, jusqu^à C3 
iour, les mœurs que j'ai pu observer. 





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56 INTRODUCTION 

perturbatrices qui de F Occident gagnent peu à 
peu rOrient, la solidarité des classes extrêmes 
de la société est encore le trait caractéristique de 
ces contrées; tandis que l'antagonisme de ces 
mômes classes se répand de plus en plus parmi 
les peuples qui adoptent nos idées. Je mentionne 
ce fait sans avancer une doctrine absolue. Assu- 
rément je ne prétends point soutenir que les so- 
ciétés de rOrient remportent en toutes choses 
sur celles de l'Occident, et notamment sur celles 
qui, en renonçant au régime de privilège, res- 
tent exemptes des deux vices dont nous souf- 
frons (1, III). Je veux seulement faire pressentir, 
en attendant une démonstration plus complète, 
combien nous nous égarons en prenant pour 
guide une fausse notion d'histoire, et combien 
notre essor se trouve entravé par des maux que 
nos pères n'ont point connus. 

§ YIII. 5o Rareté des faits d*antagoni8ine social au moyen âge. 

Ces erreurs historiques reposent sur certains 
faits exceptionnels, présentés à tort comme nor- 
maux et réguliers. 11 n'y a point de paradoxe qui 
ne puisse être établi sur de tels fondements. Si 
une école quelconque trouvait intérêt à discré- 
diter l'amour maternel , elle pourrait produire , à 
l'appui de sa doctrine, une longue énumération 
des cruautés exercées sur leurs jeunes enfants 
par des mères dénaturées. C'est ainsi qu'on a 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'HISTOIRE 57 

souvent cité les désordres de la Jacquerie , ceux 
de l'Auvergne au xvii® siècle , et plusieurs autres 
agitations populaires, comme témoignages d'un 
ancien état d'hostilité. Ces désordres n'ont eu 
qu'un caractère local et accidentel. Ils sont peu 
nombreux, et ne suffisent pas pour démontrer 
l'existence d'un état général de lutte entre les 
seigneurs et leurs vassaux. En jugeant ces événe- 
ments, il faut tenir compte, d'ailleurs, des perfides 
manœuvres de la royauté, qui, au lieu de réformer 
le régime féodal, l'a détruit avec le concours des 
légistes* (63, II et III). Les massacres qui ont 
eu lieu en 1846 dans une province slave, sou- 
mise à la domination airtrichienne , ont suffisam- 
ment montré à la génération actuelle les effets 
d'un tel abus d'autorité. 

Je n'admets pas non plus qu'on puisse con- 
damner les anciens rapports sociaux en se repor- 
tant aux jacqueries modernes qui nous sont mieux 
connues, et par exemple aux pillages de châ- 
teaux qui ont eu lieu de 1789 à 1793 dans plu- 
sieurs de nos districts ruraux. Ces violences, en 

1 Sauf d^honorables exceptions, les légistes ont toujours 
exercé en France une influence funeste. En aucun temps ils 
n*ont mieux compris leur devoir que les nobles ne Tout fait depuis 
le règne de Louis XIV. Ils ont secondé les envahissements et 
souvent les innovations injustifiables de nos rois, au lieu de s'i- 
dentifier avec les intérêts de la nation. Il n^y a donc pas lieu de 
s'étonner que toutes nos constitutions modernes aient refusé à 
ces deux classes la haute situation qui leur est acquise en Angle- 
terre en récompense d^une conduite opposée. 



58 INTRODUCTION 

effet, ne se sont guère étendues au delà des loca- 
lités où les relations normales de propriétaire 
à tenancier avaient été rompues, depuis plus 
d'un siècle , par l'absentéisme de la noblesse de 
cour. On n'en a point ressenti le contre-coup en 
Bretagne, en Anjou, en Vendée et dans les pro- 
vinces montagneuses du Centre et du Midi, où 
les propriétaires continuaient à résider au mi- 
lieu de leurs tenanciers. On compte encore par 
centaines les vieilles familles qui n'ont jamais 
quitté les terres de leurs aïeux, et qui ont été 
protégées par la population locale contre les en- 
treprises des comités révolutionnaires organisés 
dans les villes du voisinage. 

La révolution de 1789 n'a pris que par exception 
le caractère d'une guerre sociale. Elle a été, comme 
beaucoup d'agitations de l'ancienne France, une 
lutte en partie justifiée par la corruption des 
classes dirigeantes (9, VIII). Ceux qui voient dans 
cet événement une revanche contre une pré- 
tendue tyrannie des deux classes privilégiées, 
ceux surtout qui considèrent comme un mouve- 
ment national les pillages et les spoliations ^ de 



1 Les destruclions de propriété ont souvent été opérées, à cette 
époque, par les agents de la force publique, malgré la résistance 
des populations. G^est ce qui arriva, par exemple, lors de la dis- 
persion violente des sépultures royales de Saint-Denis. Les quatre 
agents chargés de cette expédition, ayant été une première fois 
inquiétés par Pattitude des habitants, réclamèrent du Comité de 
salut public la force nécessaire pour opérer à huis clos. Les pa- 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES D'hISTOIRE 59 

cette époque, seraient certainement ramenés à 
des opinions plus justes, s'ils observaient atten- 
tivement les passions et les appétits qui se dé- 
veloppent aujourd'hui dans les bas -fonds de la 
société. Les agressions commises en décembre 
1851 , nous révèlent assez les scènes de violence 
qui se produiraient si, ce qu'à Dieu ne plaise , les 
ennemis de la propriété arrivaient au pouvoir et 
s'y maintenaient par une seconde Terreur. Les 
théoriciens de cette nouvelle révolution, adoptant 
les motifs donnés pour la première , ne seraient- 
ils pas fondés à signaler ces attentats comme un 
témoignage de l'oppression qui aurait été exer- 
cée , de notre temps , par les propriétaires sur la 
partie pauvre de la nation * ? 

Je n'aperçois plus chez nous aucune école po- 
litique disposée à conclure de ces réflexions que 
le régime de privilège, détruit en 1789, doive 
être préféré au régime de droit commun qu'ac- 
ceptent maintenant toutes les nations libres et 

piers de Tua de ces agents, qui fut Tun de mes prédécesseurs 
dans la chaire de métallurgie à TÉcole des mines de Paris, con- 
tiennent à ce sujet de curieux détails. Je trouve dans un rapport 
signé, adressé au Comité de salut public, le passage suivant, où 
je conserve l'orthographe de Toriginal : « Le citoyen Mégnié de- 
« mande une autorisation du Comité de salut public pour reloui>- 
« ner lundi achever cette mission, et afin qu'il puisse obliger de 
« faire fermer l'église , pendant cette expédition , pour empêcher 
« les curieux fanatiques d'augmenter par leurs halaine impure 
« le poison qui s'exhale de ces vils cadavres {sic), » 

^ Cette prévision (de 1856) a été justifiée par les événements 
accomplis à Paris du 18 mars au 31 mai 1871. ( Note de 1872. ) 



60 INTRODUCTION 

prospères. En me référant aux faits exposés dans 
les sept Livres suivants, je crois même être en 
mesure d'établir que la solution des problèmes 
sociaux se trouvera, non dans les institutions qui 
maintiennent systématiquement l'inégalité entre 
les bommes, mais bien dans les sentiments et les 
intérêts qui créent entre toutes les classes Thar- 
monie encore plus que l'égalité. Toutefois, avant 
de commencer cette démonstration, j'ai dû pro- 
tester contre la croyance à un état ancien d'anta- 
gonisme. J'ai dû indiquer, en outre, comment on 
peut s'assurer que nos pères n'étaient, ni des op- 
primés , ni des oppresseurs ; qu'ils formaient une 
nationalité digne de respect ; et qu'enfin l'étude 
de leurs actes de patriotisme nous serait plus pro- 
fitable que la discussion des dangereuses utopies 
de notre temps. 

§ IX. La mission actuelle des historiens consiste surtout 
à restaurer le respect du passé. 

Nos révolutions successives , en compensation 
de beaucoup de maux, ont fait justice de certains 
abus reprochés bruyamment à l'ancien régime ; 
et l'on peut désormais rappeler les vertus du 
passé sans crainte de provoquer des réactions 
injustes. Ce n'est donc pas seulement dans l'in- 
térêt de l'art qu'il faut recommander, avec plu- 
sieurs écrivains éminents*, le respect de l'an- 

^ « Je Youdrais qu^on apprît à nos enfants cette vieille langue, 



CH. 6. — DANGER DES FAUSSES THÉORIES d'HISTOIRE 61 

cienne France : c'est aussi au nom des grands 
exemples d'harmonie sociale que la science nous 
y fait découvrir. L'historien ou le romancier qui 
se placerait pour la première fois à ce point de 
vue, en s'appuyant sur l'étude des faits et des 
mœurs , nous transporterait , pour ainsi dire , en 
pays inconnu. Il remettrait en honneur les saines 
pratiques de nos aïeux. Il nous habituerait à cher- 
cher dans l'expérience de notre race les éléments 
du nouveau régime que nous voulons fonder, et il 
aurait ainsi sur la réforme sociale une bienfai- 
sante influence. 

Il est temps de dissiper l'erreur qui porte chez 
nous tant d'écrivains à glorifier tous les actes et 
toutes les tendances de la révolution française, 
en vue de relever dans le monde l'ascendant de 
notre nation. C'est en vain qu'on voudrait at- 
teindre ce but en altérant l'histoire , et en affir- 
mant que l'opinion européenne admire ce qu'au 
contraire elle condamne sévèrement. Nos rivaux 
ne ratifient point les louanges que nous nous dé- 
cernons nous-mêmes ; ils blâment avec vivacité , 
souvent même avec une insistance maligne ou 
hostile , les attentats et l'ignorance de notre école 
révolutionnaire. 

« dédaignée des grammairiens, qui n^y ont jamais rien entendu. 
« Nos voisins d*outre-Rhin ont introduit dans leurs écoles Tétude 
« du vieil allemand; ils s*en trouvent bien. La jeunesse apprend 
« tout ensemble à aimer le langage et à respecter les idées de ses 
« aïeux. » (Ed. Laboulaye, Journal des Débats, 1-2 sept. 1862. \ 



62 INTRODUCTION 

AU milieu de nos erreurs, nous n'avons qu'un 
argument à opposer à ces critiques : c'est que la 
révolution a écarté certains désordres qui souil- 
lèrent les régimes sociaux de Louis XIV, du 
Régent et de Louis XV. Malheureusement, pour 
y parvenir, elle a fait appel à la passion plus qu'à 
la vertu : elle a calomnié les hommes et les choses 
du passé , poiu* détertniner les contemporains à 
supporter ses propres crimes. Aujourd'hui les 
désordres de la royauté ont disparu, mais nous 
conservons les préjugés répandus par la révolu- 
tion. Dégagés de toute crainte au sujet du passé, 
nous devons revenir à la vérité par l'étude impar- 
tiale des faits. Nous demanderons aux meilleures 
pratiques de nos pères les vrais moyens de ré- 
forme. Nous retrouverons en même temps dans 
cette voie , plus sûrement que dans la propaga- 
tion des paradoxes révolutionnaires, la prépon- 
dérance morale que l'Europe nous accordait au 
XVII® siècle. Ceux qui prétendent encore glorifier 
la révolution de 1789 devraient d'abord déclarer 
qu'ils la tiennent pour terminée. 



Cfl. 7. — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 63 



CHAPITRE 7 



LA METHODE QUI CONDUIT LE PLUS SUREMENT A LA REFORME 
EST l'observation DES FAITS SOCIAUX 



§ I. La pratique de la méthode remonte à Torlglne 
des premières sociétés. 

Pour réunir les matériaux de cet ouvrage , j'ai 
observé personnellement, depuis Tannée 4829, 
dans leurs détails et dans leur pratique , les insti- 
tutions des peuples de l'Europe et des régions 
contiguës de l'Asie. Les faits ainsi recueillis 
m'ont permis de remonter, par déduction, aux 
principes fondamentaux de la vie sociale et aux 
applications qu'il convient d'en faire aujourd'hui. 
Je n'ai tenu d'ailleurs pour avérés ces faits et ces 
principes qu'après les avoir contrôlés par des 
observations nombreuses, et par le jugement de 
certaines autorités sociales (8,1). 

Je ne crois pas nécessaire d'appuyer sur une 
dissertation le principe de cette méthode , c'est- 
à-dire de démontrer que , dans le gouvernement 
des hommes comme dans l'étude du monde phy- 
sique, on arrive au vrai par l'emploi simultané de 
l'observation et du raisonnement. Cette démon- 
stration pourrait faire l'objet d'une thèse litté- 
raire ; mais elle serait déplacée dans un ouvrage 
tendant à une conclusion pratique. A l'époque où 



64 iNTRœ>ncTiON 

je m'adonnais surtout aux sciences physiques^ j'ai 
souvent constaté la stérilité de ceux qui se flat- 
taient de les servir en dissertant sur le choix de 
la méthode. Je m'aperçois chaque jour qu'il en 
est de même dans toute autre recherche. Je vois 
que, pour cultiver avec fruit la science sociale, 
il s'agit moins de vanter la méthode d'observa- 
tion que d'en faire un judicieux usage. Cette mé- 
thode, aussi vieille que l'espèce humaine, a été 
employée par beaucoup d'hommes éminents, 
bien avant qu'Aristote, Bacon et Descartes la 
recommandassent à l'attention des philosophes. 
Il en est encore ainsi de nos jours. Les personnes 
auxquelles j'ai demandé le contrôle de mes con- 
clusions doivent elles-mêmes à cette méthode la 
supériorité reconnue dont elles jouissent. Elles 
ont observé plus profondément que leurs con- 
temporains certains phénomènes sociaux, et elles 
ont tiré avantage de cette étude poiu* faire pros- 
pérer leurs propres entreprises et les corpora- 
tions locales vouées au bien pubUc. L'écrivain 
qui traite de la science sociale , de même que le 
citoyen qui la pratique , doit surtout justifier sa 
méthode par le résultat. J'atteindrais ce but si je 
mettais en lumière des faits et des principes obs- 
curcis par la passion ou le préjugé et si je réu- 
nissais, dans une commune pensée de réforme, 
des hommes livrés jusqu'à présent au doute et à 
la discorde. 



CH. 7. — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 65 

Je ne saurais cependant me dispenser de rap- 
peler les circonstances dans lesquelles ma mé- 
thode a été appliquée y et les principaux moyens 
auxquels j'ai eu recoure ; car le mérite de l'ob- 
servation dépend de la pratique de l'observateur. 
Je me trouve ainsi amené à parler de moi plus 
que je ne le voudrais. Mais ce qui est peu séant 
chez les auteurs tirant surtout d'eux-mêmes, par 
la méthode du raisonnement , la matière de leurs 
écrits y devient une obligation pour ceux dont le 
rôle se réduit à mettre en œuvre la matière four- 
nie par l'étude des faits. Sous ce rapport, les 
personnes vouées à la science sociale devront , à 
l'avenir, imiter de plus en plus l'exemple des 
chimistes, qui ont presque achevé l'exposé d'une 
découverte lorsqu'ils ont décrit le moyen à l'aide 
duquel ils ont opéré. Le temps n'est pas éloigné 
où l'on réfutera suffisamment une doctrine so- 
ciale ou un ouvrage d'histoire en constatant que 
l'auteur n'a jamais rien observé en dehors du lieu 
qu'il habite. 

§ II. Circonstances qui ont conduit TAuteur à comprendre 

la nécessité de la méthode. 

En quittant les écoles après la révolution de 
1830, je me trouvai au milieu du mouvement qui 
portait les esprits vers l'étude des questions so- 
ciales. Je remarquai surtout l'ardeur avec la- 
quelle plusieurs de mes condisciples propagèrent 



S6 

akrs la doctrine da samt»«niMmî«me, qui dot à 
leurs travaux et i knr mérite perscMuid une cer- 
taine câébrité. Ne pouraiit, ni partager les opi- 
nions de mes amis, ni démontrer renreor dans 
laqudle ils s'engageaimt, je onnpris qu'en ma- 
tière de science sociale nos écoles n'<^Braient au- 
cune méthode qui aidât à distinguer le vrai d'avec 
le faux et suppléât a l'inexpérience de la jeu- 
nesse. Sentant mon impuissance et ne trouvant 
aucune direction auprès de nos msdtres, je cher- 
chai avec ardeur, dans cet ordre de connais- 
sances, des moyens de certitude. 

Suivant le précepte du grand homme qui m'a 
fourni l'épigraphe de cet ouvrage , et m'aidant du 
scepticisme propre à notre temps, je tins pour 
non avenues, jusqu'à vérification personnelle, 
les opinions au milieu desquelles j'avais été élevé. 
Comme il ne me fut pas possible de me sous- 
traire à certaines convictions, je recherchai avec 
sollicitude les preuves qui semblaient les com- 
battre , et je fréquentai les hommes de bien imbus 
de convictions opposées. Je conformai, autant 
que possible, ma conduite à la pratique de ceux 
qui jouissaient de l'estime publique, et je n'a- 
doptai comme axiome fondamental que le devoir 
d'aimer mes semblables et de me rendre utile à 
mon pays. M'inspirant en outre de la pensée re- 
produite en tête de cette Introduction, je compris 
que je ne me rendrais un compte exact des in- 



CB. 7. — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 67 

stitutions de la France qu'en les rapprochant de 
celles des pays étrangers. Pour embrasser des 
termes de comparaison suffisants, je résolus d'é- 
tendre mes observations à l'ensemble des nations 
européennes. J'admis enfin comme règle de mes 
études que je devais demander l'exemple du bien 
aux peuples libres et prospères (8, II et VIII), 
chez lesquels toutes les classes, unies par une 
solidarité intime, se montrent dévouées au main- 
tien de la paix publique. 

Je n'ignore pas que quelques-uns de mes con- 
temporains , croyant faire preuve de patriotisme , 
repoussent a priori ce genre d'enseignement : 
mais cette disposition d'esprit est condamnée 
par la pratique universelle des nations civilisées. 
Je ne crains pas d'affirmer que le mépris des 
bons exemples est l'incHnation habituelle des 
populations inférieures. La méthode d'imitation 
est usitée depuis les temps les plus reculés, dans 
l'art de la guerre; et toute négligence à cet égard 
a été bientôt punie par des revers ^ Elle est suivie 
avec non moins de succès dans les arts usuels; tous 
les législateurs fameux y ont eu recours ; enfin les 
penseurs célèbres en ont proclamé l'excellence 
chez les anciens comme chez les modernes *. 

Le programme que je m'étais tracé, bien que 
simple en apparence, souleva dans l'application 

1 Voir l^épigraphe de cette Introduction. :— ^ ^ Voir l'épigraphe 
du Livre Vil , et le Chapitre 53, II. 



68 INTRODUCTION 

des difficultés que je n'avais pas soupçonnées : 
ces difficultés se trouvèrent en moi-même plus 
que dans les faits extérieurs. Je surmontai assez 
aisément les obstacles qui naissent de Téloigne- 
ment des lieux , de la multiplicité des faits , de la 
diversité des hommes et des langages; mais, 
égaré d'abord par mes opinions préconçues, je 
vis souvent qu'il m'était encore plus difficile d'ap- 
précier sainement les faits que de les observer 
avec impartialité. Cependant je réussis peu à peu 
à dominer mes premières impressions , en m'as- 
surant qu'elles étaient en contradiction avec la 
pratique des hommes qui ont conquis l'estime 
publique par leurs succès et par leurs vertus. 
Beaucoup d'opinions et d'habitudes que je consi- 
dérais depuis l'enfance comme des indices de la 
supériorité de notre pays , m' apparurent à la fin 
comme les causes de ses désordres et de ses re- 
vers. Je compris que les véritables éléments de 
la réforme seraient indiqués par le rapproche- 
ment de deux séries de travaux : par l'analyse 
méthodique des erreurs de nos maîtres et de nos 
lettrés ; par la recherche des bons exemples que 
donnent les Autorités sociales de l'Europe. Je 
commençai à entrevoir qu'au lieu de changer 
sans cesse nos lois écrites , comme nous le fai- 
sons si stérilement depuis 1789, il fallait décider 
les classes dirigeantes de la nation à modifier 
leurs idées et leurs mœurs. 



CH. 7. — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 69 

Cette réaction ne s'opéra point sans résistance 
dans mon esprit ; cependant l'évidence des faits 
ne tarda pas à triompher de mes préjugés. Dès 
que j'eus reconnu l'inexactitude de plusieurs opi- 
nions au milieu desquelles j'avais été élevé, je 
m'habituai si bien à subir l'autorité de l'expé- 
rience, que j'éprouvai bientôt plus de satisfac- 
tion à découvrir mes erreurs que je n'en trou- 
vais précédemment à me croire en possession de 
la vérité. 

§ III. Programme Inspiré en 1833 par la méthode , puis appliqué 
chaque année par des voyages en Europe et en Asie. 

Mon programme fut arrêté en 1833. Depuis 
]ors j'en ai poursuivi l'exécution , en partageant 
également mon temps entre les pays étrangers 
et la France , qui était le but principal de mes 
travaux. Comme mon point de vue se modifiait 
progressivement par l'observation, j'ai dû véri- 
fier souvent les mêmes faits. C'est ainsi que j'ai 
revu, au moins à trois reprises, la plupart des 
contrées de l'Europe et les régions contiguës de 
VAsie. 

J'ai partout entrepris trois sortes d'études qui 
me mettaient en contact avec les classes diri- 
geantes , avec les chefs de grandes entreprises , 
et surtout avec les populations ouvrières. 

Chargé, dans le corps savant auquel j'ai l'hon- 
neur d'appartenir, d'enseigner la métallurgie. 



70 INTRODUCTION 

j'ai spécialement appliqué à cette branche d'ac- 
tivité les études que j'avais à faire sur l'industrie 
et le commerce. J'ai observé, en premier lieu, 
dans toute l'Europe , les procédés techniques et 
les conditions économiques de l'extraction des 
minerais et de la production des métaux. Je me 
suis plus attaché que mes devanciers à étudier 
l'organisation commerciale des exploitations, la 
situation des ouvriers ainsi que les rapports variés 
qui les unissent à leurs patrons. De nombreuses 
missions, données sur la demande de gouverne- 
ments étrangers, m'ont procuré l'occasion de 
voir de près les organisations sociales les plus 
curieuses. Enfin j'ai dirigé de grandes entre- 
prises , et j'y ai trouvé l'occasion de m'instruire 
en me concertant avec des administrateurs for- 
més au milieu de sociétés fort diverses. 

J'ai profité , en second lieu , de ces missions 
et de ces voyages pour me lier avec beaucoup 
de personnes exerçant des fonctions politiques 
ou administratives. J'ai toujours recherché leur 
société pour conncdtre leurs opinions et ob- 
server leur pratique en matière de science so- 
ciale. 

En troisième lieu enfin, je me suis imposé l'o- 
bligation d'étudier moi-même, dans toutes les 
régions de l'Europe , plus de trois cents familles 
appartenant aux classes les plus nombreuses de 
la population. J'ai consacré au moins une se- 



CH. 7. — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 71 

maine, souvent un mois entier à faire la mono- 
graphie * de chacune d'elles. J'ai voulu surtout 
scruter dans ses détails la vie matérielle , intel- 
lectuelle et morale de familles appartenant aux 
principales races européennes. J'ai constaté en 
même temps comment les intérêts de ces familles 
se lient à ceux, des classes supérieures de la so- 
ciété. J'ai conversé en cinq langues avec la plu- 
part de ces familles. J'ai pu comprendre directe- 
ment les réponses faites en trois autres langues 
aux questions posées par des interprètes dressés 
de longue main à cette pénible tâche. C'est seu- 
lement dans l'extrême Nord et dans l'extrême 
Orient que j'ai dû confier à mes collaborateurs 
l'interprétation des demandes et des réponses , 
non sans tirer un grand secours de la vue des 
hommes et des lieux ou des impressions mani- 
festées par les interlocuteurs. 

§ IV. Moyens constants d'application fournis par les étrangers 
qui affluent à Paris et aux Expositions universelles. 

Les étrangers qui affluent à Paris m'ont fourni 
les moyens de compléter ces études. Chargé en 

* Voir à la fin de rouvrage la Pièce I. — Les personnes qui 
désireront connaître la Méthode des monographies, que j'ai pré- 
sentée comme le fondement de Tobservation appliquée aux faits 
sociaux, pourront consulter, dans les Ouvriers européens, Texposé 
que j'en ai fait, ou le résumé qui en a été publié par les soins de 
la Société d'économie sociale, sous le titre suivant : Instruction sur 
la méthode d'observation dite des monographies de famille. 



72 INTRODUCTION 

outre d'organiser, sous Fautorité de S. A. I. le 
prince Jérôme Napoléon, Texposition universelle 
de 1855 , à Paris , ainsi que la section française de 
Texposition de 1862 , à Londres*, j*ai pu étendre 
mes observations, en ce qui concerne les opinions 
et les mœurs des classes aisées , aux parties du 
monde que je n'avais pas personnellement visi- 
tées. Lorsque la nécessité de ces travaux métho- 
diques sera mieux appréciée , Paris offrira , pour 
le progrès de la science sociale, de précieuses 
ressources. Ceux de nos écrivains qui, dans ces 
derniers temps, ont émis tant de fausses idées, se 
sont souvent appuyés sur certaines opinions qu'ils 
prêtent aux nations étrangères. Ils auraient pu 
cependant, presque sans sortir du cabinet où Us 
élaborent leurs systèmes, obtenir d'hommes bien 
informés la preuve de leurs erreurs. 

1 Plus tard , j^ai été chargé de dresser le plan de TExpositioii 
universelle de 1867 à Paris , puis j'en ai dirigé l'exécution ( note 
de 1872). J'y ai encore trouvé de précieuses informations. 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 73 



CHAPITRE 8 

LES PRINCIPES INDIQUÉS PAR l'OBSERVATION DOIVENT ÊTRE VÉRI- 
FIÉS PARTOUT OU RÈGNE UNE BONNE PRATIQUE SOCIALE, NOTAMMENT 
AUPRÈS DES MAITRES AYANT L^AFFECTION DE LEURS SUBORDONNÉS. 

§ I. Nécessité et choix des contrôles , touchant les laits observés 

selon la méthode. 

En poursuivant cette étude des hommes et 
des choses, -je m'efforçai d'en déduire les doc- 
trines qui devaient être le couronnement de mon 
entreprise. Quelques conclusions prématurées, 
dont l'erreur me fut ultérieurement démontrée , 
m'apprirent bientôt que cette recherche était la 
partie épineuse de ma tâche. Je craignis d'obéir 
malgré moi à certaines impressions reçues de- 
puis l'enfance , et de me faire illusion sur l'im- 
partialité avec laquelle je cherchais la vérité. J'ad- 
mis dès lors que mes conclusions me resteraient 
suspectes aussi longtemps qu'elles ne seraient 
point approuvées par ceux qui , en raison de leur 
situation éminente et de leurs qualités recon- 
nues, se présenteraient comme les autorités na- 
turelles de la science sociale. Le choix de ces 
autorités n'a point été arbitraire : il m'a été par- 
tout indiqué par l'opinion publique; et il ne 
sera pas inutile d'indiquer ici les principaux 
peuples et, chez chaque peuple, les principales 

RÉFORME SOCIALE \ — "i 



74 INTRODUCTION 

catégories sociales qui ont surtout contribué à 
produire pour moi l'évidence, en me fournissant 
les faits à observer ou les moyens de contrôle. 

§ II. Choix des contrôles, parmi les diverses nations. * 

La nation anglaise est Tune de celles que l'o- 
pinion européenne place au premier rang ; c'est 
chez elle que j'ai trouvé le plus d'idées justes et le 
moins de préjugés K Les Anglais qui ont reçu une 
éducation libérale complétée par des voyages, 
appréciant exactement les faits soeiaux, et ils 
sont disposés à communiquer leur pratique et 
leurs opinions aux étrangers admis dans leur 
intimité. J'ai personnellement puisé à cette source 
beaucoup de lumières. Mais la réserve et l'indivi- 
dualisme , traits dominants de la vie publique et 
privée de l'Angleterre, y rendent ces relations 
d'amitié fort rares. En outre, la masse des classes 
moyennes ne s'élève point à cette hauteur. Ab- 
sorbée dans les opérations de l'industrie et du 
commerce, elle est peu portée à convertir pour 
un étranger sa pratique en théorie. Elle n'hé- 

1 J'ai retrouvé de nos jours, chez les Anglais, la supériorité 
signalée il y a plus d'un siècle par Montesquieu, qui avait visité 
TAngleterre et y entretenait des relations d'affaires et d'amitié. 
« Si Ton nie demande, dît-il, quels préjugés ont les Anglais, en 
<i vérité je ne saurais dire lequel, ni la guerre, ni la naissance, 
« ni les dignités, ni les hommes à bonnes fortunes, ni les délices 
« de la faveur des ministres; ils veulent que les hommes soient 
<« hommes ; ils n'estiment que deux choses : la richesse et le mé- 
« rite. » ( Pensées diverses.) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 75 

site guère à refuser une information en échange 
de laquelle elle n'aperçoit pas une chance de pro- 
fit personnel. Souvent même le premier contact 
avec un étranger développe chez elle un senti- 
ment peu bienveillant, presque hostile. Enfin, 
sur plusieurs points essentiels que je signalerai 
dans le cours de cet ouvrage (54, X et XXII), 
l'Angleterre s'écarte des meilleures traditions eu- 
ropéennes. L'étude de ce pays n'est donc pas 
complètement fructueuse pour l'observateur qui 
n'y peut séjourner longtemps, ou qui n'y est 
point servi par de vieilles relations. 

Les États-Unis de l'Amérique du Nord consti- 
tuent les plus brillants essaims des sociétés eu- 
ropéennes : je regrette donc que l'étendue de ma 
tâche ne m'ait pas laissé le temps d'appliquer à 
ce pays mon plan d'études. Disposant, comme 
mes lecteurs, des informations publiées par quel- 
ques écrivains que j'aurai souvent l'occasion de 
citer, j'ai en outre recherché, autant que pos- 
sible, la société des Américains éminents. Ce 
sont surtout leurs entretiens qui m'ont fait entre- 
voir les principaux vices de nos institutions ci- 
viles, de celles notamment qui touchent à la con- 
dition des femmes et au système de transmission 
des biens. 

Les peuples allemands m'ont présenté d'excel- 
lents modèles, surtout en ce qui concerne la reli- 
gion, le travail (35, II), l'enseignement et le^ 



76 INTRODUCTION 

autres détails de la vie privée. J'aurais désiré que 
le cadre de cet ouvrage me permît de mettre plus 
complètement en relief les traits spéciaux à leurs 
nombreuses provinces. 

Les Etats Scandinaves m'ont offert, sur une 
grande échelle , la meilleure organisation de la 
famille; et j'ai compris, dans le cours de mes 
études, l'influence utile que leurs anciens émi- 
grants ont dû exercer sur les nations de l'Europe 
occidentale. 

La Russie et les États slaves du Centre et de 
rOrient fournissent peu d'exemples que l'Europe 
doive imiter aujourd'hui; mais, en conservant 
intactes la famille patriarcale et la commune ru- 
rale (65, VI), leurs populations peuvent nous 
rendre Fintelligence des institutions sociales du 
moyen âge (6, III à V); elles nous donnent aussi 
une vue plus nette sur celles qui conviennent au 
temps présent. 

Les races établies dans les hautes montagnes 
qui s'étendent, au midi de l'Europe , des Balkans 
aux Pyrénées, ont été pour moi la source des en- 
seignements les plus précieux. Ces régions de la 
Turquie, de la Grèce, de l'Autriche, de la Suisse, 
de l'Italie et de l'Espagne , offrent des modèles 
admirables touchant l'énergie des croyances, la 
frugaUté des mœurs , le respect du pouvoir pa- 
ternel, la fermeté de l'éducation domestique, et 
surtout l'étendue des libertés locales. Ces modèles 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 77 

seront consultés avec fruit lorsque, réagissant 
contre dès entreunements irréfléchis , nous aper- 
cevrons enfin l'abîme creusé dans les plaines et 
sur les rivages de l'Occident, par les abus de la 
richesse et les excès du régime manufacturier. 

La France est probablement, entre les nations 
prépondérantes de l'Europe , celle où l'on trouve 
le plus d'erreurs et de préjugés. C'est aussi l'une 
de celles où les institutions des temps de pros- 
périté ont été le plus faussées par les abus de l'an- 
cien régime et par les imprudentes nouveautés 
de la révolution. Cependant elle présente encore 
aux étrangers d'utiles leçons : elle a gardé d'ex- 
cellents restes de ses anciennes mœurs et elle 
adonné, de nos jours, des exemples qui l'hono- 
rent. La sociabilité de ses habitants lui assigne , 
en outre, un rôle éminent dans cette œuvre 
d'enseignement mutuel. Le premier contact d'un 
Français avec un compatriote ou avec un étran- 
ger est presque toujours bienveillant et sympa- 
thique. Les Français font aisément vibrer les 
sentiments nobles avec l'amour de l'humanité. 
Dans cette disposition d'esprit, ils échangent leurs 
idées sans arrière -pensée d'égoïsme. Lorsqu'on 
rencontre dans notre pays un homme chez 
lequel ces aptitudes se joignent à celles que 
donne le maniement des affaires , on trouve dans 
sa conversation des trésors d'expérience et de 
méditation. Je dois à la libéralité quirègjAô d^ws» 



78 INTRODUCTION 

nos échanges d'idées les plus utiles éléments 
de cet ouvrage. Cette propension généreuse et 
charmante , si elle peut se maintenir malgré les 
révolutions et les discordes civiles, assurera 
toujours à notre race une certaine supério- 
rité dans la culture de la science sociale*. 



§ III. Choix des contrôles, parmi les diverses classes 

de la société. 

En cherchant les classes de personnes le plus 
propres à contrôler les résultats déduits de Tob- 
servation, je crus d'abord devoir me tenir en 
garde contre celles qui subordonnent habituelle- 

1 Le système des annexions territoriales opérées par la force, 
malgré ia volonté des peuples, est le grand fléau de TOccident. 
Pratiqué, contre l'inclination naturelle de notre race, par la dic- 
tature militaire de Napoléon I«% ce système n*a pas été répudié 
par les gouvernements de la sainte -alliance: il vient d^être ap- 
pliqué en 1871 , avec une cruauté réfléchie et avec Papprobation 
apparente des races germaniques. Ce nouveau scandale confirme 
ce que j^ai dit de la plus éminente qualité de Tesprit français. 
Libre enfin de revenir à ses propres instincts et à ses meilleures 
traditions, la France restaurera, par son exemple, la pratique et 
la doctrine du droit des gens. Elle flétrira les annexions qui ne 
sont point fondées sur Tentente pacifique de tous les intéressés ; 
elle renoncera même aux revendications les plus justes qui ac- 
croîtraient, pour rOccident, le danger des grandes catastrophes. 
{ U Organisation de la famille , Avertissement.) La France re- 
prendra ainsi son ascendant par les moyens qu^employèrent saint 
Louis et Henri IV. Elle trouvera dans le retour à telle vertu ou 
à telle vérité , la force que ne lui donnerait pas la conquête ar- 
mée des provinces qu'elle a perdues. Au contraire, la France 
consommera sa ruine et préparera celle de TOccident, scelle se 
flatte de réparer ses fautes en devançant ses ambitieux voisins 
dans les voies de la paix armée. (Note de 1872.) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 79 

ment leurs pensées aux convictions religieuses. 
Je craignais que des croyances très-exclusives de 
leur nature, ne fussent incompatibles avec l'exacte 
appréciation des faits et Timpartialité des conclu- 
sions. L'expérience a promptement modifié cette 
première impression. J'ai assurément observé 
beaucoup d'hommes dont la foi est entachée par 
des erreurs de jugement et par l'esprit dMntolé- 
rance (62, II). Je connais, d'un autre côté, quel- 
ques personnes étrangères aux pratiques reli- 
gieuses , qui possèdent un jugement sain , et se 
dévouent au bonheur de leurs semblables aussi 
naturellement que d'autres s'abandonnent au mal 
et à l'égoïsme. Mais , en général, j'ai obtenu peu 
de secours des sceptiques ; car leurs actions et 
leurs pensées* prennent rarement pour but le 
bonheur de leurs semblables. L'intelligence de 
la science sociale procède du cœur encore plus 
que de l'esprit; et je ne l'ai guère rencontrée 
que chez ceux qui , tout en maintenant une juste 
démarcation entre les dogmes et les lois civi- 
les, croient que l'existence de l'homme con- 
tinue au delà de la présente vie, et que notre 
future destinée dépend surtout de l'amour que 
nous accordons à nos semblables. 

J'ai rarement trouvé auprès des clergés euro- 
péens des opinions complètement justes sur les 
questions sociales. Sans doute la pratique du mi- 
nistère ecclésiastique révèle à ceux qui s'y vouent 



80 INTRODUCTION 

la plupart des conditions de l'ordre moral et ma- 
tériel; et il y a, sous ce rapport, plus de. science 
réelle chez un simple prêtre de village que chez 
beaucoup de libres penseurs. Cependant l'habi- 
tude du prosélytisme, l'un des principaux devoirs 
de tous les clergés, fausse parfois leur esprit. Les 
clercs sont, en général, peu disposés à reconnaître 
l'infériorité des populations attachées à la culture, 
et encore moins à l'expliquer par l'insuffisance 
intellectuelle ou morale des autorités religieuses 
(14, 1). L'orgueil et l'égoïsme, domptés chez les 
individus chargés du ministère ecclésiastique, re- 
prennent souvent leur empire dans la sphère des 
intérêts collectifs de leur corporation. Enfin la 
connexion très-intime qui persiste presque par- 
tout entre la reUgion et l'État (14, II), exerce une 
influence fâcheuse sur la plupart des clergés. 
Elle les entraîne à juger diversement les mêmes 
questions , selon qu'elles concernent des ortho- 
doxes ou des dissidents. En résumé, j'ai surtout 
obtenu, dans les divers États européens, des 
jugements solides et concordants chez les laïques 
qui, tout en puisant leur force dans l'esprit re- 
ligieux, étaient préservés de ses exagérations par 
la modération de leurs sentiments, par le respect 
de la liberté d' autrui et, il faut le dire aussi, par 
les devoirs de la profession et le gouvernement 
de la famille. 
Les gens mariés sont plus aptes que les céli- 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 81 

bataires* à résoudre les questions sociales; car 
les intérêts du foyer domestique occuperont tou- 
jours le premier rang dans une société bien orga- 
nisée. Cependant l'intelligence de ces intérêts 
n'est complète que chez les peuples tenant la fé- 
condité en honneur; or j'ai le regret de consta- 
ter qu'elle manque généralement en France, où 
le partage forcé des biens provoque la stérilité 
systénaatique des mariages, et pervertit sous ce 
rapport l'opinion publique (26, X). Une saine 
pratique des lois de la famille écarte ces dange- 
reuses erreurs; et j'ai toujours trouvé une grande 
rectitude d'idées chez les pères qui ont élevé de 
nombreux enfants à la richesse, par le travail et 
la vertu. 

J'ai souvent rencontré le dévouement , l'un des 
premiers principes sociaux, chez les populations 
vouées aux travaux manuels. Cependant la pra- 
tique dés préceptes s'y développe peu , faute de 
culture et d'occasion. Elle n'est guère plus répan- 
due dans cette partie des classes moyennes où le 
sentiment de l'intérêt public est étouffé par la 
préoccupation du gain. Elle manque complète- 
ment chez les riches oisifs qui ne voient dans la 
fortune qu'un moyen de satisfaire leurs passions. 



* « J'ai toujours pensé que rhonnête homme qui se marie et élève 
« une famille nombreuse est plus utile à l'humanité que celui qui, 
" restant célibataire, se borne à discourir sur la population. »> 
( Goldsmith , le Vicaire deWakefield. ) 



82 INTRODUCTION 

La connaissance du vrai et l'amour des réformes 
existent surtout chez ceux qui se livrent au tra- 
vail sans en attendre les premières nécessités de 
la vie ; chez ceux qui se chargent du bien-être de 
leurs subordonnés, de Tassistance des pauvres et 
du soin des intérêts publics ; chez ceux enfin qui 
pensent que la possession d'avantages dus à la 
naissance et à la richesse doit être contre -balan- 
cée par un surcroit d'obligations volontaires en- 
vers ceux qui sont privés de ces biens *. 

Les personnes adonnées aux professions libé- 
rales ne m'ont point fourni le concours que j'en 
attendais au début de mes études. Ce n'est qu'a- 
près beaucoup de mécomptes éprouvés auprès des 
célébrités européennes, que j'ai réussi à com- 
prendre comment ce manque d'aptitude pouvait 
s'allier à une supériorité réelle. Une telle impuis- 
sance n'a rien qui doive nous étonner chez les 
artistes et les savants dont la spécialité touche 
peu aux intérêts usuels des sociétés. Elle est d'a- 
bord inexplicable chez les lettrés et les légistes , 
qui ont, pour ainsi dire, en dépôt les monuments 
écrits de la science sociale et qui, d'après le pré- 
jugé dominant, ont trop souvent reçu chez nous 
le soin de la cultiver. Ceux qui se rendent célè- 

1 La Bible loue cette classe de riches autant qu^elle blâme les 
autres. (S. Matth., xix, 24.) On y lit : « Heureux le riche qui a 
« été trouvé sans tache, qui n'a point couru après Tor, et qui n*a 
« point mis son espérance dans l'argent ni dans les trésors. » 
( Ecclésictstique , xxxi , 8. ) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 83 

bres dans les lettres et le droit sont très -aptes à 
découvrir et à mettre en lumière une vérité : ils 
excellent à l'exprimer avec art; et, sous ce rap- 
port, ils ont une force incomparable de propa- 
gande. Mais cette intuition supérieure de cer- 
taines questions se joint presque toujours à 
l'ignorance de toutes les autres; et ces qualités 
restent stériles , quand il faut arriver à une vé- 
rité complète ou à une conclusion pratique. Ce- 
pendant beaucoup de lettrés et de légistes ont été 
des hommes d'État éminents. Toutefois dans la 
plupart des cas ils ont dû cette supériorité moins 
à l'étude des lettres et du droit, qu'à la conduite 
de grands intérêts privés et surtout à l'adminis- 
tration de grandes propriétés rurales * . 

1 L'éclat qu'ont jeté en France, au xv« et au xvi« siècle, tant 
de magistrats illustres , me paraît dû surtout à leur situation de 
propriétaires fonciers, gérant personnellement de grands établis- 
sements ruraux. 

Montesquieu, connu surtout comme historien et comme philo- 
sophe, était aussi agriculteur praticien et négociant habile. En 
lisant attentivement ses écrits, on s'aperçoit qu'il a échappé à 
plusieurs erreurs de son temps en s'aidant de l'expérience qu'il 
avait acquise dans l'administration de sa terre de la Brède et dans 
la vente de ses vins. Je signalerai, à ce sujet, les passages suivants : 

u Je n'ai pas laissé, je crois, d'augmenter mon bien : j'ai fait 
« de grandes améliorations à mes terres... — Je n'ai pas aimé à 
« faire ma fortune par le moyen de la cour; j'ai songé à la faire 
« en faisant valoir mes terres, et à tenir toute ma fortune de la 
« main des dieux. — Je crains bien que si la guerre continue, je 
« ne sois forcé d'aller planter des choux à la Brède. Notre com- 
« merce de Guienne sera bientôt aux abois : nos vins nous reste- 
« ront sur les bras, et vous savez que c'est toute notre richesse. — 
« J'ai reçu d'Angleterre la réponse pour le vin que vous m'avez 



84 INTRODUCTION 

C'est, en effet, dans les entreprises de l'agri- 
culture , de l'industrie et du commerce que j'ai 
trouvé partout la meilleure école de la science 
sociale; mais cet enseignement ne donne tous 
ses fruits que lorsque le sens moral se développe 
avec l'intelligence et la richesse. L'homme d'É- 
tat n'acquiert toute sa grandeur que si l'intérêt 
personnel ne détruit pas chez lui la noblesse des 
idées et la générosité des sentiments. 

Le haut commerce et la grande industrie , qui 
se fondent sur une multitude de combinaisons 
délicates, sont à ce point de vue pour l'huma- 
nité d'admirables moyens de culture intellec- 
tuelle ; car une erreur de jugement sur l'un des 
détails entraîne presque toujours la ruine de l'opé- 
ration tout entière. Le manufacturier ou le négo- 
ciant qui ont parcouru avec éclat leur carrière 
sont très -aptes à discerner le vrai au milieu de 



« fait envoyer à milord Eliban ; il a été trouvé extrêmement bon. 
« On me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui 
« fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès 
« que mon livre {l'Esprit des loix) a eu dans ce pays-là contribue, 
« à ce qu'il paraît, au succès de mon vin. — Vous êtes chanoine de 
(I Tournay, et moi je fais des prairies. J'aurais besoin de 50 livres 
« de trèfle de Flandre que l'on pourrait m'envoyer par Dunkerque 
« à Bordeaux. Je vous prie donc de charger quelqu'un de vos 
(( amis de cette commission, et je vous payerai comme un gentil- 
« homme, ou, pour mieux dire, comme un marchand; et quand 
« vous viendrez à la Brède, vous verrez votre trèfle dans toute 
« sa gloire. Considérez que mes prés sont de votre création : ce 
« sont des enfants à qui vous devez continuer l'éducation. » [Pen- 
sées diverses et Lettres familières.) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 85 

Vapparente confusion des faits sociaux. Mieux 
que les autres, ils peuvent donc propager les 
saines pratiques d'économie sociale, lorsque leur 
intérêt ne les porte pas à les combattre ou à 
s'en réserver la connaissance exclusive. 

Les grands propriétaires résidant sur leurs 
terres , dévoués à tous les intérêts locaux et en- 
tourés de serviteurs groupés par les liensderaffec- 
tion , acquièrent la même sagacité avec un esprit 
plus dégagé de sentiments égoïstes. Au point de 
vue du classement social, l'agriculture se place 
donc au premier rang des professions. Cette su- 
périorité apparaîtra souvent (34, 1 ) dans les com- 
paraisons que j'établirai entre les institutions des 
divers pays; car c'est dans la vie rurale que Tin- 
térêt particulier de chacun s'identifie le mieux 
avec l'intérêt général de la nation. 

§ IV. Concours divers des collaborateurs i. 

En résumé, je me suis efforcé d'accroître par 
un bon choix de personnes l'efficacité des moyens 
d'action. J'ai d'abord observé en Europe les 
diverses formes de la vie privée et de la vie 
publique pour me mettre en mesure de poser 
dans leurs véritables termes les questions so- 

1 Les Ouvriers européens. Les noms de mes collaborateurs ont, 
toujours été cités, souvent même à Texclusion du mien, en loto 
des monographies. 



86 lîîTRODUCTlON 

ciales. J'ai cherché ensuite à me renseigner su 
les opinions que professent à cet égard les homme 
les plus compétents de notre époque. Je me suii 
ainsi aidé du concours d'un millier de personne 
choisies à peu près en nombre égal, soit e 
France, soit dans les pays étrangers. Plusieun 
m'ont donné plus que des opinions et des con- 
seils , et ont bien voulu s'employer, selon le plan 
spécial que m'a inspiré la méthode, àrobservation 
des faits propres à leurs établissements et à leurs 
voisinages. Quelques amis ont pris à ces travaux 
une part encore plus directe, en m'accompagnant 
dans des voyages lointains, en discutant con- 
tradictoirement sur les lieux les conclusions qui 
blessaient le plus les idées répandues dans notre 
pays, enfin en entreprenant eux-mêmes des 
voyages en diverses contrées. Pour recueillir les 
matériaux de cet ouvrage, j'ai donc observé par 
la méthode de Bacon, de Descartes et des natu- 
ralistes ; j'ai conclu par le raisonnement en m'ai- 
dant de la méthode des gouvernements représen- 
tatifs et des tribunaux. 

§ V. Premiers essais de propagande réclamés de toutes parts 
au milieu des souffrances de 1848. 

Pendant dix ans, je ne considérai ces études 
que comme une annexe de mes travaux métal- 
lurgiques ; et il ne me vint pas à la pensée qu'elles 
pussent avoir d'autre résultat que de servir à 




CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 87 

raon instruction. Peu à peu, cependant, je com- 
mençai à apercevoir les vices de notre organisa- 
tion sociale; et ces impressions se firent jour dans 
plusieurs mémoires d'économie commerciale qui 
me furent demandés par mes chefs. Ceux-ci re- 
çurent d'abord avec quelque étonnement des in- 
formations qui réfutaient des erreurs générale- 
ment acceptées dans l'Occident ; mais bientôt ils 
accueillirent avec un intérêt soutenu cette partie 
de mes travaux. A partir de ce moment, ils me 
montrèrent une bienveillance que les gouvernants 
issus des révolutions accordent rarement, chez 
nous, à un collaborateur qui vient opposer des 
faits à leurs idées préconçues. Ils me pressèrent 
de donner plus de temps à ce genre d'études ; et 
ils m'en fournirent les moyens avec une sollici- 
tude qui a duré aussi longtemps que leur présence 
aux affaires * . 

Les événements de février 184f8 éclatèrent 
pendant que j'étais engagé dans ce travail. Ils ne 
me surprirent pas ; car Us se présentaient comme 
la conséquence des erreurs et des vices dont, 
mes amis et moi , nous faisions depuis quinze ans 
Tinventaire méthodique. Cependant cette triste 
démonstration vint corroborer les conclusions 



* Je suis heureux de saisir cette nouvelle occasion d'offrir un 
témoignage de reconnaissance à la mémoire de M. Martin (du 
Nord), ministre, et de M. Legrand, sous- secrétaire d'État des 
travaux publics, sous la monarchie de 1830. 



88 INTRODUCTION 

que semblait contredire la sécurité dans laquelle 
se complaisaient nos classes dirigeantes. 

En voyant Teflroi de nos familles , les flots de 
sang que la guerre civile fit couler pendant trois 
journées, et le découragement de ceux qui jus- 
que-là croyaient suivre « la voie du progrès » , je 
pensai qu'il pouvait être utile d'expliquer pour- 
quoi cette voie me paraissait conduire à la déca- 
dence. En changeant ainsi la direction de mes 
travaux, je ne faisais d'ailleurs que suivre l'exem- 
ple donné par des hommes éminents ^ qui se dé- 

1 « Puisque la société française est arrivée à cet état de pertur- 
« bation morale que les idées les plus naturelles, les plus évidentes, 
<< les plus universellement reconnues sont mises en doute, auda- 
<< cieusement niées, qu^il nous soit permis de les démontrer, comme 
<« si elles en avaient besoin... Tandis que, nous reposant sur Tévi- 
« dence de certaines propositions, nous laissions le monde aller de 
» soi, nous Tavons trouvé miné par une fausse science, et il faut, 
« si on ne veut pas que la société périsse, prouver ce que, par 
<« respect pour la conscience humaine, on n^aurait jamais autre- 
<« fois entrepris de démontrer... Oui, raffermissons les conven- 
« tiens ébranlées en cherchant à nous rendre compte des prin- 
« cipes les plus élémentaires... Si dans ce que j^^ris je cède à 
u un sentiment personnel, c^est, je Tavoue, à Tindignation pro- 
« fonde que m^nspirent des doctrines filles de Tignorance, de 
« l'erreur et de la mauvaise ambition , de celle qui veut s'élever 
<c en détruisant au lieu de sMlever en édifiant. » (A. Thiers, de 
la Propriété, avant-propos; 1 vol. in-8°; Paris, 1848.) 

J'entends journellement des hommes d'État exprimer les mêmes 
opinions sur les erreurs au milieu desquelles nous vivons. On ne 
saurait donc trop regretter qu'ils ne les expriment publiquement 
que lorsque, ayant perdu le pouvoir, ils sont moins en situation 
de travailler à la réforme. (Note de 1864.) 

En 1848, M. Thiers, tombé du pouvoir, convenait que les idées 
antisociales étaient nées sous son gouvernement de 18 ans. 
En 1871" il s'est retrouvé, avec un pouvoir absolu, en présence 



CH.' 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 8^ 

vouèrent alors à enseigner méthodiquement les 
vérités les plus simples, que semblait oublier un 
peuple en délire. 

Après de mûres réflexions, je traçai le plan 
qui me parut le plus propre à provoquer une ré- 
forme dans les idées et les mœurs de mes con- 
citoyens. Je résolus de publier une collection de 
spécimens , choisis parmi les nombreuses mono - 
graphies d'ouvriers dont j'avais recueilli les élé- 
ments dans toutes les régions de l'Europe. Le 
plan des Ouvriers européens fut approuvé par ceux 
de mes amis qui comprenaient l'urgence de la ré- 
forme. Plusieurs d'entre eux se dévouèrent même 
à me seconder dans cette œuvre complémentaire. 
Les uns s'associèrent aux calculs et aux divers 
travaux de cabinet. Les autres entreprirent des 
voyages pour vérifier certains faits ou recueillir 
des renseignements nouveaux*. Enfin, M. Fran- 
çois Arago , mon ancien professeur, lun des gou- 
vernants provisoires, pressa nos amis communs 
de s'associer à a une œuvre de salut public >. 

des mêmes erreurs; mais, pendant deux ans, il n*a pas repro- 
duit un mot de ses critiques de 1848. J^ai donc eu le droit, en fé- 
vrier 1873 (voir V Union de la paix sociale, n» 4) de convertir en 
blâme mon regret de 1864. (Note de 1873.) 

1 C'est ainsi que mes amis MM. Albert de Saint-Léger et Au- 
gustin Cochin se déterminèrent, après les journées de juin, à étu- 
dier plusieurs faits sociaux et même à compléter les éléments 
d'une monographie de Tisserand, dans la région du Rhin. (Note 
de 1876.) Au surplus les noms de mes collaborateurs ont tou- 
jours été cités en tête des monographies publiées dans Touvrage 
intitulé les Ouvriers européens. 



90 INTRODUCTION 

§ VI. Interruption de la propagande , à ravénement du second 

Empire. 

Les événements de décembre 4851 et ceux qui 
en furent la conséquence arrêtèrent l'élan im- 
primé depuis trois ans aux réformateurs. La 
quiétude inspirée aux esprits par Tavénement 
du second empire restreignit singulièrement les 
concours sur lesquels j'avais compté. Je ne me 
décourageai pas cependant ; et je continuai seul, 
au milieu de l'indifférence générale, l'ouvrage 
commencé en 1848. 

Cet ouvrage ne put être achevé qu'en 1854. 
Le calme était alors rétabli dans la rue ; et ceux 
qui naguère croyaient tout perdu se montraient 
de nouveau convaincus qu'il n'y avait plus rien à 
craindre. L'insouciaûce qui avait amené la der- 
nière catastrophe reprenait le dessus. Semblables 
à ces peuples établis sur des volcans , qui recon- 
struisent sans cesse leurs demeures sur la lave 
refroidie, les Français reprenaient leur labeur de 
chaque jour, sans songer davantage au feu sou- 
terrain. La découverte des chemins de fer, l'une 
des plus fécondes que l'humanité ait faites dans 
l'ordre matériel, venait à cette époque produire 
ses résultats ; et elle donnait aux fortunes privées 
un accroissement qui exaltait les esprits. Le tra- 
vail commencé par quelques esprits perspicaces, 
au sein de la souffrance, ne put être repris dans 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 91 

un tel état de prospérité. L'Empereur lui-même, 
secondé par M. de Momy, le plus prévoyant de 
ses conseillers , ne put vaincre les résistances 
que son conseil privé opposa en 4858 à la ré- 
forme qu'il voulait accomplir*. Dans de telles 
circonstances, je compris que Topinion se mon- 
trerait défavorable à l'auteur qui troublerait cette 
quiétude. Je me déterminai donc à scinder mon 
ouvrage en deux parties. Dans une première pu- 
blication', je me bornai à décrire la méthode 
d'observation que j'avais suivie et à présenter 
quelques-unes des applications que j'en avais 
faites aux principales régions de l'Europe. Je ne 
donnai qu'incidemment, sous le titre d'Appen- 
dice et en termes sommaires, certaines conclu- 
sions pratiques que j'en avais déduites. Enfin, 
pour ne pas trop choquer l'opinion par cette 
critique indirecte de notre organisation sociale, 
je me décidai à faire une édition de luxe : je ré- 
glai le format , l'impression et le tirage en vue 
d'un public peu nombreux. 

Mais, depuis cette époque, j'ai vu beaucoup de 
personnes adhérer aux conclusions dont la pu- 
blication avait été différée. Des collaborateurs 
nouveaux sont venus les confirmer par leurs ob- 
servations ^ Enfin les lecteurs de mon premier 

^ Voir Union de la paix sociale, correspondance n® 2, 1'« édi- 
tion, p. 22. (Note de 1876.) = 2 Les Ouvriers européens, 1 vol. 
in-fol.; Paris, 1855. (Voir document A.) = ^ Les Ouvriers des 
deux Mondes, 4 vol.Jn-S*»; Paris, 1857-1863. (Voir document B.) 



92 INTRODUCTION 

livre me pressent journellement de publier les 
vérités sociales sous une forme moins scienti- 
fique. Ils demandent surtout que le nouvel ou- 
vrage, en raison de son prix et de son format, 
puisse être admis dans toutes les bibliothèques. 

La France , à la vérité , continue à jouir d'une 
prospérité matérielle et d'une prépondérance po- 
litique que depuis longtemps elle ne connaissait 
plus ; mais les esprits clairvoyants ne se font point 
illusion sur la cause de cette grandeur, et ne la 
considèrent pas comme une conséquence de nos 
institutions sociales. Les erreurs qui depuis 1789 
ont amené dix révolutions, continuent à miner 
sourdement le corps social ; et si , grâce à un re- 
tour partiel vers les principes d'ordre , elles agis- 
sent moins sur les classes dirigeantes , elles sé- 
vissent au sein des populations ouvrières avec 
un redoublement d'intensité. 

Le luxe insensé qui se développe depuis 1852 , 
vient tarir peu à peu dans les familles la veine de 
prospérité ouverte par la création des chemins de 
fer. Il introduit en outre dans l'ordre moral des 
éléments de désorganisation analogues à ceux qui 
se produisirent, il y a trois siècles, en Espagne, 
lors de la découverte de l'Amérique. 

Dans l'état de calme apparent et de trouble réel 
où se trouve notre pays , il semble opportun de 
recommencer les efforts déjà faits en 1848 par 
beaucoup d'hommes de bien. En présence des 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 93 

ruines accumulées par tant de révolutions, tout 
bon citoyen a le devoir d'apporter sa pierre à 
l'œuvre de reconstruction : j'ai pensé que le mo- 
ment était venu de placer la mienne. 

Éloigné par les habitudes de ma vie et par la 
spécialité de mes travaux de toute connexion 
systématique avec les partis qui divisent si mal- 
heureusement notre pays, je signale en toute 
liberté les erreurs et les préjugés que je crois 
rencontrer chez chacun d'eux. Je n'hésite pas à 
indiquer ce qui semble être vrai dans les prin- 
cipes qu'ils veulent faire prévaloir. Visant sur- 
tout à dire la vérité sous sa forme la plus 
simple, j'écarte à dessein les précautions ora- 
toires auxquelles il faudrait recourir pour ne 
point choquer les opinions qui s'accréditent à tort 
depuis la date funeste de 1661 *. 

Je ne me dissimule point les répulsions aux- 
quelles s'expose un auteur qui va ainsi droit au 
but dans une société divisée par les discordes 
civiles ; je sais aussi combien il est difficile d'é- 
branler les convictions que les partis politiques 
s'appliquent à conserver. J'ai confiance toutefois 
dans la force de la vérité et dans les épreuves 
salutaires qui frappent les peuples livrés à l'er- 
reur. Je compte sur le concours des hommes de 
bien qui cherchent la vérité dans la voie où je 

* L'Organisalian du travail, § 17. — L'Union de la paix so- 
ciale, n«»« 2, 4 et 5. (Note de 1873.) 



94 INTRODUCTION 

suis engagé. Je fonde quelque espoir sur ces amis 
inconnus qu'un livre inspiré par une pensée de 
bien public va trouver là où l'auteur n'aurait pu 
les découvrir. Je me confie au patriotisme qui 
avait été fixé dans notre race par dix siècles d'ef- 
forts intellectuels et moraux. J'aime à croire 
surtout que ce sentiment se maintient dans les 
cœurs malgré les haines sociales et politiques. 
Je me persuade enfin qu'il nous portera bientôt 
à réagir sur nous-mêmes pour rester au moins 
à la hauteur de nos rivaux. 

§ VII. La méUiode d'obserration plus utile à la réforme que 
la philosophie fondée sur Fusage de la raison pure. 

Il ne suffit pas, dans les sciences d'observa- 
tion , d'employer une bonne méthode , il faut en- 
core bien s'en servir; et, dans l'état actuel de la 
science sociale, les lecteurs ne s'intéressent guère 
qu'aux résultats pratiques. Or on peut mal ob- 
server et surtout mal conclure , sous l'influence 
des préjugés ou de l'ignorance ; et j'ai souvent 
donné contre ces écueils dans les quinze pre- 
mières années de mes études. Mais j'en ai été 
aussitôt averti par la critique des autorités que 
j'ai prises pour arbitres. Je me suis efforcé de 
rectifier peu à peu mes erreurs en multipliant 
les observations ; et je ne présente dans cet ou- 
vrage que les principes et les moyens de réforme 
qui, me paraissant découler des faits, ont reçu 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 95 

en France et à l'étranger rapprobation de beau- 
coup d'hommes compétents. 

En me proposant de fonder la science sociale 
sur la pratique des peuples placés au premier rang 
par l'opinion, je ne me rattache point aux tristes 
doctrines qui subordonnent la justice au succès, 
ou la raison à la force. Je tiens, au contraire, pour 
condamnée a priori toute conclusion qui ne se- 
rait pas conforme aux indications de la raison et 
de la loi morale. Et c'est précisément pour ob- 
tenir ce contrôle que je me suis sans cesse 
adonné à la recherche des vraies autorités so- 
ciales. 

Assurément je n'exclus point, en principe, le 
procédé de démonstration qui s'appuie surlaraison 
pure*. Loin de là, je reconnais que si quelque 
sage, usant de ce procédé, rendait un jour la 
prospérité à une race déchue, il donnerait par 
cela même une preuve évidente de supériorité. 
Mais en fait, je constate de plus en plus l'im- 
puissance de cette méthode de réforme. Les let- 
trés qui l'appliquent en France, depuis 1789, à 

1 Je constate cependant que ceux qui prétendent enseigner le 
vrai par ce procédé y restent généralement peu fidèles. En lisant 
attentivement leurs écrits, on voit bientôt quUls ne se bornent 
pas à raisonner sur les principes qu^ils ont d'abord établis comme 
axiomes, mais qu'ils tirent, en outre, une multitude d'inductions 
de faits mal observés. Trop souvent aussi, quand ces faits et ces 
axiomes eux-mêmes n'appuient pas certaines conclusions, ils font 
appel aux préjugés et aux passions de leurs contemporains. C'est 
là qu'est le danger social de cette fausse science. 



96 INTRODUCTION 

la réforme sociale ont toujours échoué. Loin de 
ramener parmi nous le bien-être et la paix, ils 
ont donné des développements nouveaux au ma- 
laise et à Tantagonisme. Je n'ai pas été plus heu- 
reux en cherchant, dans les pays étrangers, les 
personnes qui sont parvenues à la célébrité par 
diverses cultures spéciales de la raison. Leur 
science me restera suspecte tant qu'elle ne pro- 
duira, en matière de pratique sociale, que des 
résultats discordants. 

Au contraire, les autorités définies plus haut 
m'ont fourni sur ce point des enseignements qui 
concordent toujours entre eux. Elles ont, en gé- 
néral, peu de confiance dans les lettrés qui se 
présentent au public comme les interprètes de 
la raison et de la justice. S'inspirant du bon 
sens et de l'expérience, suivant lé procédé 
presque infaillible qui consiste à juger les doc- 
trines par leurs résultats, elles voient le bien 
dans ce qui rapproche les hommes et le mal dans 
ce qui les sépare. Elles condamnent donc ces pré- 
tendus principes qu'enfante l'imagination. Elles 
redoutent ces propagandes qui suscitent toujours 
des discussions stériles, entretiennent les divi- 
sions des partis politiques et compromettent ainsi 
l'avenir de la patrie*. 

^ « Tout royaume divisé contre soi-même sera réduit en dé- 
« sert; et toute ville ou maison divisée contre soi-même ne sub- 
« sislera point. »>(S. Mallh., xii , 25.) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 97 

Les gens de bien qui veulent remédier à un 
état de corruption et de décadence pourront tou- 
jours demander les sûrs moyens de réforme à la 
méthode d'observation (53, II). Ils trouveront 
le critérium du bien chez les sociétés dont les 
diverses classes, unies par une affection mu- 
tuelle , désirent toutes le maintien de la paix pu- 
blique. Le spectacle de Tordre moral et de la pros- 
périté qui en émane dissipera promptement, chez 
l'observateur dévoué de bonne foi à la recherche 
du vrai, les erreurs au milieu desquelles il a vécu. 

Les nations, les provinces et les établissements 
qu'il faut prendre pour modèles sont générale- 
ment désignés par l'opinion publique. Chacun de 
mes lecteurs découvrira donc aisément, comme 
je l'ai fait moi-même , les bons exemples décrits 
dans cet ouvrage touchant la religion, la propriété, 
la famille, le travail, l'association, les rapports 
privés et le gouvernement. 

§ VIII. Les peuples libres et prospères désignés, sauf définition» 

comme exemples à imiter. 

Malgré leurs erreurs et leurs préjugés, les Eu- 
ropéens de l'Occident ne méconnaissent guère 
les peuples qui fournissent les meilleurs exemples. 
Ils accordent cette prééminence à ceux qui, selon 
la phraséologie consacrée, sont libres et pros- 
pères. Je crois donc opportun de préciser la signi- 
fication qui est généralement attribuée à ces deux 



98 INTRODUCTION 

mots ou aux équivalents qu'on leur donne dans 
les divers langages. 

Selon la définition la plus usuelle , les peuples 
libres se reconnaissent aux caractères suivants. 
Ils soustraient autant que possible les familles 
aux contraintes amenées par l'immixtion des 
pouvoirs publics dans la vie privée. Ils n'attri- 
buent même qu'en partie aux fonctionnaires de 
profession la direction des affaires publiques. Ils 
confient le surplus de cette direction aux simples 
particuliers, tout en leur laissant le loisir de 
vaquer à leurs affaires privées. Ces libertés ne 
sont pas toujours écrites dans les chiartes consti- 
tutionnelles : elles vivent , pour ainsi dire , dans 
le cœur de chacun , sous la garantie de coutumes 
séculaires (52, III). Partout où elles existent 
réellement , elles se manifestent non par de sté- 
riles dissertations, mais par la sécurité invio- 
lable des personnes et par la libre possession des 
biens , droits absolus , tant qu'ils ne blessent pas 
les intérêts généraux dûment constatés par les 
citoyens eux-mêmes. 

Toutefois, comme je l'indiquerai souvent dans 
le cours de cet ouvrage, ces libertés ne sont, à 
vrai dire, que les formes de la contrainte qui 
oblige les peuples prospères à respecter la loi 
morale. Il en résulte que ces peuples n'ont qu'un 
principe essentiel, la vertu. Les caractères exté- 
rieurs de la prospérité varient selon les temps et 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 99 

les lieux : chez les grandes nations de l'Occident, 
ils se manifestent généralement par la richesse , 
la culture intellectuelle et la puissance. 

I IX. Désignation plus exacte des meilleurs exemples. 

Cependant on peut se tromper dans le choix 
des peuples à imiter, car ces trois éléments de 
la prospérité ne se concilient pas toujours avec 
la vertu. Quand ils prennent un grand dévelop- 
pement, la vertu commence à faire défaut. Elle 
crée progressivement ces trois avantages si en- 
viés; mais ceux-ci engendrent plus sûrement 
encore Toisiveté , l'orgueil et la tyrannie avec les 
désordres qui en émanent. La souffrance et l'er- 
reur se substituent, de proche en proche, au 
véritable élément de prospérité. Elles désorga- 
nisent la société en propageant dans toutes les 
classes ce besoin de nouveauté qu'on nomme si 
improprement « le progrès ». Chez les peuples 
engagés dans cette voie , la liberté disparaît à son 
tour ; car la paix sociale , qui est le premier des 
intérêts généraux , ne peut plus être assurée que 
par la dure répression des autorités publiques. 

En commençant l'application de la méthode 
qui demande la réforme à l'imitation des meil- 
leurs modèles, j'ai dû signaler d'abord « les 
peuples libres et prospères i>. C'est l'expression 
qui pouvait le mieux, dès le début de cet ou- 
vrage , acheminer vers la vérité le lecteur imbu 



100 INTRODUCTION 

des idées qui envahissent l'Occident. Toutefois, 
quand j'aurai mis suffisamment en lumière les 
dangers provoqués par l'abus du mot « liberté », 
je pourrai, sans cesser d'être compris, me ré- 
férer plus simplement , et avec plus d'exactitude, 
aux « peuples prospères » . Enfin quand le lecteur 
connaîtra les vrais principes de la prospérité , 
quand il aura compris que « la richesse , la cul- 
ture intellectuelle et la puissance » peuvent être 
selon les cas d'heureux symptômes ou de graves 
périls, je me référerai encore plus exactement 
aux bons exemples en signalant « les peuples 
modèles ». 

§ X. Les nouveautés de rOccident citées à tort 
comme des modèles. 

Comme je l'ai indiqué ci -dessus, on s'abuse 
quand on considère quelques formes de liberté 
comme le principe de certaines supériorités des 
grandes nations de l'Occident. On s'égare encore 
davantage quand on voit ce principe dans l'esprit 
de nouveauté qui inspire maintenant la plupart 
de leurs actes. 

On s'égare encore plus , dans les allusions aux 
meilleurs exemples , lorsqu'on attribue aux mo- 
dernes une supériorité absolue sur les anciens. 
Les novateurs les plus dangereux de notre temps 
sont ceux qui adoptent l'erreur réfutée ci- des- 
sus (3, II) et qui, en conséquence, prétendent 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 101 

améliorer nos institutions sans avoir égard au 
passé. 

Cette opinion singulière , sans cesse déçue par 
l'expérience, est un sujet d'étonnement pour les 
divers peuples, les Anglais, par exemple, qui, 
ayant été souvent plus prospères que les Fran- 
çais, les devancent, depuis deux siècles, dans 
les formes de la liberté. Selon eux, les sources 
de la liberté et la cause première de l'ascendant 
des Européens se trouvent dans des coutumes 
qui ne sont, à vrai dire, que la pratique de la 
loi morale. A leur point de vue, ces coutumes, 
amendées par la loi écrite , selon les besoins du 
jour, restent la meilleure règle des nations civi- 
lisées. Les hommes d'État qui, chez ces peuples, 
ont provoqué les principales réformes sociales 
de notre temps, tiennent à affirmer en toute 
occasion leur respect pour la tradition nationale. 
Exagérant parfois leur pensée pour la mieux in- 
culquer dans l'esprit des populations, ils déclarent 
que , dans cet ordre de faits comme dans l'ordre 
moral, les plus vieux principes senties meilleurs. 

Les nations modernes, en effet, restent en 
présence du problème déjà résolu par les grandes 
nations de l'antiquité : elles doivent fonder sur la 
vertu l'harmonie de toutes les classes. Les mêmes 
principes continuent à s'appliquer aux mêmes be- 
soins : les procédés seuls varient selon les temps ; 
et encore n'y vois-je guère d'autre contraste es- 



102 INTRODUCTION 

sentiel que rinterdiction absolue ou une certaine 
tolérance du mal. 

§ XI. Les mots non définis, et surtout la contrainte et la liberté, 
employés à tort pour désigner les modèles. 

Le contraste que Ton a en vue , quand on fait 
allusion de nos jours aux peuples anciens ou 
modernes, libres ou asservis, ne se trouve pas 
essentiellement dans la situation que ces mots 
expriment*. Il réside, à vrai dire, dans les 

1 Plus j^avance dans mes recherches, plus je m^assure quMl 
n'existe, en bien ou en mal, aucune différence tranchée entre 
les anciens et les modernes. En ce qui touche Tordre moral , je 
vois même des analogies plutôt que des contrastes. Aujourd'hui, 
comme dans Pantiquité, les plus célèbres nations abusent de leur 
prospérité et de leur puissance pour se détruire elles-mêmes et 
pour opprimer les peuples voisins. Quant aux petites nations 
patriarcales, et notamment aux races pastorales de la grande 
steppe asiatique, elles restent, depuis les premiers âges^ la vraie 
patrie de la vertu. Homère et Strabon s'accordent, avec les écri- 
vains du moyen âge et les voyageurs modernes, pour confirmer 
sur ce point mes propres observations : 

« Jupiter tourna ses yeux étincelants sur la terre des cavaliers 
« thrases, des Mysiens, terribles dans la mêlée, et des fiers Hip- 
« pémolges, qui se nourrissent de lait, pauvres, mais les plus 
« justes des hommes. » (Homère, Iliade, xiii, 3-6.) 

« Les Saces habitent au cœur même de PAsie de riches cam- 
« pagnes fertiles en blé ; mais leur vraie patrie est le lointain dé- 
« sert où errent les nomades, ces hommes vertueux et justes. » 
(Ghœrilus, cité par Strabon. Liv. VII, ch. m, 99.) 

<« Ces bons Mongols ont l'âme essentiellement religieuse; la 
<( vie future les occupe sans cesse, les choses d'ici-bas ne sont 
« rien à leurs yeux; aussi vivent -ils dans ce monde comme n^ 
« vivant pas. » (L'abbé Hue, Voyage en Tartarie, 2 vol. in-8®; 
Paris, 18S3, t. I", p. 48.) 

En résumé , dans les allusions aux contrastes de Thistoire , il 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 103 

moyens qui ont été choisis, aux diverses épo- 
ques, pour assurer le règne du bien. 

Chez les anciens que critiquent souvent les 
« libéraux modernes d, les gouvernements impo- 
saient aux individus , même dans la vie privée , 
l'observation de la loi morale. C'est ainsi, par 
exemple, que les officiers publics ont été souvent 
chargés de contraindre les citoyens à pratiquer 
le culte officiel; et tel est encore le cas dans l'em- 
pire russe. Au contraire, chez les modernes que 
louent à plus juste titre ces mêmes libéraux , les 
gouvernements laissent de plus en plus à la con- 
science de chacun le choix entre le bien et le 
mal. Ils s'abstiennent souvent de réprimer le 
mal chez les coupables : ils le tolèrent même , 
par principe, pourvu qu'il n'en résulte ni dom- 
mage pour autrui, ni trouble pour la paix pu- 
blique. 

Il ne suffit pas évidemment de tolérer le mal 
pour établir le règne du bien. En ce moment, par 
exemple , les libertés scandaleuses accordées au 
commerce des spiritueux répandent parmi nos 
populations ouvrières une dégradation dont notre 



faut être fort réservé dans remploi des expressions ancien ré- 
gime et nouveau régime. Quand il s'agit d'opposer le bien au 
mal , il est plus précis de citer les races qu'on a en vue. Quand il 
s'agit d'opposer la liberté à la contrainte, il est plus exact d'em- 
ployer, comme je le fais dans mes derniers écrits, les expressions 
coaction paternelle et coaction gouvernementale, ou bien encore 
cùaction êi^iritueUe et cockcticm matérielle. (Note de 1873.) 



104 INTRODUCTION 

race était préservée autrefois par les sages con- 
traintes qui sont encore en pleine vigueur chez les 
Américains du Nord: Sous les régimes de tolé- 
rance , les sociétés ne prospèrent qu'à une con- 
dition : c'est que les particuliers exercent sur 
eux-mêmes la répression qu'abandonnent les 
gouvernants. Les peuples qui sont à la fois pro- 
spères et tolérants ne restent indifférents , ni à la 
récompense du bien , ni à la punition du mal. Ils 
se dévouent, au contraire, à ce double devoir 
avec un surcroît de sollicitude. Quand ils ont à 
organiser par leurs votes les magistratures locales 
et les grandes fonctions publiques , ils ont soin 
de choisir les bons et de repousser les méchants. 
Parfois même ils excluent ces derniers de tout 
commerce et de toute alliance avec la partie res- 
pectable de la nation. Les individus, les familles, 
les associations et les communions religieuses, 
agissant à titre privé , se chargent, en résumé, de 
la tâche que les fonctionnaires publics remplis- 
saient sous le régime de contrainte , avec moins 
de discernement ou d'efficacité, toujours avec 
danger d'oppression ou d'injustice. Sous ce rap- 
port, il existe une intime connexion entre la to- 
lérance et les libertés politiques ; et c'est pourquoi 
celles-ci , sans être une nouveauté , sont , en gé- 
néral, plus complètes aujourd'hui qu'elles ne 
l'étaient autrefois. 
La tolérance n'a jamais fait défaut à l'humanité. 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 105 

même aux époques les plus reculées. Quelques 
hommes supérieurs en ont toujours conservé la 
tradition. L'une des histoires les plus utiles serait 
celle qui rappellerait les meilleurs exemples de 
tolérance. Je nomme ainsi les pratiques spéciales 
des gens de bien qui , ayant le pouvoir de con- 
vertir les égarés par la force , ont mieux aimé 
agir sur eux par le seul ascendant de leur vertu*. 
Ce sont les maux engendrés par les guerres 
religieuses et par la corruption des clergés do- 
minants qui ont conduit les modernes à introduire 
la tolérance dans les rapports sociaux d'où les 
anciens l'ont surtout repoussée. Cette évolution 
n'a pas toujours amené le bien ; mais elle a sou- 
vent maintenu la paix. Elle a été accomplie par 
les efforts successifs des peuples de l'Occident : 
par les républicains des Pays-Bas, par les fon- 
dateur de la dynastie des Bourbons (9, VII), par 

1 D^admirables écrits de saint Salvien, prêtre de Marseille, et 
de saint Hilaire, évêquede Poitiers, prouvent que, avant Tépoque 
où rËglise fut liée à TÉtat, le clergé des Gaules conservait les 
principes de tolérance proclamés par Jésus»Ghrist et prêches par 
saint Pierre et saint Paul. (Act., x, xxxiv, xxxv; — Rom., xiv.) 

M"' J'évêque d'Orléans, en décrivant, le 16 novembre 1862, la 
belle vie de saint Martin, évêque de Tours, a montré que, vers la 
fin du iv« siècle, les âmes élevées n'avaient pas encore adopté les 
habitudes dMntolérance cruelle propagées par l'union de l'Église et 
de l'Empire. Ce grand homme naquit vers l'époque où Constantin, 
en décrétant cette union, infusait aux âmes chrétiennes l'esprit 
persécuteur de l'antiquité; mais il eut la vertu de résister à cette 
contagion. Il condamna hautement des évêques espagnols qui , à 
peine échappés aux fers des païens, étaient venus à Trêves pour 
y demander le sang de Priscillien et de ses disciples. 



106 INTRODUCTION 

les Allemands alliés aux Suédois et aux Français 
pendant la guerre de Trente ans , enfin par les 
Américains du Nord et les Anglais. 

Depuis le règne de Louis XIV, les Français ont 
peu servi la cause de la tolérance*. La révolution, 
à dater de 1791 (9, VIII), ne Ta nullement propa- 
gée. Loin de là, en employant la Terreur comme 
moyen d'action et en constituant définitivement 
la bureaucratie (63, IV), elle a enchéri sur le ré- 
gime antérieur : elle a inoculé à Tesprit finançais 
l'intolérance que nous reprochent justement nos 
émules (62, VI). Nous touchons évidemment à 
l'époque où la révolution pourra être jugée en 
France avec impartialité. Nous nous apercevrons 
alors qu'elle se rattache, dans l'ordre politique, à 
la contrainte plus qu'à la liberté*. Nous nous 
expliquerons aussi comment l'opinion euro- 
péenne refuse à cet événement l'honneur, sou- 

1 Nos écrivains du xviii" siècle n^ont guère blâmé que les en- 
traves opposées au développement de leurs propres idées. Ils 
comprenaient peu Tesprit de tolérance qui distinguait déjà plu- 
sieurs États voisins. Voltaire, établi en Suisse^ ne craignit pas de 
réclamer les rigueurs de Pautorité contre un écrivain avec lequel 
il était en lutte. M. de Haller, dont il demandait Tappui, lui re- 
présenta justement combien il était peu séant qu^un homme au 
faîte de Tinfluence et de la fortune songeât à combattre un faible 
adversaire, en dehors des moyens fournis par la loi. (Lettre du 
17 février 1759.)= 2 Cette prévision se réalise. Les plus célèbres 
écrivains de la nouvelle génération littéraire condamnent de plus 
en plus la révolution. Leur thèse est le contre-pied de celle qui, 
en 1830, faisait la fortune d'un lettré. Voir VOrganisation du tra- 
vail, document N, et VlJnion de la paix sociale, n» 4, § 20, note 2. 
(Note de 1873.) 



CH. 8. — VÉRIFICATION DES FAITS OBSERVÉS 107 

vent revendiqué chez nous , de représenter par 
excellence l'esprit moderne. Nous comprendrons 
enfin pourquoi nos voisins ont cessé de s'inspirer 
de nos idées, comme ils l'ont fait pendant le siècle 
qui a suivi l'époque de Descartes. 

Les promoteurs de la révolution de 1789, 
d'après l'exemple des légistes ou des écrivains de 
la renaissance et du xviii® siècle, ont souvent fait 
servir leur prosélytisme intolérant à la destruc- 
tion des traditions nationales. Ce sont eux sur- 
tout qui ont déversé sur la Coutume ce mépris 
qui nous égare , en nous éloignant de la liberté 
politique dont la source principale, en France 
comme en Angleterre, se trouve dans le passé. 
Voyant la nation fatiguée du désordre, et voulant 
empêcher les abus de revenir avec les hommes 
du gouvernement déchu , ils ont faussé l'histoire 
et jeté sur l'ensemble de notre ancien régime un 
discrédit qui ne devait être infligé qu'à la corrup- 
tion du siècle précédent. Ces sortes de fraudes 
ont pu être conseillées par les difficultés du 
temps; elles n'auraient désormais ni prétexte 
ni excuse. 

§ XII. Résumé sur la définition de peuples modèles. 

En résumé , il faut se mettre en garde contre 
les qualifications données, dans notre langage 
moderne, aux races citées comme exemples. Les 
peuples qui possèdent la liberté et les avantages 



108 INTRODUCTION 

matériels que n'ont point connus les anciens, 
ceux enfin qui se montrent les plus tolérants ne 
sont pas, pour cela seulement, supérieurs aux 
autres. Il faut, en outre, qu'ils concilient ces 
qualités et ces éléments de prospérité avec la 
pratique de la loi morale. C'est dire, en d'autres 
termes , que la supériorité des vrais modèles ré- 
side dans la vertu. 

Telles sont les considérations préliminaires 
qu'il m'a semblé utile de soumettre aux hommes 
de bonne foi. Je les oppose aux lettrés qui, en 
se fondant sur des idées préconçues érigées en 
axiomes, seraient disposés à condamner sans 
examen l'étude méthodique des faits sociaux, 
et à rejeter les résultats qu'en déduit la raison. 

Quant à ces prétendus axiomes , je ne crois 
pas devoir y insister plus longuement. J'ose es- 
pérer que la réfutation en sera complétée par le 
simple exposé des faits qui font l'objet des sept 
Livres suivants. 



LIVRE PREMIER 



LA RELIGION 



Ne soyez done point soucieux, disant: 
Que mangerons-nous, on que boirons- nons? 
mais cherchez premièrement le royaume de 
Dieu et sa justice , et toutes ces choses vous 
seront données par surcroît 

(Saint Matthiku, ti, 81 et 83.) 



REFORME SOCIAI-K 



SOMMAIRE 



DU LIVRE PREMIER 



Chapitre 9. Trois objections des sceptiques. — Cha- 
pitre 10. La religion en Russie. — Chapitre 11. La religion 
en Angleterre. — Chapitre 12. La religion aux États-Unis.— 
Chapitre 13. La religion en France. — Chapitre 14. Causes 
du scepticisme actuel. — Chapitre 15. Accord de la foi et 
de la raison. 



LA RELIGION 



CHAPITRE 9 

LA RELIGION A TOUJOURS ÉTÉ LE PREMIER FONDEMENT DES 80- 
ClÉTéS. LE SCEPTICISME N*£ST JUSTIFIÉ NI PAR LA SCIENCE^ NI 
PAR L^HISTOIRE, NI PAR LA PRATIQUE ACTUELLE DES PEUPLES 

MODÈLES 

§ I. La prospérité partout est toujours liée à la pureté 
des convictions religieuses. 

L'étude méthodique des sociétés européennes 
m'a appris que le bonheur individuel et la pros- 
périté publique y sont en proportion de l'énergie 
et de la pureté des convictions religieuses. Je ne 
crains pas d'affirmer que tout observateur qui 
recommencera cette étude selon les règles de la 
méthode, c'est-à-dire avec un esprit dégagé de 
toute idée préconçue, sera conduit, par l'évi- 
dence des faits , à la même conclusion. 

Les enquêtes sur le passé , faites avec le con- 
cours des historiens compétents, aboutissent 
toutes à ce résultat. A tous les âges de l'histoire, 



112 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

depuis les prospérités de rancienne Egypte jus- 
qu'à celles de la Chrétienté, on a remarqué que 
les peuples pénétrés des plus fermes croyances 
en Dieu et en la vie future se sont toujours élevés 
rapidement au-dessus des autres par la vertu et 
le talent, comme par la puissance et la richesse ^ 

§ II. Deux dlllicultés opposées en France à la religion ; le scep- 
ticisme, les divisions intesUnes des catholiques. 

Cependant, lorsque, après vingt- cinq ans de 
recherches , j'ai voulu exposer les faits qui m'ont 
imposé cette conclusion, je me suis trouvé en 
présence de deux difficultés. Celles-ci n'existent 
que pour un écrivain français. Plus que tout 
autre symptôme , elles m'ont éclairé sur la pro- 
fondeur de notre décadence actuelle , et sur l'im- 
minence des catastrophes que je signale en vain, 
depuis 1848, au patriotisme de mes concitoyens. 

La première difficulté vient du scepticisme qui, 
depuis deux siècles, envahit de plus en plus notre 
nation. La plupart des hommes qui, en raison de 
leur condition sociale ou de leurs talents , créent 
en France l'opinion publique, ont rompu plus ou 
moins ouvertement avec les croyances religieuses. 
Les plus modérés sont indifférents ; les plus vio- 

^ « Chose admirable I la religion chrétienne, qui ne semble 
« avoir d^objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre 
« bonheur dans celle-ci. »> (Montesquieq. Esprit des loix, liv. XXIV, 
ch.ii.) 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 113 

lents sont hostiles. Beaucoup , parmi ces derniers, 
propagent maintenant cette hostilité , avec toutes 
les ardeurs du prosélytisme, au milieu des masses 
populaires. L'opinion formée sous ces influences 
est assurément égarée , mais elle domine notre 
société. Les célébrités qui la représentent, aver- 
ties de mon dessein, m'ont déclaré que ma con- 
clusion ne méritait pas l'honneur d'un examen ; 
car, dans leur opinion, elle est condamnée a 
priori par trois motifs qui ont la force de trois 
axiomes. J'ai dû en faire une première réfutation 
dans ce chapitre. Toutefois, comme la méthode 
reproduit sur ce point l'évidence dans toutes les 
parties de l'ouvrage, je me borne ici à démontrer 
que ces trois objections ne sauraient autoriser un 
esprit impartial à repousser sans examen les faits 
fournis par la méthode. 

La seconde difficulté naît de la division intes- 
tine des catholiques qui forment l'immense majo- 
rité des croyants français. Cette division est celle 
que les intéressés formulent eux-mêmes en se 
classant sous les deux dénominations de libéraux 
et à'uUra/montains. Cette forme d'antagonisme 
est spéciale à notre pays. Je n'en ai aperçu aucun 
indice , dans le cours de mes voyages , chez les 
catholiques romains des autres nations. La lutte 
des libéraux et des ultramontains est donc un mal 
français qui s'aggrave journellement comme nos 
autres plaies sociales. J'ai entendu blâmer una- 



114 LIYRB PREMIER -— LA RELIGION 

nimement ces ardeurs libérales et ultramontaines 
des Français par les laïques, les docteurs et les 
évoques des pays étrangers. Je me suis de plus 
assinré que ce même jugement a été souvent porté 
par les prélats romains. Enfin j'entends dire par 
des hommes bien informés que la cour de Rome 
est souvent disposée à condamner également dans 
les deux partis rivaux ces manifestations du zèle 
religieux. 

J'ai promptement constaté que mes concitoyens 
appréciaient fort diversement les questions qui 
font l'objet de mes études, celles qui, laissant les 
dogmes dans une région supérieure, se ratta- 
chent aux intérêts usuels des sociétés. J'ai donc 
été conduit à m'instruire auprès des catholiques 
étrangers qui ont sur ces mêmes matières des 
opinions concordantes. Suivant la méthode, je ne 
me suis cru éclairé sur le présent et le passé que 
quand j'ai pu m'associer à cette communauté 
d'opinions. J'ai trouvé aisément à cette source les 
vérités sociales ; mais , en présence de l'antago- 
nisme que je viens de signaler, je n'ai pas d'abord 
réussi à les propager parmi mes concitoyens. 
Les faits , les idées ou les mots , qui affermissent 
l'union chez les catholiques des autres pays, 
excitent souvent chez nous des discussions et des 
méfiances. Averti par les écueils que j'ai ren- 
contrés , je tiens compte de cette disposition des 
esprits, en abordant les divers sujets de ce Livre. 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 115 

Je clos d'ailleurs ce préambule par quelques dé- 
clarations qui pourront, en certains cas, épargner 
au lecteur une fausse interprétation de ma pensée. 
Mes jugements, à moins d'une indication con- 
traire, s'adressent exclusivement aux défail- 
lances des catholiques. Ils n'impliquent, dans ma 
pensée, quelle qu'en soit l'expression, aucun 
blâme indirect des principes de l'Église, que je 
laisse au-dessus de toute discussion. Les sujets 
que j'ai à traiter ne se lient même en rien à la 
pensée d'apprécier certaines règles de conduite 
qui divisent dans l'Occident les communions 
chrétiennes et, en France spécialement, ceux 
qui se disent libéraux ou ultramontains. Réser- 
vant aux théologiens le soin de juger la valeur 
relative des doctrines, je ne poursuis, dans ce 
Livre, que deux buts spéciaux. Je signale aux 
sceptiques l'erreur et la stérilité de leurs opi- 
nions. Je montre aux catholiques français que 
l'impuissance dont ils se plaignent est dans la 
faiblesse des hommes et non dans la force des 
choses ; que, par leur union, ils auraient le pou- 
voir de restaurer les croyances religieuses, et, 
par suite, de préserver la patrie d'une ruine 
imminente. Ici d'ailleurs je n'ai qu'à reproduire 
les leçons que m'ont données les catholiques ré- 
duits dans leur patrie à l'état de dissidents. Nous 
ne retrouverons la force émanant du principe que 
si nous repoussons les vices qui ont déjà fait dé- 



116 LIVRE PREMIER — LÀ RELIGION 

choir le Portugal, la Pologne, l'Espagne, l'Italie et 
l'Autriche. Pour sauver en nous la dernière grande 
nation catholique, nous devons reprendre les sen- 
timents que saint Vincent de Paul inculquait à nos 
pères. Il nous faut dépasser de nouveau les dissi- 
dents et les sceptiques par le talent et la vertu. 

§ III. Énoncé des trois objections des lesiitlques. 

Selon la première objection des sceptiques, 
les peuples modernes renonceraient à la pratique 
de leurs cultes. Ils obéiraient d'autant plus à cette 
tendance qu'ils sont plus prospères et plus puis- 
sants. On ferait donc déchoir notre pays en le 
ramenant dans la voie que les meilleurs aban- 
donnent. 

Les religions, dit-on en second lieu, ont pour 
bases des faits surnaturels contraires aux indica- 
tions de l'expérience et de la raison. Elles sont 
donc condamnées par la science moderne, qui ne 
se perfectionne qu'en rejetant les doctrines con- 
çues en dehors de l'observation des phénomènes. 
Voilà pourquoi les convictions reUgieuses ne se 
maintiennent qu'aux époques d'ignorance, et dans 
les sociétés qui ne jouissent pas encore des bien- 
faits de l'esprit d'examen. 

Enfin, on croit confirmer ces deux objections 
en faisant appel à notre histoire. On se persuade 
que la perte de la foi coïncide chez nous, depuis 
plusieurs siècles, avec «les grands progrès de l'es- 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DBS SCEPTIQUES 117 

prit humaine). On pense également que les perfec- 
tionnements de rordre moral et matériel, aux di- 
verses époques de l'histoire, ont été d'autant plus 
marqués , que les peuples , ou tout au moins les 
classes dirigeante^ ont mieux secoué le joug des 
idées religieuses. 

§ IV. Ire obJaaMaB : La religion incompattble avec la prospérité 

et le bien -être des peuples. 

La première objection est réfutée par les faits 
mêmes que l'on croit pouvoir invoquer. Tous 
les peuples européens nous donnent , par leurs 
prospérités comme par leurs souffrances , les élé- 
ments de cette réfutation. Les apparences sm^ 
lesquelles se fonde l'objection ne résistent pas à 
un examen approfondi. Il est vrai que certaines 
nations, parvenues à un haut degré de puissance 
et de prospérité , se sont éloignées des pratiques 
religieuses. Tel est le cas que la France, en parti- 
culier, nous offre depuis la fin du xvii^ siècle. 
Mais ces nations n'ont pu longtemps se faire illu- 
sion sur la faute qu'elles commettaient. Peu à 
peu l'affaiblissement des aptitudes morales les 
plus nécessaires et l'apparition de plusieurs au- 
tres désordres sociaux leur ont appris qu'elles 
perdaient leur principal moyen d'harmonie et de 
bien-être. Quant aux peuples que l'opinion place 
de nos jours au premier rang , ils ne subissent 
point ces dures épreuves. Ils continuent à sur- 



118 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

passer les autres par la délicatesse et Fénei^e 
des croyances. 

g V. 2« objection : La religion condamnée par la science. 

La seconde objection semble reposer sur des 
motifs scientifiques ; mais , en fait , elle n'est, ni 
présentée , ni adoptée par de vrais savants. 

Certains sceptiques font appel aitz sciences 
physiques pour prouver que la raison et l'expé- 
rience démentent les rapports établis par la reli- 
gion entre Dieu et l'humanité. Aujourd'hui ils ne 
vont guère droit au but, comme ils le faisaient 
plus volontiers au dernier siècle. Ils ne nient pas 
positivement l'existence de Dieu ; mais ils s'effor- 
cent de faire disparaître, autant que possible , les 
traces de son action. 

Ces faux savants prétendent émanciper l'es- 
prit humain en enseignant que Dieu n'a pas été 
obligé de pourvoir à une création spéciale de 
l'homme et de la femme. Plus soucieux que ne 
l'avaient été les rédacteurs des Uvres saints de re 
lever la majesté divine , ils se flattent d' en donner 
une idée plus haute, en présentant cette création 
comme la conséquence d'une loi générale qui au- 
rait présidé au développement de tous les êtres 
organisés. L'espèce humaine serait, sans inter- 
vention directe de Dieu, le produit de cette loi, 
de même que le vent, la pluie, l'arc -en -ciel et le 
tonnerre sont la conséquence des propriétés gé- 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 119 

râles de la chaleur, de la lumière et de l'élec- 
tricité. Les sceptiques, élaborant à ce point de 
vue une histoire qu'ils croient être scientifique , 
se complaisent dans la conception d'un système 
qui fait sortir successivement tous les êtres orga- 
nisés, et enfin l'homme lui-même, d'un premier 
germe rudimentaire de vie. 

 ces tendances des sceptiques on peut, en 
se fondant sur l'expérience et la raison , opposer 
les considérations suivantes. 

Les savants proprement dits , qui doivent leur 
renommée à l'étude des phénomènes physiques , 
déclarent qu'il ne leur appartient de remonter, ni 
aux causes premières , ni à l'origine du monde 
matériel ; ils ne voient dans ce genre de recher- 
ches que des jeux d'esprit. Ceux qui s'appuient 
sur la méthode et sur les travaux des vrais savants 
pour attaquer, sous ce rapport, l'autorité des livres 
saints, ne sont donc, à vrai dire, qu'une nouvelle 
classe de faux prophètes. 

Les savants se dévouent presque exclusivement 
à la découverte et à l'observation des phéno- 
mènes. Les doctrines ne sont pour eux que des 
hypothèses provisoires reliant les faits observés. 
La rehgion, au contraire, révèle depuis les pre- 
miers âges ce que l'homme a besoin de con- 
naître, bien que l'observation ne l'ait jamais en- 
seigné. Ces doctrines, qu'on pourrait appeler 
immédiates, sont donc séparées de la religion 



iO LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

par un abîme que les vrais savants n'ont point 
' la prétention de franchir. Au contraire , ceux qui 
se plaisent à mettre en contradiction la religion 
et les sciences physiques , s'écartent de la mé- 
thode propre à ces dernières. Us n'ont même 
pas pour eux l'autorité de la tradition que les 
législateurs religieux ont toujours invoquée. Au 
fond , leur effort consiste à substituer leurs opi- 
nions personnelles aux croyances qui, à défaut 
d'autres preuves , se justifieraient tout au moins 
par l'assentiment de nombreuses générations. 

Les novateurs déclarent que leur raison est 
blessée par la Genèse, qui attribue à une suc- 
cession d'interventions divines la création de la 
terre et de ses habitants. Cependant la géologie 
nous signale deux longues séries de siècles pen- 
dant lesquelles la terre a été dépourvue de tout 
être vivant, puis peuplée seulement de plantes et 
. d'animaux. L'étude physique du globe nous met 
donc en présence de deux phénomènes surnaturels 
dont le premier aurait eu pour objet la création 
de la matière inorganique , et le second , celle du 
premier germe vivant. S'il a été digne de Dieu, 
après tant de siècles où la géologie ne découvre 
que des phénomènes purement minéraux, de dé- 
poser ce germe sur la terre, c'est-à-dire dans une 
fraction infiniment petite du monde matériel, 
pourquoi serait-il indigne de lui d'introduire, dans 
l'ensemble de la création, ces transformations in 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 121 

cessantes dont nous voyons la trace en étudiant 
la terre et le monde céleste? La loi d'harmonie et 
de continuité que la raison attache à la Toute- 
Puissance , est même en opposition avec l'argu- 
ment des sceptiques. L'esprit, dès qu'il aperçoit 
une seule intervention de Dieu, est impérieuse- 
ment conduit à la pensée d'une intervention con- 
tinue. C'est dans cette notion que se trouve l'un 
des points de départ de toutes les croyances reli- 
gieuses. Il est donc vrai de dire que l'observation 
du monde physique dirige l'esprit vers la religion 
plutôt que vers le scepticisme. 

D'ailleurs, alors même qu'on prouverait que 
le premier germe vivant s'est formé spontané- 
ment, que tous les êtres animés en sont issus et 
que l'homme physique dérive de l'animal, on 
n'aurait pas pour cela détruit la doctrine qui 
montre l'humanité comme une création spéciale 
de Dieu. Il n'en faudrait pas moins recourir à 
cette doctrine pour expliquer l'origine récente de 
la vie morale, qui, absente chez les animaux, 
confère à l'homme l'empire de la planète. C'est 
ce qu'oublient les sceptiques ; et, pour les réfuter, 
il suffit de rappeler qu'ils ne tiennent point compte 
de cette force caractéristique de l'humanité. 

Au surplus, les savants, adonnés à l'étude des 
sciences , qui s'égarent en intervenant dans les 
questions religieuses, reconnaîtront leur erreur 
s'ils veulent bien se reporter au premier principe 



I 



122 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

de la méthode. Celle-ci n'est fructueuse que si 
l'observation s'applique spécialement aux phéno- 
mènes qu'il s'agit de classer et de juger. Pour 
devenir compétent en matière de reUgion, il ne 
suffit pas d'étudier les huîtres et les singes^il faut 
surtout se dévouer à l'étude des sociétés hu- 
maines. Pour être en droit de propager leur doc- 
trine, les sceptiques devraient d'abord démontrer 
que les peuples les plus estimés sont ceux qui s'é- 
loignent le plus des croyances religieuses : or, 
dans cette enquête , ils n'éprouveraient que des 
mécomptes. Les rares populations qui de nos 
jours restent étrangères au sentiment religieux 
sont tombées dans une barbarie abjecte^, où l'on 
n'aperçoit même plus l'ordre que l'instinct pro- 
duit chez les animaux. Au contraire, les peuples 
dont la supériorité est reconnue par l'opinion pu- 
blique , sont également ceux chez lesquels la re- 
ligion est le plus honorée. Dans cette voie, en un 
mot, on constaterait les résultats que je signale 
plus loin ; et on arriverait aux conclusions que 
j'en ai moi-même déduites. On n'est donc pas 
fondé à affirmer que les croyances religieuses 

1 Une nouvelle secte de sceptiques , éclose dans les universités 
allemandes, ne s^arrête pas devant cette difficulté. Elle la fran- 
chit hardiment en nous offrant comme modèles les races dégra- 
dées. Elle se flatte d^avoir découvert que ces races sont étran- 
gères à la notion de Dieu. Dans V Organisation du travail, % 39, 
j'ai relevé les aberrations que contient à ce sujet le livre de 
M. L. Buchner. (Note de 1872.) 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 123 

sont en contradiction avec la science , et qu'elles 
se conservent seulement parmi les populations 
inférieures. 

On se trompe également en soutenant qu'une 
prétendue loi de progrès substitue , dans Tordre 
moral , la raison à la foi , comme dans l'industrie 
manufacturière elle remplace de plus en plus par 
les machines le travail des bras. Cette comparaison 
se retourne évidemment contre la thèse des scepti- 
ques. On doit sans doute admirer le discernement 
avec lequel les intérêts matériels , malgré quel- 
ques hésitations, choisissent à la longue les meil- 
leurs moyens d'action ; mais les intérêts moraux 
ne sont pas moins clairvoyants. Depuis l'origine 
de la vie sociale on leur offre le scepticisme; et, 
après certaines déviations momentanées , ils ont 
toujoiu^s opté pour la religion. 

Toutefois il est digne de remarque que le scep- 
ticisme, toujours condamné aux temps d'épreuve, 
reprenne faveur aux temps de prospérité ; qu'un 
vieil outil , si souvent mis au rebut , soit pério- 
diquement repris avec prédilection par les classes 
dirigeantes. Tel est pourtant le phénomène que 
présente, depuis le règne de Louis XIV, la société 
française. De nos jours, de Maistre, Balmès et 
d'autres défenseurs de la religion attribuent le 
retour périodique du fléau au démon, qui dé- 
veloppe à son gré les germes malfaisants que 
recèle l'humanité (14, I). Mais saint Bernard et 



/^ 



/ 



124 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

Bossuet donnent à ce sujet une explication plus 
profonde (14, I). Ils enseignent que Terreur, 
émanant des individualités perverses, ne devient 
contagieuse que dans le cas où les classes diri- 
geantes et le clergé ont préalablement donné le 
mauvais exemple. Cet enseignement, justifié par 
l'histoire des trois derniers siècles , n'est point , 
chez nous , assez familier à beaucoup de catholi- 
ques zélés. Je crois donc utile d'indiquer à ce sujet 
quelques vérités que chacun peut lui-même pui- 
ser aux bonnes sources. Ces vérités réfuteront en 
même temps la troisième objection des sceptiques. 

§ VI. 3« objection : La religion condamnée par Iliistoire. 
Origine du mal sous les Valois. 

La crise religieuse qui commença au xvi® siècle 
n'eut pas, comme on l'a dit souvent, pour objet 
principal la restauration de l'esprit d'examen. 
On ne voit pas du moins que la controverse 
religieuse ait eu, dans l'époque actuelle de 
schisme , la fécondité qui distingue l'époque d'u- 
nité des dix premiers siècles. Le motif pour 
une partie .des protestants , le prétexte pour les 
autres, fut la corruption qui avait depuis long- 
temps envahi les autorités ecclésiastiques. Les 
clercs employèrent alors, pour la défense de leurs 
satisfactions temporelles, l'énergie que leurs pré- 
décesseurs consacraient exclusivement à l'éta- 
blissement de l'ordre spirituel. Ils provoquèrent 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 12S 

ainsi dans le christianisme un déchirement(14, II) 
dont le contre -coup se fit sentir dans l'ordre po- 
litique, lié alors d'une manière si intime à l'ordre 
religieux. Par un concours de circonstances qui 
caractérise ces tristes époques, la scission survint 
au moment où la corruption j importée en France 
par les derniers Valois et leurs Italiens , désolait 
le monde laïque non moins que le clergé. 

Sous l'influence de ces longs désordres dont la 
Ligue fut le dernier épisode, les conditions habi- 
tuelles de l'harmonie sociale , les mœurs privées 
et le patriotisme firent tout à coup défaut. La re- 
ligion, qui doit tendre surtout à rapprocher les 
hommes, devint à cette triste époque le principal 
moyen de les diviser. Des croyants fougueux, per- 
dant à la fois le sentiment chrétien et l'intelli- 
gence de leurs devoirs civils , ne craignirent pas 
de ruiner leur pays en servant les intrigues de 
l'étranger. En 1589, lors de l'assassinat de 
Henri III , la France dévastée par la guerre ci- 
vile, dégradée par la corruption venue de l'Italie, 
avait à la fois perdu le bien-être matériel et le 
sens moral. 

La religion ne s'impose point seulement aux 
peuples par la grâce divine , la foi et la tradition : 
elle doit, en outre, se fonder sur le caractère 
élevé de ses ministres , et sur les avantages mo- 
raux et matériels dont jouissent les fidèles. Les 
scandales donnés par les deux partis rivaux ré- 



1^6 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

voltèrent les hommes sincèrement dévoués à la 
patrie. Ils firent bientôt naître le doute chez ceux 
dont la foi religieuse ne reposait pas sur la force 
de l'esprit ou du cœur. Ce fut alors que Charron, 
dans son célèbre livre De la Sagesse, publié en 
1601 , exprima la pensée que les classes diri- 
geantes doivent repousser pour elles-mêmes la 
doctrine religieuse , en la conservant comme un 
frein nécessaire par leurs subordonnés. 

§ VII. Guérison des plaies sociales sous Henri IV et Louis XIII. 

Henri IV eut la gloire de guérir ces plaies 
sociales et d'imprimer aux esprits une autre di- 
rection*. Ce prince groupa tout d'abord autour 
de lui les catholiques* et les protestants ^ que re- 
commandaient leur foi et leurs talents ; puis il 
promulgua, en 1598, dans l'édit de Nantes, la pre- 
mière charte qui ait toléré , dans un grand Etat 
européen, l'existence d'églises dissidentes. Son 
secret pour restaurer l'influencé de la religion 
consista donc à partager son autorité entre les 
gens de bien des deux croyances , tout en pré- 
venant les écarts de leur zèle. Telle fut l'origine 



1 Heureuse la France si Henri IV eût également échappé, sous 
d'autres rapports, à la corruption des Valois; s'il n'eût, en affi- 
chant dans sa cour les désordres de )»a vie privée , autorisé les 
scandales encore plus odieux donnés par Louis XIV, le Régent et 
Louis XV! 1=: 2 D'Ossat, Duvair, Villeroy, Cheverny, Jeannin, 
Pasquier, deHarlay, de Thou, Grillon, etc. — = 3 Sully, du Ples- 
sis-Mornay, la Force, d'Aubigny, Hurault du Fay, Lanoue, etc. 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES . 

d'une admirable réforme qui triompha peu à peu 
de la corruption du régime antérieur ; et il est 
bien digne de remarque que celte époque de libre 
discussion et de contact intime avec les dissidents 
fut aussi favorable au catholicisme que l'ère anté- 
rieure d'intolérance lui avait été funeste. C'est 
alors que brillèrent Duvair, du Perron , François 
de Sales , Jeanne de Chantai , Olier, Vincent de 
Paul, Pascal, Nicole, Antoine, Arnault, M"® de 
Melun, l'abbé de Rancé, Bossuet et Fénelon, 
Leurs vertus et leurs talents donnèrent à l'Église 
de France un éclat qu'elle ne connaissait plus 
depuis le temps d'Albert le Grand et de saint 
Thomas d'Aquin. La grandeur et la foi des deux 
époques s'expliquent surtout par les vertus et 
les travaux des luttes pacifiques de l'Église ; la 
décadence et le scepticisme de l'époque inter- 
médiaire , par la corruption des catholiques et la 
cruauté des guerres de religion. 

Vers le milieu du xvii* siècle, aucun écrivain 
éminent ne soutenait plus la thèse de Charron. 
Tout en accueillant avec faveur l'esprit de con- 
troverse dans la religion et l'esprit d'innovation 
dans les arts, la brillante société de ce temps 
blâmait sévèrement les rares individualités qui 
continuaient la tradition du scepticisme. Sous 
cette influence , qui se résume si bien dans les 
noms de Descartes et de Bossuet , la France per- 
fectionna son idiome, produisit ses principaux 



128 LIVRE PREMIER — LÀ RELIGION 

chefs-d'œuvre littéraires, développa sa supério- 
rité dans les sciences , la politique et la guerre , 
commença l'établissement des manufactures , du 
commerce et des colonies; ^acquit les frontières 
qui la séparent de la confédération allemande ^ : 
fonda sur l'harmonie des classes dirigeantes d'ad- 
mirables rapports sociaux, et fit adopter à l'Eu- 
rope , dominée par un juste sentiment d'admira- 
tion, sa langue , ses idées et ses mœurs '. 

§ VIII. Retour, puis aggravation du mal sous Louis XTV, 
ses successeurs et la révolution de 1789. 

Cette ère de grandeur ouverte par l'émulation 
pacifique des catholiques et des protestants ^ 
prit fin avec le retour de l'intolérance reli- 
gieuse. Louis XIV, qui dut ses succès aux forces 
morales accumulées par ses deux prédéces- 
seurs et aux grandes intelligences que leurs 
règnes réparateurs avaient fait surgir, ne tarda 
pas à dissiper ce précieux héritage. Il ébranla 
l'édifice social en enlevant la noblesse à la vie 
rurale , et il pervertit les classes supérieures en 

1 Écrit en 1864. ==: 2 Voir VOrganisalion du travail, § 16. (Note 
de 1873.) = 3 Dans les éditions précédentes, j'avais nommé Hberlé 
de conscience ce régime dans lequel les protestants pouvaient enfia 
pratiquer leur culte, sans danger pour leur vie ou leurs biens. In- 
formé que cette expression blessait certaines susceptibilités, et 
me conformant au besoin de conciliation indiqué ci-dessus, j'ai 
adopté une nouvelle locution qui exprime simplement un fait 
et qui rend ma pensée plus clairement. J*ai fait de même dans 
d'autres passages qu*il serait superflu de signaler. (Note de 1872.) 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 129 

érigeant, pour ainsi dire, en institution publi- 
que les scandales de sa vie privée. Les aspira- 
tions vers les grandes choses s'appuyèrent, chez 
Louis XIV, sur l'orgueil et régoïsme% non, 

1 L'influence immorale et antichrétienne que Louis XIV a 
exercée sur son siècle apparaît dans chacun des détails de Phis- 
toire du temps; je cite, entre mille, le trait suivant : « Le roi 
« lui demanda qui il menoit en Espagne. M. le duc d'Orléans lui 
« nomma parmi eux Fontpertuis. Comment, mon neveu, reprit 
« le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru M. Arnault 
<« partout, un janséniste I Je ne veux pas de cela avec vous. Ma 
« foi, Sire, lui répondit M. le duc d'Orléans, je ne sais point ce 
<« qu'a fait la mère; mais pour le fils être janséniste! il ne croit 
« pas à Dieu. Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? 
« Si cela est, il n'y a pas de mal ; vous pouvez le mener. L'après- 
u dînée même, M. le duc d'Orléans me le conta en pâmant de 
« rire; et voilà jusqu'où le roi avoit été conduit de ne trouver 
« point de comparaison entre n'avoir point de religion et le pré- 
« férer à être janséniste , ou ce qu'on lui donnoit pour tel. •> 
[Mémoires du dite de Saint-Simon, t. V, p. 349; Paris, 1856, 
in-S».) 

A ce premier trait qui peint l'homme, j'en ajouterai un second 
qui caractérise la tyrannie de son administration et l'immoralité 
de ses agents : « La nécessité des affaires avoit fait embrasser 
« toutes sortes de moyens pour avoir de l'argent. Les traitants en 
« profitèrent pour attenter à tout, et les parlements n'éloient 
» plus en état, depuis longtemps, d'oser même faire des remon- 
<« trances. On établit donc un impôt sur les baptêmes et sur les 
» mariages, sans aucun respect pour la religion et pour les sacre- 
« ments, et sans aucune considération pour ce qui est le plus in- 
« dispensable et le plus fréquent dans la société civile. Cet édil 
« fut extrêmement onéreux et odieux. Les suites, et promptes, 
«• produisirent une étrange confusion. Les pauvres et beaucoup 
« d'autres petites gens baptisoient eux-mêmes leurs enfants sous 
« la porte de l'église, et se marièrent sous la cheminée par le 
« consentement réciproque devant témoins, lorsqu'ils ne trou- 
« voient point de prêtre qui voulût les marier chez eux et sans 
« formalité. Par là, plus d'extraits baptistaires, plus de certitude 
« des baptêmes, par conséquent des naissances; plus d'état pour 



130 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

comme chez Henri IV, sur l'amour du peuple. 
Ces tendances devinrent plus marquées à me- 
sure que la mort moissonnait les grands hommes 

• 

formés sous les règnes précédents. Elles condui- 
sirent enfin Louis XIV, au moment où Colbert 
mourait dans le découragement , à révoquer Fédit 
de Nantes (1685), et à tarir ainsi une des sources 
de la prospérité matérielle et de l'ascendant 
moral du pays. La destruction du frein salutaire 
que le contact des protestants opposait aux dé- 
faillances des catholiques ramena bientôt chez 
ces derniers le relâchement des intelligences, 
puis la perte de la foi. Les mœurs , affaiblies de- 
puis 1661 par les exemples de la cour, restèrent 
dès lors sans soutien. Le luxe fit pénétrer la cor- 
ruption dans toutes les familles de la noblesse, 
de la magistrature et de la riche bourgeoisie. Les 
propriétaires fonciers, vivant à la cour, laissè- 
rent l'antagonisme social envahir leurs domaines. 
Ils perdirent le sentiment de la solidarité qui 
unissait leurs ancêtres aux populations, et ils 
ruinèrent l'agriculture pour toute la durée du 
xviii® siècle. Enfin, de cette corruption géné- 
rale surgirent les règnes honteux du Régent et 
de Louis XV. 

<i les enfants de ces sortes de mariages qui pût être assuré. On 
« redoubla donc de rigueurs et de recherches contre des abus si 
» préjudiciables, c^est-à-dire qu^on redoubla de soins, d^nquisi- 
<i tion et de dureté pour faire payer Timpôt. » [Mémoires du duc 
de Saint-Simon, t. V, p. 360.) 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DBS SCEPTIQUES 131 

La France se vit ainsi placée sous les fatales 
influences qui avaient successivement détruit la 
supériorité intellectuelle et morale dont l'Italie et 
l'Espagne avaient joui autrefois sans partage. La 
décadence eut la même origine que chez les deux 
autres races latines. Les gouvernants et les clercs 
se concertèrent naturellement pour empêcher la 
critique de leurs vices ; puis , de proche en pro- 
che, le système de contrainte vint empêcher les 
applications les plus légitimes de l'esprit d'exa- 
men. Toutefois ce régime n'eut pas les mêmes 
conséquences qu'en Italie et en Espagne. Il n'é- 
touffa pas aussi complètement les intelligences. 
Celles-ci montrèrent même sur certains points 
beaucoup d'activité ; mais elles prirent une di- 
rection d'abord fausse, puis décidément funeste. 

Nos lettrés du xviir siècle conservèrent en 
partie à la langue française l'ascendant que lui 
avaient donné les grands écrivains du siècle pré- 
cédent. Ils s'inspirèrent d'abord des admirables 
traditions locales que n'avaient pas encore violées 
les intendants de la monarchie absolue. Ils étu- 
dièrent avec fruit les causes de la supériorité 
qu'acquérait l'Angleterre , depuis que Louis XIV 
en avait tari la source dans notre pays. Mais ces 
utiles enseignements furent perdus et négligés 
à mesure qu'on s'éloignait de la grande époque. 
Les lettrés ne furent pas libres de critiquer les 
gouvernants et les clercs devenus infidèles aux 



132 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

principes que la constitution plaçait sous leur 
garde. Ne pouvant s'attaquer aux hommes, ils 
combattirent les institutions et les principes sur 
lesquels reposaient tous les pouvoirs tradition- 
nels. Sous cette aspiration ils se plongèrent dans 
les erreurs les plus dangereuses. L'affaiblisse- 
ment de la notion du vrai est manifeste chez tous 
les lettrés du xviii® siècle. Quant à la marche vers 
le faux et vers les idées subversives , elle est clai- 
rement accusée par la succession des ouvrages 
philosophiques de Montesquieu (1721 -1748), de 
Voltaire (1735-1778) et de J.-J. Rousseau (1750- 
1778). 

Comme je l'ai indiqué ci-dessus (8, III), Mon- 
tesquieu trouva dans ses traditions de famille, 
dans ses travaux agricoles et dans ses entre- 
prises commerciales le moyen d'échapper aux 
plus redoutables erreurs de son temps. 

Voltaire réagit avec succès contre l'usage des 
châtiments cruels qui ne blessaient pas notre bril- 
lante société du siècle précédent. Plus encore que 
Diderot, d' Alembert et les autres encyclopédistes, 
il fut un auxiliaire pour l'empire de notre langue ^ 

^ « Je bâtis un théâtre, je fais jouer la comédie partout où je 
« me trouve, à Berlin, à Postdam. G^est une chose plaisante d^a- 
<« voir trouvé un prince et une princesse de Prusse, tous deux de 
« la taille de M^^ Gaussin , déclamant sans accent et avec beau- 
« coup de grâce... Je me trouve ici en France. On ne parle que 
« notre langue. L^allemand est pour les soldats et les chevaux... 
<« — La langue que Ton parle le moins à la cour, c'est Tallemand. 
<• Je n^en ai pas encore entendu prononcer un mot. Notre langue 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 133 

n montra souvent la tendance éminemment chré- 
tienne qui subordonne les préoccupations na- 
tionales trop étroites aux intérêts généraux de 
rhumanité. Enfin il représenta avec chaleur 
cette ancienne vertu de notre race qui fait ac- 
cepter avec bonne grâce ou indulgence les idées 
et les usages des étrangers. La correspondance 
des grands écrivains de cette époque prouve qu'en 
cédant à ce sentiment , ils réussirent à faire de la 
France le centre du travail scientifique et litté- 
raire de l'Europe ^ Cet amour désintéressé de 

« et nos belles-lettres ont fait plus de CQpquêtes que Charlemagne.» 
[Lettres de Voltaire, Berlin, 24 auguste et 24 octobre 1750.) 

1 Voir la correspondance de Voltaire avec Frédéric II , roi de 
Prusse; Catherine 11^ impératrice de Russie; Charles-Théodore, 
électeur palatin; Frédéric -Guillaume, margrave de Bayreuth; 
Wilhelmine, sœur de Frédéric II, femme du précédent; Stanislas, 
roi de Pologne et duc de Lorraine; Elisabeth, princesse d^Anhalt- 
Zerbst; Caroline, margrave de Bade-Dourlach, etc. 

Voltaire, s^adressant le 9 mars 1747 à Frédéric II, et exprimant 
le regret qu^il ne vînt pas visiter la France , écrivait : << Vous 
« auriez vu Teffet que produit un mérite unique sur un peuple 
« sensible; vous auriez senti toute la douceur d^être chéri d^ne 
« nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être dans Puni vers 
« la seule dispensatrice de la gloire. Les Anglais ne louent que 
« des Anglais ; les Italiens ne sont rien ; les Espagnols n^ont plus 
« guère de héros... Vous savez. Sire, que je n'ai pas de préven- 
« tion pour ma patrie; mais j'ose assurer qu'elle est la seule qui 
« élève des monuments à la gloire des grands hommes qui ne 
« sont pas nés dans son sein. » 

Frédéric II, ainsi que l'indique sa correspondance, a consacré 
une partie considérable de ses loisirs à se rendre notre langue 
familière. Il a réussi dans ce dessein; et parfois même, dans les 
poésies légères dont Voltaire offrait alors le modèle, il a égalé le 
maître quUl s'était donné. 11 a écrit ses ouvrages en français, et il 
donne en ces termes, dans une de ses préfaces, la raison de ce 



134 LIVRE PREMIER — LÀ RELIGION 

rbumanité est une des grandes vertus sociales. 
Je ne crois pas m'abuser en constatant que , mal- 
gré la rupture provoquée par notre révolution 

choix : a Quoique j^aie prévu, écrit-il, les difficultés quMI y a pour 
« un AllemaDd d'écrire dans une langue étrangère, je me suis 
« pourtant déterminé en faveur du français, à cause que c'est la 
« plus polie et la plus répandue en Europe, et qu'elle paraît en 
« quelque façon fixée par les bons auteurs du règne de Louis XIV. 
« Après tout, il n'est pas plus étrange qu'un Allemand écrive de 
« nos jours le français qu'il ne Tétait du temps de Cicéron qu'un 
a Romain écrivît le grec. » Je doute qu'un souverain étranger 
soit maintenant porté à suivre cet exemple ; je crois surtout qu'il 
ne pourrait le faire sans froisser l'opinion de ses sujets. 

Pendant les premières années de mes voyages, j'ai connu, dans 
toutes les contrées de rEu|ope, une multitude de vieillards de la 
classe dirigeante, dont la première éducation avait eu pour base, 
avant 1789, l'étude de notre langue. Us en faisaient habituelle- 
ment usage à leur foyer, parfois à l'exclusion de la langue natio- 
nale , avec une perfection qui décelait la lecture assidue de nos 
bons auteurs, et qui indiquait tout d'abord que le français était 
vraiment pour eux la langue maternelle. Cet état de choses a pris 
fin sous l'influence des haines nationales fomentées par la révo- 
lution et le premier empire; l'éducation des classes dirigeantes 
actuelles a été exclusivement fondée depuis lors sur la langue du 
pays; le français n*y a figuré que comme étude accessoire; et trop 
souvent cette connaissance n'est entretenue qu'avec le concours 
de la plus déplorable littérature contemporaine. Pour garantir 
leur foyer du danger de ces lectures , les chefs de famille com- 
mencent même, en Russie, en Suède, en Allemagne, à diriger 
exclusivement vers l'anglais les études de leurs enfîints ! 

La société européenne ne saurait se passer du bienfait de 
l'unité de la langue qui lui a été acquis deux fois : au moyen âge 
et au XVIII" siècle. Plus que jamais les classes dirigeantes tendent 
à se créer un langage commun. Toutes les sympathies conver- 
geraient de nouveau vers la langue française, si nos gouverne- 
ments employaient désormais leur influence à conserver la paix 
en Europe ; si surtout nos écrivains , reprenant les traditions du 
XVII* siècle, s'inspiraient plus habituellement de la raison et de 
la vertu. 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 135 

dans les rapports internationaux , la France s'in- 
spire encore de ce sentiment honorable plus que 
toute autre nation. Je vois dans ciette tradition 
des deux derniers siècles une des indications les 
plus sûres de l'ascendant moral qui sera rendu 
à notre pays , dès que nous ferons notre devoir, 
en reprenant les grandes traditions de nos aïeux. 

D'un autre côté , Voltaire , avec les lettrés con - 
temporains dont il résume les tendances, prit 
tout d'abord le change sur le but et les moyens 
de la réforme qu'il fallait accomplir. Pour ra- 
mener la liberté religieuse, il crut devoir dé- 
truire les croyances. Pour rétablir la tolérance , 
il fit appel au scepticisme. Enfin, pour remédier 
aux abus émanant de la corruption des clercs , il 
s'appliqua sans relâche à ruiner, dans sa source 
même , l'influence du clergé. 

J.-J. Rousseau vint à son tour donner une im- 
pulsion nouvelle à l'erreur et communiquer un 
caractère plus dangereux à la propagande des 
encyclopédistes. Par ses sophismes exposés avec 
art et couronnés par une académie , il inculqua 
aux esprits la négation du vice originel * et le 
mépris du principe le plus essentiel à la famille '. 

1 Voir ci -dessus, ch. 2, III. ::zi: ^ « L'homme est né libre, et 
« partout il est dans les fers... La plus ancienne de toutes lesso- 
« ciétés est la famille : encore les enfants ne restent- ils liés au 
« père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se con - 
« server. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. 
« Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père ; le 



136 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

Il sema ainsi les deux erreurs dont les consé- 
quencçs logiques devaient bientôt ouvrir l'ère 
des révolutions, et provoquer une décadence qui 
s'aggravera jusqu'à ce que la notion du vrai soit 
restaurée dans notre race*. 

Au milieu de ces tendances diverses, les lettrés 
du xviii* siècle, et à leur tête les maîtres que je 
viens de citer, se reconnaissent tous à un carac- 
tère commun : la perte du sens moral. Comme 
les gouvernants qu'ils combattaient, ils cédèrent 
au courant de la corruption générale *, sans s'a- 
percevoir que cette corruption était la vraie cause 
du désordre social qu'ils prétendaient réformer. 
Égarés, en outre, parla direction trop exclusive 
que l'histoire, la science et l'art imprimaient aux 
esprits, ils ne surent, ni revenir par patriotisme à 
la tradition nationale , ni remonter par l'expé- 
rience aux vrais principes. De ce que les classes 
dirigeantes avaient oublié les devoirs de la reli- 

« père, exempt des soins quil devait aux enfants, rentrent tous 
« également dans Pindépendance. »(J.-J. Rousseau, du Contrat 
social, ch. i et ii.) 

1 Ces deux erreurs furent propagées en même temps que le 
scepticisme importé d'Angleterre par Bolingbroke, dans les sa- 
lons parisiens, au moment où les Anglais allaient revenir aux 
croyances, sous le règne réparateur de George HT. zzz * On pren- 
dra une idée du désordre dans lequel tombaient les esprits les 
plus éminents, en lisant la correspondance de Montesquieu avec 
son ami Pabbé Guasco, qu'il avait choisi comme confesseur de sa 
fille. On peut consulter, entre autres, les lettres xxii^ xxix , xxxi , 
XXX II , etc. (Montesquieu, Œuvres complètes, 2 vol. in-12 ; Paris, 
1862.) 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 137 

gion et de la famille, ils crurent pouvoir conclure 
que ces deux institutions devaient être suppri- 
mées ou amoindries dans le nouvel ordre de 
choses qu'ils voulurent inventer de toutes pièces. 
Ils attribuèrent à la pratique des principes éter- 
nels de Tordre social le mal qui provenait, au 
contraire, de l'oubli dans lequel ces principes 
étaient tombés ; erreur profonde , contre laquelle 
protestent tous les enseignements de l'histoire, 
et dont les conséquences pèsent encore sur nous ! 
Ils se trompèrent aussi en s'exagérant l'impor- 
tance d'un mal secondaire, c'est-à-dire des avan- 
tages spéciaux accordés à certaines classes , en 
échange de devoirs qu'elles ne remplissaient 
plus. L'ancienne société a été condamnée par la 
Providence, non parce qu'il existait des classes 
privilégiées, mais parce que celles-ci, frappées 
de dégradation morale, s'étaient rendues indignes 
de leur situation. La prospérité des peuples s'est, 
en effet, fondée souvent sur des régimes de pri- 
vilège, jamais sur de mauvaises mœurs. 

Au lieu de reprendre la mission qu'auraient 
dû accomplir les encyclopédistes , les auteurs de 
la révolution ne firent que continuer leurs erreurs ; 
mais le résultat démontra une fois de plus l'im- 
puissance du scepticisme. La réforme des abus 
de l'ancien régime , et spécialement celle de l'or- 
ganisation financière, offrait assurément, dans 
la voie des améliorations sociales, de nombreuses 



138 LIVRE PREMIER — LÀ RELIGION 

occasions de succès. Cependant les novatexirs ne 
purent rien créer, parce qu'ils ne comprirent 
pas qu'il s'agissait d'opérer une réforme mo- 
rale plus encore qu'une réforme politique. Lors- 
que, après l'œuvre de destruction, le Directoire 
vint faire un premier essai de gouvernement ré- 
gulier, on vit que rien n'était changé sur ce point 
essentiel, et que les nouveaux gouvernants étaient 
tout aussi corrompus que les anciens. 

Les lois, au moyen desquelles la révolution 
cherchait à détruire la religion et la famille (23, IV,) 
donnèrent même à la dépravation générale un 
caractère plus repoussant que par le passé. La 
France n'avait pas retrouvé les mœiu^s fermes 
du xvn** siècle ; et elle avait perdu l'ascendant 
qu'avaient exercé, auxviii®, Montesquieu,Voltaire 
et Rousseau. Dans ces circonstances, la persécu- 
tion révolutionnaire trompa l'espoir de ses au- 
teurs ; loin d'anéantir la religion , elle en aug- 
menta l'influence en grandissant, comme aux 
temps du paganisme, l'esprit chrétien par le 
martyre. Elle avait donc réorganisé ce qu'elle 
prétendait abolir. L'Église de France, débar- 
rassée de la corruption de Louis XIV, stimulée 
par le scepticisme de la société nouvelle, mon- 
trait une fois de plus la vitalité indestructible de 
son principe. Elle se trouvait prête à reprendre 
son œuvre, lorsque le Consulat vint lever par 
des moyens imparfaits les obstacles opposés à la 



CH. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 139 

pratique du culte. Les gouvernements postérieurs 
n'avaient plus qu'à simplifier l'œuvre ébauchée, à 
mesure que les mœurs s'épuraient, grâce à la foi 
éclairée par la libre discussion. 

§ IX. Réaction partielle et insuffisante, en France, 

depuis la Terreur. 

Malheureusement ces tendances n'ont pas en- 
core produit le bien qu'on en doit attendre. Il 
est digne de remarque que les principales entraves 
furent l'œuvre du gouvernement de la Restaura- 
tion, qui, revenant au système de l'ancien ré- 
gime, crut devoir imposer en certains cas les 
pratiques du culte. Il s'en faut de beaucoup, 
comme je l'indiquerai plus loin (13, 1), que la re- 
ligion occupe chez nous la place qui lui est due. 
Nous ne sommes point encore remontés , en ce 
qui concerne l'intelligence des principes sociaux, 
au niveau du xvii® siècle. Nous sommes loin sur- 
tout d'avoir regagné l'avance que, depuis cette 
grande époque , nous avons laissé prendre à plu- 
sieurs de nos rivaux. Notre infériorité est fla- 
grante en ce qui touche l'énergie des croyances, 
l'esprit de famille , la dignité des mœurs et leurs 
conséquences les plus naturelles, les libertés ci- 
viles et politiques. 

Les principaux devoirs des gens de bien sont 
tracés par celte déplorable situation des esprits. 
L'une des tâches les plus urgentes est de signaler 



140 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

les efforts que nous avons à faire pour accomplir, 
sous ces divers rapports, la réforme entrevue 
plutôt que commencée en 1789. 

§ X. Conservation des croyances religieuses chez les peuples 
prospères , notamment en Russie, en Angleterre , aux États-Unis 

et au Canada. 

S 

J'ai cru opportun de réfuter d'abord Terreur 
de ceux qui prétendent prouver par l'histoire des 
trois derniers siècles que « le développement de 
la civilisation i> marche de front avec l'affaiblis- 
sement des croyances religieuses. Je dois main- 
tenant aborder mon sujet principal, c'est-à-dire 
exposer l'état actuel de la religion chez les na- 
tions prospères. Au surplus , cet exposé ne fera 
que continuer la réfutation commencée dans ce 
chapitre. En effet, si la mission des modernes 
consistait à détruire la foi et à donner plus de 
force à la raison pure, les peuples les plus libres 
et les plus prospères seraient ceux qui s'inspirent 
le moins de la religion. Or j'ai trouvé, par l'obser- 
vation directe , que c'est le fait inverse qui se pro- 
duit. 

L'opinion publique est unanime pour recon- 
naître que la Russie, l'Angleterre et les États- 
Unis sont les nations chez lesquelles la prospérité 
s'accroît le plus vite, depuis deux siècles, malgré 
la diversité des constitutions et des points de dé- 
part. Cette supériorité se révèle à la fois par 



en. 9. — TROIS OBJECTIONS DES SCEPTIQUES 141 

rharmonie sociale et par la stabilité de l'État; 
elle se manifeste aux esprits les moins attentifs 
par l'extension rapide des territoires occupés par 
leur race ou soumis à leur domination. Or ces 
trois peuples sont en même temps ceux chez 
lesquels les croyances , malgré des nuances fort 
tranchées, persistent avec plus de fermeté. La 
comparaison à établir sur l'état de la religion, 
entre ces peuples ^ et la France , est donc la vé- 
ritable base de la démonstration que j'ai mainte- 
nant à présenter. 

1 Je n'ai pas compris dans cette comparaison les États alle- 
mands, bien quMls occupent une situation élevée, sur quelques 
points prépondérants, parmi les peuples civilisés. L'organisation 
religieuse de TAllemagne est fort complexe : elle n'offre pas les 
traits simples que j'ai pu mettre sommairement en relief chez les 
Bâtions que j'ai prises pour exemples; elle exigerait donc des dé- 
veloppements qui n'ont pu entrer dans le cadre de cet ouvrage. 
Envahie en beaucoup de lieux par le scepticisme, TAllemagne 
offre d'ailleurs avec la France des analogies plutôt que des con- 
trastes; elle l'emporte cependant sur les autres peuples par un 
trait qu'on ne saurait trop admirer, par les égards mutuels que se 
témoignent les catholiques et les protestants, tout en s'efforçant 
de prouver la supériorité de leur Église par les bons exemples de 
leur vie. 



142 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 



CHAPITRE 10 



éTAT DE LA RELIGION EN RUSSIE : CROYANCES FERMES , NON 
ENCORE FÉCONDÉES PAR LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE 



§ I. La religion fondée sur la pensée de la vie future. Pres- 
criptions formelles imposées, en Russie, pour la pratique du 

culte officiel. 



Considérée dans ses diverses institutions, la 
Russie est un gouvernement fondé sur une forte 
hiérarchie sociale , sur l'obéissance accordée par 
chacun à ses supérieurs , et , en particulier, sur la 
réunion du pouvoir temporel et du pouvoir spi- 
rituel dans la personne du souverain. L'organi- 
sation religieuse de ce grand empire est féconde 
en enseignements; car elle conserve encore, à 
beaucoup d'égards, Tordre de choses qui régnait, 
il y a plusieurs siècles, dans l'Occident. 

La religion russe s'appuie sur la foi plus que sur 
la raison*, sur l'intervention du gouvernement 
plus que sur l'initiative individuelle , sur le con- 

1 Je n'établis point ici, entre ces deux mots, une opposition que 
repoussent les théologiens. Je les emploie dans leur sens usuel, et 
je les rapproche souvent, dans ce livre, pour mettre en lumière 
le fait que j'ai observé chez tous les peuples stables et prospères. 
La croyance aux vérités surnaturelles est le plus grand besoin de 
Pâme. Cette croyance s^afTermit, et elle résiste d'autant mieux 
aux erreurs ou aux vices de la décadence, que les peuples ont une 
connaissance plus approfondie de Tordre naturel et surtout de la 
nature humaine. 



Cfl. 10. — Là religion en RUSSIE 143 

cours des clercs plus que sur celui des laïques. 
Dans l'état actuel de renseignement religieux , 
elle supporterait difficilement le contact des 
cultes dissidents , et surtout les attaques du scep- 
ticisme. Elle fait donc appel au bras séculier poiur 
maintenir l'orthodoxie; et elle impose aux ci- 
toyens, par des prescriptions formelles, la pra- 
tique du culte officiel. Reposant presque exclusi- 
vement sur la pensée de la vie future, la religion 
russe ne donne guère aux fidèles , ni ce dévoue- 
ment complet au prochain qu'on admire ailleurs , 
iii l'intelligence des avantages que l'ordre moral 
assure dès la présente vie. Elle développe la ré- 
signation dans les souffrances et la sérénité en 
présence de la mort (5, II) , plus que l'amour du 
travail et la sollicitude pour les intérêts sociaux. 
L'esprit religieux se maintient aisément dans la 
population malgré l'infériorité intellectuelle et 
morale du clergé ; mais il ne résisterait guère à 
l'excitation des appétits grossiers. Aussi la nation 
garde-t-elle encore les traces de la philosophie 
matérialiste de l'Occident et des mœurs du 
XVIII® siècle , importées par la noblesse dans les 
provinces où elle résidait. 

§ II. La religion, appui de Fautorité paternelle et des libertés 

locales. 

La religion est rarement en Russie un sujet de 
controverse. Ses bienfaits , que personne ne con- 



144 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

teste , n'excitent guère chez les citoyens , en de- 
hors des pratiques du culte, des sentiments de 
reconnaissance. L'impulsion de la conscience et 
les prescriptions de T autorité semblent entrer 
pour ime part égale dans le règne de l'ortho- 
doxie. La tendance au prosélytisme est peu mar- 
quée chez les orthodoxes ; mais elle est très-ac- 
tive chez certains dissidents *, qui repoussent avec 
énergie la pression des autorités ecclésiastiques, 
appuyée sur les pouvoirs civils et militaires. 

Malgré ce système imparfait, qu'a précédé un 
ordre de choses encore plus défectueux , la fer- 
meté des croyances, dé l'aveu de tous ceux qui 
ont observé ce pays, est la principale source des 
succès qu'on y obtient depuis deux siècles. La 
conséquence la plus apparente et la plus féconde 
de la direction donnée aux sentiments religieux 
est le respect accordé au père de famille. Ce 
respect universel dispose admirablement le peuple 
à toute action collective. En se combinant avec 
l'organisation spéciale de la propriété* (16, II), 
il a imprimé à la constitution russe le caractère à 
la fois patriarcal et communal^ qui la distingue. 



1 Les Ouvriers européens, p. 86. := * Ibidem, p. 77, 86, 91. = 
3 Ibidem, p. 69 , 70. — On prendrait une idée fausse de révolu- 
tion sociale décrétée en Russie par l'ukase du 49 février 4861, si 
Pon se persuadait qu'elle a surtout pour effet de soustraire les 
paysans à Tautorité des seigneurs. Le résultat principal de Té- 
mancipation sera d'autoriser les jeunes ménages groupés au- 
jourd'hui près des vieillards, chefs de famille, à s'établir dans 



CH. lO. — LA RELIGION EN RUSSIE 145 

C'est ainsi que la soumission au quatrième pré- 
cepte du Déealogue permet aux communes ru- 
rales de la Russie de gérer elles-mêmes, sans 
immixtion du seigneur ou de l'autorité publique, 
une multitude d'intérêts. En France, au contraire, 
ces mêmes intérêts ont été souvent compromis 
par l'insubordination de la jeunesse ; et ils sont 
de plus en plus absorbés par la centralisation 
exagérée de l'État (63, XIX et XX). 



une situation indépendante, hors de cette autorité patriarcale, 
oppressive pour les uns, tutélaire pour les autres. Celte vérité est 
mise en évidence par la description que j'ai donnée {Les Ouvriers 
européens, p. 69) de la classe la plus nombreuse, celle des Pay- 
sans à Vahrok, placés à peu près, devant le seigneur, dans la 
situation où sont, devant le propriétaire, les fermiers à rente fixe 
de rOccident. Ainsi, par exemple, les jeunes hommes mariés, qui 
ont aujourd'hui une propension marquée à se rendre dans les 
villes russes pour y remplir les fonctions du commerce et de Tin- 
dustrie, sont obligés d'adopter le régime d'émigration périodique, 
en laissant au village natal , dans la maison pateraelle , leurs 
femmes et leurs enfants. La réforme leur permettra de se fixer en 
permanence dans les villes, et de développer ainsi ces agglomé- 
rations urbaines qui exercent une si fâcheuse influence sur les 
mœurs de l'Occident. Beaucoup d'autres innovations tendront à 
émanciper les jeunes ménages. Elles auront , pour les individua- 
lités éminentes, des avantages matériels et moraux; mais il en 
sera autrement pour les individualités inférieures, si la transition 
n'est pas convenablement ménagée. Ici, comme dans toute autre 
partie de la réforme sociale, le résultat définitif sera subordonné 
à l'état moral des populations et à rinlelligcnce des classes diri- 
geantes. Ce résultat ne sera bienfaisant que si l'autorité pater- 
nelle reste, dans les familles qui vont se constituer, aussi res- 
pectée qu'elle l'a été jusqu'à ce jour dans les familles patriarcales 
(24, III); si, notamment, elle peut résister au Partage forcé qui 
va devenir le droit commun des paysans, comme il est déjà celui 
des nobles. 

RÉFORME SOCIALE l — ^ 



146 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 



§ III. Anecdote montrant la vraie source de la liberté 

communale. 



Un jour, voulant chercher la cause d'une supé- 
riorité qu'un sentiment national me portait à 
méconnaître , je pressais de questions plusieurs 
paysans russes pour savoir si la liberté commu- 
nale avait chez eux une base sérieuse. Je me 
préoccupais surtout, dans cette enquête sur les 
mœurs locales, d'apercevoir la sanction usuelle de 
l'autorité qu'exercent, dans la commune, les chefs 
de famille et le conseil des anciens. « Penses -tu 
« donc, ô étranger, me dit à la fin l'un d'eux en 
« élevant la main vers les images sacrées*, qu'un 
« enfant de la sainte Russie voudrait jamais , en 
« désobéissant à son père, compromettre son 
« salut éternel! » Cette exclamation ne répon- 
dait pas Seulement à ma préoccupation spéciale , 
elle me révélait le génie de la constitution russe. 
Elle m'expliquait, par exemple, comment la 
paix publique se maintient grâce à la discipline 
morale que chacun accepte, et pourquoi d'im- 
menses provinces sont gouvernées sans le con- 

* Ces images consacrées au cutte domestique se trouvent dans 
toutes les habitations ées Russes orthodoxes de toute condition. 
La famille et ses hôtes se placent habituellement devant ces 
images, avant le repas, pour demander à Dieu sa bénédiction. 
Cette coutume est conservée dans les grandes habitations farales 
où j'ai trouvé une généreuse hospitalité. Elle donne beaucoup 
de dignité à la vie domestique dans tous les rangs de ta société. 



CH. H. — LA RELIGION EN ANGLEJERRE 1^7 

cours d'aucune force militaire.. L'ascends^nt de la 
religion et de la famille , malgré Tptat ai*riérâ des 
autres institutions sociales, prqduit enilussiç Içs 
mêmes résultats qu'en Angleterre ^t^^aux État;?- 
UniSa 



CHAPITRE 11 

i • •• 

ÉTAT DE LA RELIGION EN ANGLETERRE l CONSERVATION DE LA FOI 
. ^ET PROGRÈS INCESSANT DlE. fjliiTOUâAfcNCÊ 'l^è^fclfeus'È?' '"'' 

% I. La religion considérée par les classes dirigeantes comme 
étant le principe de la prospferilfe. -• ''• •" ^ ' 

En Angleterre , les classes dirigeantes yqiftnt 
daçts l^.reUgio^î .chrétieniae le principe delà prQS- 
p^jÀtp et4pl^ lib^îilé^SyVIII). L'opinion cqntFJ^ke 
n'iôstijap^ Sftjatenua par» un écrivain qiû.pçéteiid 
àJ^'est^mft4ek.6^.Gpn<}itoyefis; elle serait.çpmidé- 

xée çpmpae^ua^ attaqu^ilormelle contrala sgçiété. 
C^uxiiqui.lejateryaiôôt^.de^fépandre, à cet égard, 
iiQ^.p^dojîCôS., favoris y seraient exclus, par Je 
conoiert^âpoiiLtfintév des j> familles, de toute rAuuion 
respectable. On admet, comme une vérité expé- 
rimentale, et comme un wiome;» que la religion 
est le point de départ de toute amélioration, qu'elle 
ne peut en compromettre aucune, et que, même 
dans Fordre économique, elle est un moyen indis- 
pensable de succès* . 



148 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

Les hommes d'État, les savants, les lettrés, les 
artistes, ceux qui occupent dans le gouverne- 
ment, dans Tarmée, dans l'administration, dans 
Tagriculture et dans le commerce les situations 
les plus élevées , tous ceux enfin qui dirigent l'o- 
pinion publique, s'empressent en toutes circon- 
stances de déclarer hautement ces convictions. Il 
n'est point de solennité nationale où le culte n'ap- 
paraisse. Ainsi plusieurs de mes collègues, délé- 
gués, en 1851 par des États du Continent au 
jury de l'exposition universelle de Londres, ont 
trouvé , dans cette disposition de l'esprit anglais , 
un premier sujet d'étonnement. Ils ont été frap- 
pés de voir que l'ouverture de cette entreprise 
avait été consacrée (comme plus tard le fut la clô- 
ture) par des prières et des hymnes religieux*. 
En Angleterre , ces manifestations ne sont point 
de vaines formules : elles sont l'expression du 
sentiment public. C'est ainsi également que les 
témoignages rendus devant la justice, et, en 
général , les actes qui intéressent l'honneur des 
citoyens et la sécurité des familles, ont, dans 
l'opinion de tous, pour garantie positive la foi 
du chrétien. 

Tout homme parvenu aux rangs supérieurs de 



1 Aucune cérémonie de ce genre n^a eu lieu à Texposition uni- 
verselle de Paris, en 1855; il est vraisemblable que l'opinion pu- 
blique n^en aurait point admis la convenance.il en a été de môme 
à IVxposilion do 1S67. (Xolc de 1867.) 



CH. II. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 149 

la société comprend qu'il ne saurait fixer dans 
sa famille, pendant une suite de générations, 
l'amour du travail , les bonnes mœurs et le bien- 
être qui en découle, s'il n'inculquait d'abord à 
ses enfants les principes de la religion en même 
temps que les bonnes traditions des ancêtres. 
Les croyances qui dirigent la famille gouvernent 
avec la même efficacité la commune , la province 
et l'État. L'ordre public ne parait être assuré , 
quels que soient les sentiments religieux des 
classes inférieures , que si les classes dirigeantes 
trouvent dans de fermes croyances le mobile de 
leurs actions et le principe de l'autorité qu'elles 
exercent. 

§ II. Accusation d'hypocrisie réfutée par les faits. 

Forcés de se rendre à Tévidence et d'admettre 
un état de choses qui dément leurs théories 
du progrès, les sceptiques du Continent objec- 
tent que cette unanimité apparente cache beau- 
coup d'hypocrisie. Je ne vois pas que cette 
assertion fournisse un argument contre l'ensei- 
gpement donné par les nations religieuses. S'il 
existe parmi elles des esprits rebelles à la loi de 
Dieu, ils rendent, comme on l'a dit, par leur 
dissimulation un hommage à la vertu. 

Au surplus, cette objection qui repose sur des 
nuances insaisissables de la vie privée ne saurait 
prévaloir contre deux faits éclatants. En Angle- 



130 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

terre, à une époque de prospérité où, l'autorité 
laisse uh libre essor aux idées subversives, Je 
scepticisme rie se produit point au grand jour. 
En' France, au contraire, pendant la décadence 
du XVIII*' siècle , lorsque ràùtorité publique pre- 
naît lia défense de là Religion , le scepticisme dé- 
boT^daït de toutes parts (9,' VIÏI). 



8 IIÎ. ftii(lffff?reiicô des clauses. d4i»lneon1és»'i*Mii»^ les' 'drôyances 
des classes inférieures. Lacunes aux institutions religieuses. 






Les populations ouvrières sont, en général, 
moiris périétréés de l'esprit chrétien qiie les 
classés supérieures de la société. Dans plusieurs 
districts manufacturiers, les ouvriers peuvent à 
peine recevoir Tenseigneipent dif, plergç. Tous 
les emplacements intérieurs des églises ne sont 
pas, comme en Espagne et en Russie, à là dis- 
position dli ^réttli'ët ôccUJ[iahl. Eli beaucoup de 
lieux lés ôUvrîèrà sôrit â jpéiil'e aamïs aux exer- 
cices du cUltb ; car lia plâfcè \ dans ïe téi^le Au 
Seigneur, tië dëx^llént libre polir éiix ^ti'a \i îBn 

du jour ^ 118 mbhbëhl souvetit de l'îndiÔlVence 

• 

"i Les Ouvi'iers européens^ ^,. 188 et 193.,,Cie-.vip6.flîip j^^.njgûo- 
lais eh 1851 n'a point échappé à Talten lion des ^npmJireuxÇîélpr- 
maieurs dui èbrlt sans Côàso a rœuvre dans toute réieniftié clés 
îles britanniques. En visitant, dJx.aps t)laâ.taxd^*lÀ nouvelle pa- 
roisse de Swindon (.Willshirc], Tune des puissantes créations de 
l'rrfdcrstfic friod'ei^ne", j'ai éoSêtafé i\ùe le ministre^ et les aaminis- 
tra-teurs kj'ïqwes èc l'église s'él aient af)j)licjués avec ûnè sotlici- 
lude spéciale à admettre simultanément aux offices religieux 
tôirteâ les'ctâsses dé i^'populalion. 



CH. 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 151 

dans le choix de la doctrine. Parfois même ce 
choix est dû au hasard qui amène la famille à 
proximité de telle chapelle ou de telle école. Ces 
graves lacunes des institutions religieuses s'ex- 
pliquent en partie par les perturbations surve- 
nues dans Torganisation manufacturière , et no- 
tamment par les agglomérations brusques de 
population qui se sont formées , depuis 1815 , à 
proximité des bassins houillers( 37, VI). Néan- 
moins ces lacunes peuvent être justement re- 
prochées aux classes dirigeantes d'une société 
qui comprend si bien que la religion est la source 
de toute force et de toute influence. Les lettrés 
qm, depuis deux siècles et demi, ont tenté â di- 
verses reprises d'iuoculer le scepticisme à la 
France, ont en général émis l'opinion que les 
gouvernants , tout en tirant avantage pour eux- 
mêmes de l'abandon des croyances, ont intérêt à 
les affermir chez leurs subordonnés. En Angle- 
terre , les classes dirigeantes prouvent , par leur 
conduite même , qu'elles sont imbues de la con- 
viction opposée. Elles font peu d'efforts pour ré- 
pandre l'enseignement religieux parmi les classes 
populaires. Elles sont, au contraire, fort sou- 
cieuses d'en assurer le bienfait à leurs propres 
familles. Elles font appel à la religion , non-seu- 
lement pour conquérir le bonheur dans un autre 
inonde, mais encore pour maintenir leur pré- 
pondérance dans celui-ci (9, II). 



I 



152 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

§ IV. La tolérance pratiquée par des croyants , non par 

des sceptiques. 

L'Angleterre a longtemps persévéré dans les 
principes adoptés sous l'ancien régime européen 
(8, XI), et pratiqués encore en Russie (10, 1), 
en ce qui concerne l'alliance de la religion et du 
pouvoir temporel. A la fin du xvi® siècle, lorsque 
la France , la première entre les grandes nations 
de l'Europe , posait les bases de la liberté reli- 
gieuse en émancipant les huguenots, l'Angleterre 
persécutait les catholiques. Ces rigueurs s'aggra- 
vèrent encore un siècle plus tard (20, IV), vers 
l'époque où recommençait en France la persécu- 
tion des dissidents ; elles n'ont cessé que de nos 
jours (54, III). La liberté, accordée d'abord aux 
branches dissidentes du protestantisme, est de 
plus en plus acquise à tous les cultes. Ces con- 
cessions, qui appellent la sympathie des autres 
nations sur l'histoire moderne de l'Angleterre, 
ont toujours produit les heureux résultats con- 
statés chez nous à la suite du pacte promulgué 
en 1598 par Henri IV. Elles ne se sont jamais 
présentées comme la facile conquête de l'indififé- 
rence ou du scepticisme. Elles ont été l'acte ré- 
fléchi de croyants qui résistaient à l'ardent désir 
de combattre l'erreur. Chacun de ceux-ci tolé- 
rait les cultes rivaux parce qu'il se croyait tenu 
d'aider l'État à conserver la paix publique. 



CH. 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 153 

C'est ainsi que , pour la religion comme pour 
les autres institutions sociales , l'Angleterre suit 
avec prudence une voie sûre où elle ne saurait 
rencontrer de mécomptes (61, X). Elle reste 
fermement attachée aux principes qui ont fait de 
tout temps la force des nations; mais elle renonce 
peu à peu à les maintenir par la force des pouvoirs 
publics, dès que l'intelligente initiative des ci- 
toyens suffit pour les graver dans les cœurs , et 
pour dominer les esprits égarés. Après avoir fondé 
les croyances et les mœurs sur le principe d'auto- 
rité et sur le régime réglementaire, F Angleterre les 
fortifie et les épure par des moyens plus féconds , 
par la liberté et la tolérance. Cet acheminement 
continu vers la liberté religieuse garantit désor- 
mais chaque citoyen contre les abus qui pouvaient 
résulter autrefois de la corruption des clercs et des 
gouvernants. Sous ce nouveau régime , l'opinion 
publique n'a donc guère à redouter l'antagonisme 
entre la religion et les autres intérêts sociaux. 

Une dernière objection est tirée du privilège 
en vertu duquel le culte anglican profite seul des 
ressources de la dîme (54, II et III). Heureuse- 
ment l'esprit d'équité , en ce qui touche la reli- 
gion, prévaut de plus en plus dans la constitution 
britannique; et il mettra fin un jour à cet abus. 
Puissent nos voisins n'avoir plus à souffrir des 
maux plus redoutables qu'engendra, au xviii® siè- 
cle , le scepticisme irreligieux ! 



154 LIVRÉ PRMltft — LA RELIGION 

% \. Rôle d«s disftklMits, fécond en An^tetettè, ttnnttté en FrMce 

par fa persécution de 1685. 

On nd saurait trop faire rôftlàfqiiei' aux tôiWttiës 
réfléchi» que, durant ce& defnlëW lëitipë, les 
croyances se sont affermies en Ahgletèrhe , J^èn- 
dant qu'elles s'affaiblisëaieftt dans notre ^^é. Je 
crois donc devoir insister ici eût tes càlisés xie ce 
fâcheux contrasta. 

Les «convictions religieuses, ébranlées au 
xvi« siècle par là Corruption dés autorités ecdé- 
siœ^tïq'ues^ furent en ^jaWie rèstâuVèeè par les 
igoii!veman*s qai *frpënt cesser ièt guerres et leis 
TOassacres. La paix sociale, 'en èrëant réthula- 
tion entre <les orthodoxes eft \ës âiSrisîâfeïits, rendît 
à la 'Société /anglaise les stitnxflïirffs que lui don- 
nait naguère la lutte de TÉglise contre le schisme 
et 'Phérêsie. Depms lors, l'Angleterre n'a pas 
cessé de jouir des bienTaîts de cette émulation* : 

* fei, le^mme àames les aftitres passages où Je mt réfère à un 
avantage de ce genre d'émulation , je me contema h ma décla- 
ration préliminaire (9, II} : je constate le fait sans toucher à la 
doctrine. En principe, la propagation des schismes chrétiens, 
après quinze siècles d'unité, fut un symptôme de décadence. Mais 
lorsque la prospérité créée chez les grandes nations de rOcci- 
dent par la pratique de la religion , par les dons d'un climat fer- 
tile et par l'usage des grandes voies commerciales eut déve- 
loppé la richesse et la puissance, puis les abus qui en émanent; 
quand ces abus eurent amené la corruption des clercs et le dés- 
ordre des guerres religieuses, les gouvernants durent intervenir 
pour mettre fin à des calamités intolérables. Eo fait, celte inter- 
vention eut au moins deux résultats utiles : un bien relatif, le 



CH. 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 155 

la France, au contraire, en a été privée de 4685 
à 1788. 

A la vérité, rÉglise anglicane, pourvue en par- 
tie des dignités et des richesses du clergé catho- 
lique , hérita en même temps de la corruption où 
celui-ci était tombé. Appuyée sur les pouvoirs de 
l'État et réclamant à son tour la domination ex- 
clusive, elle manifesta d-abord la prétention de 
continuer l'ancien régime d'intolérance, d'in- 
terdire la libre discussion et de persécuter les 
dissidents. L'intolérance des anglicans se donna 
surtout carrière pendant la première moitié du 
XVII® siècle, lorsqu'en France l'État catholique 
tolérait à l'intérieur les protestants , les admet- 
tait aux emplois publics et les protégeait en Al- 
lemagne, avecralliance delà Suède. C'est pré- 
cisément par ce contraste que je m'explique 
chaque jour plus clairement, en étudiant cette 
mémorable époque, la prospérité qui régnait en 
France et les calamités qui désolaient l'Angleterre. 

Cependant, deux circonstances décisives n'ont 
point permis que l'oppression exercée au nom du 
culte officiel infligeât à l'Angleterre la décadance 
qui s'est produite d'abord en Italie et en Es- 
pagne, puis en France sous les derniers Valois 
et dans le siècle qui suivit la révocation de Tédit 
de Nantes. 

contact pacifique des orlhodoxes cl dos dissidents; un avantage 
indirect, ramélioration graduelle du clergé. 



156 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

Tout en prétendant représenter exclusivement 
l'orthodoxie chrétienne et en conservant, autant 
que possible , la hiérarchie et l'organisation des 
catholiques, le clergé anglican n'a pu oublier 
complètement l'un des principes du protestan- 
tisme; il n'a pu notamment répudier certaines 
conséquences du libre examen. Il n'a point, en 
général, apporté, dans ses luttes avec les dissi- 
dents , l'ardeur qui animait les chefs de l'inquisi- 
tion d'Espagne. D'ailleurs, la constitution britan- 
nique ne se prétait guère à cette importation. 

Les agents de la persécution religieuse se sont 
trouvés plus habituellement dans les corps judi- 
ciaires ou administratifs. Parfois ils oïit égalé en 
cruauté les persécuteurs du Confla^nt^ Mais 
ces rigueurs n'ont réellement sévi en Angleterre 
qu'aux époques où elles étaient encouragées par 
les haines politiques. En général, elles ont été 
contre balancées par la coutume anglo-saxonne, 



1 On vit même des magistrats recommander Tcxemple de ceux 
que Topinion actuelle de l'Europe flétrit le plus justement. En 
1670, un juge, sir John Howell, n'ayant pu obtenir d'un jury de 
Londres, après l'avoir tenu enfermé deux jours et deux nuits, la 
condamnation de Penn, le célèbre quaker, fit condamner les jurés 
a l'amende et à la prison. Son indignation le conduisit à accuser 
d'impuissance le système judiciaire anglais ; « Jusqu'à présent , 
« d.it-il, je n'avais pas compris la raison de police et de prudence 
« qui a conduit les Espagnols à accepter l'inquisition; mais cer- 
« tainement, il nous arrivera malheur si quelque institution ana- 
« logue n'est pas fondée en Angleterre. » (J. Disraeli, Amenilies 
of littérature.) 



CH. 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 157 

qui appelle les citoyens à apprécier en qualité de 
jurés les infractions à la loi. Cette coutume im- 
pose de grandes restrictions aux investigations de 
la police, car elle repousse avec persistance l'in- 
stitution d'un ministère public permanent qui 
aurait mission de chercher des coupables. C'est 
ainsi que les jésuites se multiplient aujourd'hui 
sous les yeux des autorités anglaises. Aucune 
d'elles, tant que la paix publique n'est pas 
troublée, ne se croit obligée d'appliquer la 
loi qui interdit le sol britannique à cet ordre 
célèbre. 

Il est vrai que certaines notabilités des cultes 
dissidents ont souffert la mort ou l'exil; mais au- 
cune communion résistant à la propagande offi- 
cielle n'a pu être , pour cette cause , déportée en 
masse, ainsi qu'il est arrivé sous Philippe III, pour 
les musulmans d'Espagne, et, sous Louis XIV, 
pour les protestants français. 

Les dissidents se sont donc maintenus en grand 
nombre dans toutes les parties de l'Angleterre, 
depuis l'époque des révolutions religieuses. Ils 
ont constamment concouru à la réforme morale 
du pays, d'abord en se réformant eux-mêmes 
sous la salutaire influence de la pauvreté ou de 
la persécution, puis en agissant par leur exemple 
sur un clergé officiel riche et dominant. Le clergé 
catholique, qui, en jouissant de celte situation, 
était devenu , au commencement du xvi® siècle , 



158 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

en Angleterre comme sur le Continent (14, 1), 
une cause de décadence , a repris , depuis qu'il 
est opprimé, la vertu et le dévouement des beaux 
temps, de l'Église. C'est peut-être celui dont 
l'exemple a le mieux réprimé, dans le haut 
clergé anglican, les habitudes de dissipation et 
de tiédeur qu'on pouvait encore retrouver vers 
4830. 

§ VI. Vertus de la Société des amis. Ferme croyance 
en la divinité de Jésus - Christ. 

Mais ce sont les dissidents du protestantisme 
qui ont été, aux siècles précédents, les vrais 
réformateurs de l'Angleterre; ee sont eux qui, 
de 4645 à 4688, réveillèrent pendant la révolution 
anglaise certaines tendances morales. C'est grâce 
à leur influence que cette révolution acquit les 
caractères féconds qui n'ont pu se manifester en- 
core dans la révolution française, accomplie sous 
l'impulsion stérile du scepticisme. 

Les dissidents anglais du protestantisme ne 
communiquent guère à leurs adhérents les su- 
blimes habitudes du renoncement qu'inspire la 
constante préoccupation de la vie future ; mais ils 
réussissent l)ien à faire régner l'ordre moral dans 
les familles , et surtout à soumettre la jeunesse 
riche aux lois de la chasteté. Cette honorable sou- 
mission est caractéristique chez les Anglais. Je l'ai 
surtout observée chez les membres de la Société 



Ch! 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 159 

des amis (Society of friends), désignés habituel- 
lement sous le nom de Quakers ^ 

La Société des amis est, comme l'indiquô son 
nom, une association de bien public, encore plus 
peut-être qu'une communion chrétienne. Elle im- 
pose à ses membres une règle de conduite plus 
qu'une doctrine religieuse. La sourde de cette 
doctrine est la Bible, interprétée par la conscience 
individuelle ou par des assemblées locales de 
pères de famille. Cependant, beaucoup d*inter- 
prétations, et surtout celles qui touchent à la 
pratique de la vie civile, ont été plus solennel- 
lement fixées par des assemblées générales 
d'Amis {meetings), convoquées, selon les besoins 

1 Un prôlre français que j'ai souvent consulté avec fruit , parce 
qu'il est sarant et s'honore de porter à son extrême limite la 
teD4aJ9oe dijLe uUrc^moniain^ , me reproche vivement de décrire 
les vertus dhipe secte d'i^érétique^, et de passer sous silence le 
manque de èharité et les autres vices qui, selon lui, régnent 
parmi les jnembres de cette société. Je ne saurais entrer dans la 
voie qu'il m'indique, car j'y deviendrais complètement inutile à 
mes contemporains. Plus je me dévoue au salut de la patrie, 
plus je m'assure que la guériscm des plaies sociales se trouvera 
surtout dans l'exposé des vérités ou des vertus qui honoraient 
nos ancêtres et qui se conservent chez nos émules. A cet égard, je 
suis arrivé depuis longtemps à la conclusion qu'un grand écrivain 
catholique exprimait récemment à New-York,dans des circonstances 
moins critiques (12, m). Je ne cesserai pas de le redire à mes 
concitoyens : la force des peuples est dans la pratique de la vraie 
religion; c'est donc nous, catholiques, qui sommes responsables 
de l'avenir de la France. Cet avenir sera grand si nous faisons 
notre devoir; si nos efforts tendent, non à critiquer nos voisins^ 
ni à vanter par des paroles notre doctrine, mais à blâmer nos 
propres vices et à prouver par des faits la supériorité de nos 
actions. (Note de 1872) 



IGU LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

fie chaque époque, depuis la première moitié 
du XVII' siècle. Le recueil des décisions de ces 
assemblées donne une haute idée du bon sens , 
de la modestie et du zèle chrétien de leurs 
membres. 

Dans cette longue pratique de leur doctrine, 
les Amis ont obtenu deux résultats dignes d'at- 
tention. Ils ont fermement gardé la croyance 
en la divinité de Jésus -Christ, sans le concours 
d'un clergé proprement dit ; ils se sont ainsi pré- 
servés de la corruption qui, dans le même temps, 
a souvent envahi d'autres communions. Ils ont, 
en second lieu , maintenu une certaine unité de 
doctrine et de discipline, par le concert intel- 
ligent de tous les fidèles. 

Les Amis ont réussi spécialement à subordon- 
ner aux principes du christianisme la vie pu- 
blique et privée de chaque famille; aussi la loi 
civile d'Angleterre , honorant leur vertu et res- 
pectant leurs scrupules, les a- 1- elle dispensés, 
touchant la célébration des mariages (56, VIII) et 
la production des témoignages devant la justice*, 
des obligations qui pèsent sur les autres citoyens. 



1 Cette dispense n'est pas, en principe, spéciale aux quakers; 
mais ceux-ci sont, en fait, à peu près seuls à en réclamer le béné- 
fice. Elle s'étend à tous les citoyens qui déclarent que cette for- 
malilé est contraire à leur croyance religieuse. Une fausse dé- 
claration faite dans ces conditions expose le coupable aux mêmes 
peines que celle qui est faite en violation du serment proprement 
dit. 



CH. 11. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 161 

Les Amis ont puissamment contribué, au dernier 
siècle , à guérir l'Angleterre de la corruption qui 
s'était propagée sous les règnes des Tudors et des 
Stuarts. De notre temps, plusieurs Amis dont la vie 
a été décrite ( Elisabeth Fry , sir Thomas Buxton , 
Grellet de Limoges, etc.), ont donné l'exemple 
de vertus exemplaires. Les Amis s'obligent, dans 
leur vie journalière, à certains actes de renon- 
cement chrétien, qui ne se rencontrent guère 
ailleurs que chez les religieux de profession. La 
force d'âme qui, dans cette société, permet aux 
femmes riches de repousser, sans craindre le ri- 
dicule, les costumes extravagants ou impudi- 
ques \ n'est pas moins digne d'admiration que 
l'élan qui fait ailleurs rechercher les austérités 
et la solitude du cloître. 

A tous ces mérites, la Société des amis joint 
deux qualités qui sont particulièrement efficaces, 
de notre temps, la modestie et la tolérance (62, V). 
Composée de 15,000 personnes environ , nombre 
qui tend aujourd'hui à se restreindre plutôt qu'à 
ç'accroître , elle n'espère point rallier toutes les 
branches du christianisme. Peu portée au pro- 

1 Les dames quakeresses que j'ai eu Thonneur de voir dans 
ces derniers temps, avaient quitté Tuniforme qui était porté exclu- 
sivement à l'époque de mon premier voyage en Angleterre. Mais 
elles continuent à se préserver des mauvais exemples donnés sur- 
tout par les dames de Paris, qui, oubliant les enseignements de la 
Bible {Prov., xxxi, 11 à 32), prennent parmi les courtisanes les 
modèles de leurs habits, de leurs mobiliers et de leur langage. 



162 tmil PRHBft — LA RELIGION 

sélytisme de secte, elle ne considère comme ad- 
hérents utiles que ceux dont le concours est spon- 
tané. Les Amis ne prétendent pas davantage avoir 
le m(mopoIe des bonnes actions : ils glorifient le 
bfeh partout où il se présente, et ils cherchent des 
àU9[iHaires 'dans toutes les communions. Ils pren- 
«eftt volontters sous leur patronage certsdnes œu- 
vres de bien public , notamment rétablissement 
de la paix universelle , Tabolition de l'esclavage, 
VaiùëliiovQticm du sort des prisonniers et la répres- 
sion de rintempérance. ïls ne revendi<jaent pas 
brnyamttiefnt la supériorité pour leur doctrine : 
ils Tû'ont ttiéme paru peu enclins à la définir, 
ils s'appliquent à moirtrer par leur conduite les 
fc^ces-^e l'humanité peut acquériren réagissant, 
avec la grâce de Dieu , contre l'orgueil et les ap- 
pétits setisuels. îls signalent sans cesse, comme 
btit ^prêttie de cette vie , la perfection dont le 
tnodÎEÎle a *êt?é donné au monde par la vie de Jésus- 
Christ et par les préceptes de FÉvangile*. 

1 La France n'est pas restée coioplél^naçiit ét^,aAÇè^^ â une 
pralicfue qui développe spécialement quelques nobles aspiratioDS 
dû eœir lianmain. Peodant la guerre des Cataiisards qui suivit la 
révocation de Tédit de Nantes, plusieurs groupes de protestants 
des Cévennes firent conscience de résister par les armes à la per- 
îféôutîon. Ils se constituèrent en communautés de moeurs austères, 
qui , lors de la guerre de l'indépendance des États-Unis, adoptè- 
rent lotis les principes des quakers américains. Dépuis 1789, ces 
côWimutiautés, privées du stimulant que leur donnaient Pinlolé- 
rancô de l'État et la dépravation du clergé orthodoxe, se dissol- 
vent peu à peu. On m'assure que Tune d.'elles se maintient encore 
avec une pureté exemplaire à Congénies (Gard). 



CH. il. — LA RELIGION EN ANGLETERRE 163 

§ tit; Aiiiàiiëe rie la fôl ei db }& kîiéon. 

Les Anglais, toiit en voyailt dilns lia rfelîgioH le 
fondement de lôUi* tiftlionalité , apJE)récieht haute- 
ment les reâsources qu'assurent aUx peuples la 
côttn^lsïiàftcé des Vérttés seiehtifiiiues. el M liVré 
diis'ôu^sfoh des principes. Ils comtif eh'nelit V^ufe !h 
(6Wé d'Une bodété ^è dépend pâ!s senleitt'éht iïe 
l'én^gie des crôyàttklîfes , puisque dfes pè^iplé^ iVi- 
férîéters se SôAl placée , sous èe râ^'^ôrt , tû *^è- 
mi&t **att'g. Ils wieswrént surtout ce(te fbrdè à ïa 
-dôf^ de îîberté ^e ies croyances péivêià ^û^)- 
t)W«* sans •'s'tfffètîWir. Oùspirâtiôli de Ta M, 
jointe à l'exercice soutenu de la raison , habitue 
les esprits à faire le partage entre ce qui peut 
être !tttilemen4; disdâlîé «et ce «qui vte doit pas 1 -êfre. 
L^eépWt lïtitnain devient: ainsi plus fêconà lors- 
qu'il s'attache a^ux espérances de la ^e future , 
eti s''âb^enànt de tout etfort stérile pôù'r âtièr au 
delà des sbl-uti^oas qjue la sagesse divine a révélées. 
Le «citoyen qui ht doute point, eil Ce qui touche 
les conaçiandements de t)ieu et les devoirs so- 
ciaux tjui en découlent, concilie naturellement 
le désir du mieux avec le respect de la tradition. 
II peut donc employer toutes les forces de son 
intelligence à secouer le joug de la routine, dans 
tout ce qui concerne les intérêts secondaires et 
les besoins usuels de la société. 



164 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

Tel est le spectacle qu'offre depuis deux siè- 
cles cette puissante bourgeoisie anglaise qui s'in- 
spire à la fois de la Bible et de la science, qui 
suit avec la même sollicitude les prières du 
temple et les travaux de Tatelier, qui transforme 
le monde matériel par son opiniâtre labeur, et 
qui, en même temps, observe la loi morale avec 
une persévérance réfléchie. Ce spectacle devrait 
être pour nous un utile enseignement. Tandis que 
la France , égarée par le scepticisme, s'épuise en 
luttes sanglantes et agit à peine en dehors de ses 
limites du xvii^ siècle , l'Angleterre vit en paix et 
envahit le monde par les entreprises de ses manu- 
facturiers, de ses commerçants et de ses colons*. 

1 Les faits exposés dans ce chapitre ont été recueillis depuis 
1836, pendant mes nombreux voyages aux îles Britanniques. Ils 
ont été coordonnés sur les lieux en 1851, par le texte que je viens 
de reproduire. En 1862, époque de mon dernier séjour en Angle- 
terre, rétat de choses décrit tendait à s'altérer; et, depuis lors, 
comme me rapprennent des informations récentes, le mal s'est 
aggravé. Certaines célébrités littéraires se sont associées aux idées 
matérialistes que des savants de l'Allemagne, plus que ceux de la 
France, propagent dans les villes et les manufactures de l'Occi- 
dent. Elles veulent détruire l'œuvre répaitatrice qui fut accomplie, 
on Angleterre, sous George III, et qui depuis nos désastres in- 
spire, en France, de grands dévouements dans l'agriculture, l'ar- 
mée et la flotte. Cette aberration est un nouvel exemple des maux 
que ramènent sans cesse, depuis les premiers âges de l'humanité, 
la corruption des riches et l'orgueil des lettrés. 



CB. 12. — LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS 165 



CHAPITRE 12 



ÉTAT DE LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS ET AU CANADA I LIBERTÉ 
ET ÉGALITÉ DES CULTES FONDÉES SUR LA FOI ET LA TOLÉRANCE 



§ I. La souveraineté du christianisme due à Tinitlatlve 

des citoyens. 

Les observateurs qui ont étudié, au dernier 
siècle et pendant le premier tiers du siècle pré- 
sent, la population des États-Unis de T Amérique 
du Nord, ont constaté, à la fois, la ferveur de ses 
convictions religieuses et le succès avec lequel 
les citoyens mènent de front l'exercice de leurs 
professions privées et la direction des intérêts 
publics. L'intime connexion de ces deux apti- 
tudes, dans lesquelles se résume la liberté po- 
litique, a frappé tous les voyageurs attentifs, et 
elle a été signalée dans leurs écrits. 

On a d'abord peine à discerner le principe 
d'autorité, dans une société si peu gouvernée en 
apparence ; mais on s'aperçoit bientôt que la 
souveraineté universellement acceptée est celle 
du christianisme. La religion supplée à l'action 
des lois répressives et de la force publique, 
parce que les citoyens sont obligés par leur con- 
science de dompter eux-mêmes leurs mauvais 
penchants. C'est ce qu'exprime M, de Tocqueville 



166 Uy«E PREIÇJW — LA RELIGION 

dans plusieurs paragraphes de son ouvrage ^ 
Chaque père de famille, trouvant ses principales 
garanties de sécurité dans le caractère religieux 
de ses voisins, exige que ces derniers témoignent, 
en toute circonstance , de .leur respect pour la 
religion. Chaque citoyen remplit donc, en vertu 
de sa propre volonté, les devoirs qui sont imposés 
au peuple russe par le souverain appuyé sur ses 
soldats. De là, dans les rapports privés, une 
contrainte d'autfmt plus, efûc^q^, qu'elle. éoaane de 
l'opinion, sans aucune int^rv^tipu de la loi. Si, 
par exen\pl,e, les nQuyq^wc centçqSfde populsftion 
qui se créent jQurneAlew^t.dw? l'Ouest .tardent 
trop à instituer des çuUe^ jpubUo^,, les régions con- 
tiguë^ s'inquiè.tent. L'opinion ,^'y .montre égale- 
ment disposée à.oouGQurir, pagr.de^.souacriplions 
voJoutaij?es , À la fon^aJtiw des Quttes ^u'il plaît 
aux nouye-^u^ venus .4e (^QJLsir, çt à provoquer le 
blâme cojutxe eeu? .qi^i persisteraient à ne pas 
pourvoir au premier jD^soiu de lobule société. 
C'est paf ce traii de inœurs que Jes Américains 
du Nord poiu;raiejit le .mieux jjuusUûer lewrs pré- 
tentions jà la préémizxeijLce. 

1 « ConQmentJçi société po.urri^^lôxnanquer dépérir si, tandis 
« que le lien politique se relâclie, le lien moral ne se resserrait 
« pas?' El que miî'ed'uii peuple maîtfè dé lui-triême/ â'^il n'est 
n MtimiW^ Dieu? » (Â. de To^cqueville , ta Démoéràtie en AnU» 
rigu^, t. I«', çh. xvii.) — « En même temps que la loi permet au 
« peuple américain de tout faire, la religion Tempêche de tout 
« obrièevoip et lui défend de tout oser. »> (/6trf.) ' - » 



CH. 12. — • LA RELIGION AUX ETATS-UNIS 167 

§ II. Fermes croyances religieuses de toutes les class^^ 

de la société. 

Les croyances religieuses ne sont point aux 
États-Unis l'apanage exclusif du rang ou de la 
richesse. Là, comme partout, les meilleurs chré- 
tiens acquièrent une légitime prépondérance; 
niais ces individuaUtés éminentes sont upiformé- 
ment réparties dans le corps social, au lieu d'être 
groupées en classes ou en corporations. Sous cq 
rapport, l'organisation sociale des États-Unis 
complète l'enseignement donné par l'Angleterre 
et la Russie. Ces trois peuples réfutei^t, par 
leur exemple , les erreurs de ceux qui ne voient 
dans la religion qu'un instrument de domination 
aux mains des classes dirigeantes. Ils nous ap- 
prennent que, dans chaque classe de la société 
comme dans chaque famille ^ le succès et l'in- 
fluence sont subordonnés à une intelUgente pra- 
tique de la loi divine. 

En Angleterre , la foi chrétienne et la prépon- 
dérance politique se sont simultanément dévelop- 
pées dans la bourgeoisie et la noblesse , qui gou- 
vernent réellement le corps social ; tandis qu'elles 
sont peu prononcées encore parmi les ouvriers. 
En Russie , un gouvernement habile , appréciant 
rintérêt public qui s'attache à l'atolition du ser- 
vage, s'est d'abord appliqué, avec le concours de 
la religion ^ à rendre les paysans dignes de la li- 



168 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

berté. Dans le même temps, au contraire, l'in- 
vasion momentanée des idées du xviir siècle à la 
cour de Catherine II , portait à Tinfluence de la 
noblesse russe un coup dont celle-ci ne s'est 
point encore relevée. Enfin la société américaine, 
la seule où les classes vouées aux travaux ma- 
nuels exercent avec un certain discernement le 
pouvoir politique , est aussi la seule où elles ne 
soient surpassées par aucune autre classe en ce 
qui concerne la délicatesse et l'énergie du sen- 
timent religieux. C'est aux États-Unis que les 
populations ouvrières échappent habituellement 
aux apparences d'infériorité qui sont souvent vi- 
sibles sur notre Continent ; c'est là seulement que 
les plus humbles professions peuvent être un 
acheminement vers des fonctions élevées. 

§ III. Conviction sur Tutilité temporelle de la religion ; heureux 
ellets de Témulation sur les catholiques. 

Les Américains du Nord ont, comme les 
Russes, sur la vie future des croyances très- 
fermes ; mais ils sont , en outre , persuadés que 
la pratique du christianisme assure aux peuples, 
indépendamment du salut éternel, la supériorité 
dans la vie présente. Ils pensent qu'un père de 
famille faisant profession de scepticisme ne sau- 
rait , même en donnant sous d'autres rapports le 
bon exemple à ses enfants, leur inculquer la 
force morale dont ils ont besoin pour se pré- 



CH. 12. — LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS 169 

server des périls de ce monde. J'ai souvent en- 
tendu des hommes rompus aux affaires , conclure 
de leurs observations que la religion qui nourrit 
les âmes est aussi nécessaire à l'éducation de la 
jeunesse que les aliments qui entretiennent la vie 
du corps. Cette conviction, se faisant jour sponta- 
nément, inspire tous les actes importants de la 
vie publique* et de la vie privée. Les officiers 
communaux n'admettent pas qu'on puisse se re- 
fuser à l'entretien d'un culte. Les familles, en 
procédant à la conclusion des mariages , écartent 
les mauvais chrétiens avec les sentiments de 
répulsion qu'on oppose , dans les mêmes circon- 
stances, à certaines monstruosités physiques. 
Les Américains font même appel à la religion 
pour lutter contre les habitudes vicieuses qui ten- 
dent à désorganiser le travail et à troubler la paix 
publique. C'est ainsi que les sociétés de tempé- 
rance répriment le fléau de l'ivrognerie, sans 
cesse importé par les émigrants européens. 

1 « La cour de justice du comté de Chester ( État de New- York) 
« a rejeté dernièrement le témoignage d'un citoyen qui déclarait 
« ne pas croire à l'existence de Dieu. Le juge-président a justifié 
« cette décision en alléguant qu'il avait jusqu'alors ignoré qu'on 
« pût trouver un seul homme étranger à cette croyance : que 
« celle-ci était la sanction de tout témoignage, et qu'il n'avait 
« jamais entendu dire que, dans une cour de justice, en pays 
« chrétien, on eût accepté un témoin niant l'existence de Dieu. » 
(Extrait du journal le New- York Spectator, du 23 août 1831.) 

M. A. de Toqueville rapporte que les journaux de la localité 
nicnlionnèrent cette décision sans avoir la pensdcde la critiquer, 
et même sans se croire obligés de la juslifier par un commentaire. 

5* 



170 LIVRE PRBMIER — LA RELIGION 

Cette utilité pratique : de la religi<on se montre 
dans les ateliers de .travaux, publics où les ou- 
vriers abusent des spiritueux. Dans certains cas, 
ces ateliqrs n'ont pu se constituer régulièrement 
que sous Fiafluence directe des ministres du 
culte, avec la coopération de laïques voués à la 
Çro{)agan4e é vafigélifjiae . 

Chaque jour renseignement religieux, là presse 
périodique et des écrits populaires , donnant une 
excellente direction à l'esprit .public , aûalysent 
avec sagacité les causes de la prépondérance que 
prennent dans le moixde les nations chrétiennes. 
La thèse suivante , familière aux Américains du 
Nord, exalte journellement parmi eux la valeur 
sodaljB du christianisme. L'exagération des âppé- 
tijls physiques et Içs autres vices qui ont le plus 
de prise sur le vulgaire ne sont pas les pires 
ûçai^x de l'humanité. Le penchant des natures 
supérieures, l'orgueil, est plus funeste encore; 
car U engendre l'aatagomsme, et rend stériles 
d'éminentes vertus chez ceux qui seraient le plus 
dienes dé gouverner. L'égoïsme qui porte les 
classes riches à se préoccuper exclusivetiient de 
leiir bien-être, est un danger presque aussi grave 
pour toutes les agglomérations d'hommes. Plu- 
sieurs religions asiatiçjues , afin de combattre ces 
&éux vices j ' compriment outre mesure la per- 
sonnalité humaine, et annulent 1er Kbre âréitre. 
Mais, en évitant un écueil, elles donnent contre 



CH. 12. — LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS 171 

un autre non moins redoutable: elles ne main- 
tiennent rharmonie dans les esprits qu'en' lés 
dressant tous à subir le despotisme. Seul le cKris- 
tianisme respecte le sentiment de rindêpendàïice 
individuelle en domptantQ'orgueir et erï 'dévelop- 
pant l'amour du prochain; Cette supériorité ap- 
paraît avec plus d'évidence, à mesure que lès 
relations de l'Europe et de l'Asie d'évieriiiént plus 
intimes. 

Jamais, aux États-Unis, on ne conçoit' la pensée 
de foire intervenir la religion dans les ïùttéâ poli- 
tiques, encore moins de réclamer en son fabm 
l'appui des pouvoirs civils. Les ministres du culte 
emploient habituellement un moyen dé sticcés 
qui n'a point de bornes. Ils stimulent j^i^ leur 
prédication et par leur exemple le zélé reli- 
gieux de leurs ouailles. Le prêtre américain le 
plus digne de sa mission est donc celui qlli se 
place au premier rang par ses vertus , sa sdiènce 
et son activité. L'émulation salutaire imprimée 
aux divers clergés par le voisinage de plusieurs 
communions donne en ce pays, aux diverses 
branches du christianisme, une énergie digne 
des grande siècles où l'Église luttait contre le pa- 
ganisme. Ces qualités manquent, aii contraire, 
surtout dans l.e^ Etats, riches où l'une de ces com- 
munions, érigée en religion d'État, est défendhie 
par le pouvoir politique contre la rivalité des 
autres cultes. Cette rivalité n'ajoute rien sans 



172 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

doute à la valeur des principes qui sont en pré- 
sence ; mais elle rehausse singulièrement le ca- 
ractère de ceux qui les professent. Or c'est seule- 
ment par la coopération des hommes que la loi 
morale et la grâce divine agissent sur Thumanité^ 
C'est ainsi que les catholiques , affaiblis et par- 
fois dégradés par la protection des gouvernants 
dans les anciennes colonies espagnoles et portu- 
gaises de l'Amérique, s'élèvent depuis quelques 
années aux États-Unis à une hauteur qu'attestent 
d'éclatants témoignages. Pour moi , c'est dans la 
conversation et dans les écrits des catholiques 
de l'Amérique du Nord que j'ai surtout puisé 
l'espoir de voir accomplir prochainement , sous 
l'influence de la religion , la réforme sociale des 
peuples latins du sud-ouest de l'Europe. Jamais, 
en effet , nos écrivains catholiques du xvii® siècle 
n'ont été mieux inspirés que ne le sont aujour- 
d'hui ceux de la Nouvelle -Angleterre; jamais ils 

1 Un clerc français, -de la nuance dite uUramontaine, repousse 
absolument ces conclusions dans une critique générale dont j'ai 
tiré grand profit. Il conteste que le contact des dissidents puisse 
utilement réagir sur les lumières et les vertus d'un clergé catho- 
lique ; en sorte que ce contact, condamnable au point de vue des 
principes, n'aurait même pas le résuHat pratique que je signale. 
A cette allégation, j'oppose les faits suivants que je porterais, 
au besoin, au dernier degré d'évidence. La corruption des 
clercs catholiques s'étale au grand jour dans plusieurs contrées 
riches^ où les cultes dissidents sont interdits: il n'existe, au 
contraire , aucun exemple de ces scandales publics dans les con- 
trées où ces cultes sont tolérés ou, encore mieux, dominants. 
(Note de 1872.) 



en. 12. — LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS 173 

n'ont émis de pensées plus nobles et plus con- 
formes aux besoins de notre temps *. 



1 Je citerai comme exemple le passage suivant , extrait d'un 
écrit de M. Brownson, l'un des éminents publicisle» de l'État de 
New-York : « Nous avons la conviction que la Providence nous a 
« donné une mission importante et nous a choisis pour produire 
« dans le monde une civilisation plus avancée que celle dont il 
« jouit... Nous avons une destinée manifeste...; mais ce n'est pas 
« celle que supposent nos journalistes et nos flibustiers... La des- 
« tinée manifeste de ce pays est plus noble, plus élevée, d'un 
<i ordre plus spirituel : c'est la réalisation de l'idéal d'une société 
a chrétienne pour l'ancien et le nouveau monde. 

« Le catholicisme est appelé à perfectionner notre civilisation 
« et à faire de nous le peuple de l'avenir : mais le catholicisme 
« n^agit que par l'organe des hommes ; il donne son appui , son 
« secours^ son influence, mais ne produit pas son œuvre tout seul ; 
« il exige la coopération. Il dépend donc de nous, de notre fidé- 
« lité ou de notre indolence, que les États-Unis réalisent ou non 
<i leur mission glorieuse. Il ne suffit pas que l'Église soit debout 
« sur le sol de l'Amérique; elle n'agira pas comme un charme 
<i pour détruire les maux et renverser les obstacles... Si les ca- 
« tholiques ne surpassent pas les autres en vertus publiques et 
« privées, ils ne rendront pas plus de services. La responsabilité 
« des catholiques est donc plus grande que celle d'aucune autre 
« classe de citoyens. Par rapport à l'avenir, c'est nous qui sorames 
« le peuple américain...; nous devons donc surpasser tout le 
« monde en intelligence, en sagesse et en dévouement, je dirai 
<« même en capacité... Si nous ne le pouvons, de quel droit van- 
« lerons-nous le catholicisme au point de vue de la civilisation? 
« Nous nous glorifierons en vain; nous ne mériterons que le mé- 
<i pris et l'outrage, si nous restons au-dessous et si nous ne nous 
« élevons au-dessus des non-catholiques. Nous devons nous em- 
« parer de l'esprit et du cœur de nos compatriotes, non par des 
« paroles vides et des vanleries ridicules sur ce que les catho- 
« liques ont fait en d'autres temps et en d'autres lieux, mais en 
« prouvant la supériorité présente et locale de notre sagesse, de 
« notre intelligence, de notre vertu. Nous devons être les meil- 
« leurs des Américains, les hommes les plus capables et les plus 
« parfaits du pays ; nous devons montrer que nous le sommes 



174 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

§ IV. Symptômes p^c^nts de décadence aux Ét^ts -Unis. Voie 
pétPOflrade suivie par les Amépicains. 

0ÊSt ici le lieu de faire quelques réserves, 
ejt de prÊsenter une distinction essentielle. Les 
.qualités. spéciales aux chrétiens des États-Ums y 
ont ét^ importées par plusieurs essaim^ de ces 
Cji^lçps anglais qui, chassés de leur p^ys au 
xyii® siècle, par l'intolérance religieuse (11, V), 
fondèrent les coloiiies de la Nouvelle -r Angle- 
terre. Ces mêmes qualités se retrouvaient, avec 
des^ .sentiments de tolérance mieux, réflé^is, et 
plus féconds, ch-çz les contemporains de Washing- 
ton. ^ Elles paraissent çncojre être .4o^nçii^a^i;ites 
^dfttts les districts ruraux. Commei le prouvent les 
écrits dont je viens de^ rapporter un çpécijiien , 
rp\l^s, Qut, conservé lin caractère éminent chez 
quelques ' écrivains catholiques de notre temps. 
l^?iis on reconnaît à uiiie «aialtit^de de symptômes 
qa'un changement s'est opéré dans les moeurs et 
les ii3ées de ce grand peijple. 
. tÇhaque jour on voitîéclore aux 'États -^Uiïis des 
.sectes qui .ne se rattachant que de uQm au dqgme 
oikrélien. Quelques^ «nés même -s'abandonnent 
ayx pratiques de Tilluminisme au de Jg. polyga- 
ïfïlOr II semble aussi que le scepticisme et te pna- 
térialisme apparaissent ouvertement dans quel- 

« parnos services, par notre désinlércssement, par Pabnégalion 
« àe notre conduite,. »> 



CH. 12. -r LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS l'T'S 

ques grandes villes. Des voyageurs atfléri'caîns 
m'assurent qu'à New -York, par exemple, ïes 
croyances religieuses s'altèrent à mesure que se 
propagent ces déplorables mœurs qui font de 
quelques capitales européennes de véritables 
foyers de contagion. Ces tendances, qu*aucune 
instituMon positive ne réprime, prennent, dit-on, 
un rapide développement. Les traits habituels 
de la décadence commencent à se montrer : le 
luxe désorganise le foyer domestique ; les Tiens 
d,e famille se relâchent; et, sous cette irifluence, 
Ids tfemmes prennent des habitudes ffindépen- 
dance qui sont, pour les Européens, un sujet de 
scandale. Le monde civilisé, qui depuis Tépoque 
de Washingtonin- avait reçu que de bons exemples 
des Américains , est surpris de les voir mainte- 
nant suivre une voie rétrograde, en opprimant 
les races de couleur ou en =favoris9,ilt les IHbus- 
tiers. «On neipeut méconnaître à cep graves in- 
dices un affaissement moral analogue à celui qui 
s'est produit , exi France , du .règne de Louis XIV 
à la révolution de 1789 ^ 



1 Celte analogie entre la décadejîce morale de la "France au 
xviiie siècle et celle des Étals-Unis à l'époque actuelle était déjà 
manifeste en 1835, lorsque j'écrivais ces lignes; elle était confir- 
mée en 1864, quand je publiai ma première édition, parla guerre 
civile, qui a été en Amérique ce qu'elle fut en France en 1793, 
la conclusion fatale de la démoralisation des citoyens. 

Ces nouveaux faits ne semblent pas devoir, toutefois, ni faire 
désespérer de Tavenir de l'Amérique du Nord, ni modifier les ju- 



176 I^lYRE PREMIER — LA. RELIGION 

Ce rapprochement doit être médité par ceux 
qui pensent que Thomme est par sa nature porté 
au bien, et qu'en conséquence le mal provient 
uniquement des gouvernements qui compriment, 
chez les populations , les tendances vers la liberté 
et l'égalité. Ces symptômes de décadence chez le 
peuple qui s'est spécialement livré à ces tendan- 
ces , montrent que le règne du bien ne se trouve 
pas nécessairement dans cette voie. Ils font en- 
trevoir que la prospérité des nations est com- 
promise par les nouveautés dangereuses dont je 
viens de parler, tandis qu'elle se conserve avec 
les vieilles coutumes de la race. J'indiquerai plus 



gements portés à ce sujet dans plusieurs parties de cet ouvrage. 
Les peuples chrétiens, soutenus par le précepte de Tamour du 
prochain et par la concurrence internationale, réagissent plus 
efficacement que ne pouvaient le faire les grands empires de 
Tantiquité, contre Fantagonisme social qui en est la conséquence 
nécessaire. Les forces morales de l'Amérique se raffermiraient 
si la crise qui prend fin décourageait l'orgueil et l'esprit d'enva- 
hissement qui ont perdu tant de peuples puissants; si notam- 
ment elle devait amener un jour rétablissement de plusieurs na- 
tions indépendantes stimulées par cette émulation féconde qui, 
malgré ses déplorables écarts, est, depuis le moyen âge, la vraie 
source de la prépondérance des Européens. 

L'orgueil qui pousse les Américains du Nord à préparer, par 
l'alliance avec les Russes, une lutte contre FOccident, et qui déjà 
leur fait ériger en doctrine l'imminence de leur domination sur 
TAmérique entière, leur fait oublier, sous ce rapport, les vrais 
intérêts de leur race. Ils ne comprennent pas davantage que la 
fondation d'autres États libres et prospères, sur ce Continent, 
serait le plus sûr moyen de conjurer les inconvénients qu'a tou- 
jours présentés un État puissant et étendu comme l'est maintenant 
l'Union américaine. (Note de 1867.) 



CH. 12. — LA KELIGION AUX ÉTATS-UNIS 177 

loin (15, V; 22, V) les deux causes principales 
qui me paraissent avoir interrompu, au détri- 
ment des nouvelles générations de l'Amérique 
du Nord , les grandes traditions qui restaient en 
honneur chez les contemporains de Washington. 

Cependant il faut savoir se tenir en garde contre 
les appréciations malveillantes que soulève en 
Europe, chez les Anglais notamment, la vue de 
ces défaillances. On s'égare souvent quand on 
prétend juger, à un moment donné, le mouve- 
ment vrai d'une société. On a peine à se défendre, 
dans ces recherches , des erreurs qui ont leurs 
source? dans les idées préconçues, les jalousies 
nationales ou la connaissance incomplète des 
faits. L'avenir peut seul nous apprendre si l'A- 
mérique du Nord a vraiment perdu les qualités 
qui ont fait jusqu'ici sa grandeur ou si elle pos- 
sède encore la force de réagir sur elle-même et de 
remédier au mal qui l'envahit. On ne saurait dire 
s'il s'agit ici d'une décadence définitive, ou seu- 
lement d'une de ces crises accidentelles dont les 
peuples les mieux constitués ne sauraient se pré- 
server. 

Quant à moi, je suis amené à cette dernière 
opinion par toutes lès informations que je re- 
cueille. Les Américains que je vois aujourd'hui 
me paraissent juger les questions sociales moins 
sainement que ne le faisaient ceux avec lesquels 
j'étais en relation il y a un quart de siècle ; mais 



178 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

ils restent néanmoins supérieurs à la plupart des 
Ekiropéens du Continent par leur aptitude a se 
réformer. Je me rassure sur les destinées de ce 
grand peuple en étudiant comparativement, chez 
lui et en "Europe, les institutions dont il sera 
question dans. les six Livres suivants. Je me con- 
firmé surtout dans cet espoir en voyant la force 
morale que gardent, aux États-Unis , les princi- 
pales branches du christianisme. J'augxire bien , 
^our l'avenir de ce pays , des progrès ^ue le ca- 
tholicisme y fait chaque jour. Les catholiques 
trouvent, en effet, dans leur infériorité numérique 
et dans la constitution même des États-Unis, un 
ïonlre-poids aux entraînements qui lés ont éga- 
rés en d'autres pays. Ainsi ils sont moins portés 

à exagérer le principe d'autorité, ou à faire alliance 

• • • ■ ■ . ' ■. , 

avéc'le pouvoir, dans le but de dominer et d'op- 
irîmer les dissidents. Là comme partout leur as- 
Pendant deviendra irrésistible, lorsqu'à l'esprit 
"d'unité et de dévouement, qui ont toujours fait leur 
forcé , ils joindront les habitudes de libre discus- 
sion qui, jusqu'à ces derniers temps et malgré 
beaucoup d'exceptions, semblaient plus particu- 
lièrement distinguer les protestants: 

^ V. Ron» exemples des catholiques du Canada. 

Dans l'Union canadienne qui relève de la Reine 
de Grande-Bretagne et d Irlande , toutes les re]i- 
gions reposent également sur là liberté et l'éga- 



CH. 12. — LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS 179 

lité. Toutes aussi, en conservant la foi, prati^ent 
la tolérance. L'Église catholique du bas Canada, 
composée de huit évêchés, et. comprenant tipe 
population agglomérée de 800,000 âmes*, offre 
maintenant un des meilleurs exemples de l'orga- 
nisation qui devrait être donnée désormais aux 
Églises catholiques du riionde entier. Sans im- 
mixtion de l'autorité publique, le corps des 
évoques se recrute lui-même par élection, en 
conciliant, comme le faisaient les Églises primi- 
tives: la liberté et l'orthodoxier. Le clei^gé trôtfve 
ses Moyens de sùbisîsfarice dans les contributions 
volontaires, les legs et les dons des fidèles. L*in- 
fluetlbô dont it jouit est? énorme, bien qu'elle ait 
été jusqu'ici combattue plutôt qu'encouragea par 
le gouvernement anglais. Elle se manifeste jlar 
une propagande morale et intellectuelle qui màin^ 
lient fermement dans les familles le caractère' 
propre de la race française au rttiUeu de Timmi-» 
gration incessante des Anglo-SaxohB; Enfin,, le^ 
clergé canadien s'identifie par ses idées et ^es 
intérêts avec les populations qu'il dirige. Géb 
admirable accord des clercs et des laïq;ties' assuM» 
de hautes destinées à ce vigourèwx: essaim* dte* 
notre race. Cet avenir est, en outre, garanti par 

i^ P'après,le defni^ recensement, le liombre ùèi catbolîl|«èii* 
dàJL basiiapada s'éïevail en 1871 à 1,020,000, sur utté population^ 
d^J.,jl92,û00. — Voir le Bullelin de la Société d'économie soeiak , 
séances de janvier 1873. (Noie de 1873.) 



180 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

rattachement aux vieilles traditions normandes 
du XVII® siècle; par la fécondité qui double la 
population pendant chaque période de vingt-cinq 
ans ; enfin par les sages coutumes qui donnent la 
stabilité à la famille et la paix à la nation. 



CHAPITRE 13 

ÉTAT DE LA RELIGION EN FRANCE : EGALITE DES CULTES OFFICIELS 
FONDÉE SUR LE SCEPTICISME. TOLÉRANCE REFUSÉE AUX AUTRES 

CULTES 

§ I. L'Irréligion et la dégradation de la race. Corruption 

dans les grands centres. 

Je n'ai pas besoin d'entrer dans de longues 
explications pour prouver que les idées admises 
chez nous, en matière de religion, s'écartent 
beaucoup * de celles qui ont cours chez les trois 
peuples dont je viens de parler. 

Des écrivains attachés aux erreurs du xviii* siè- 
cle professent journellement, sans blesser l'opi- 
nion, que les cultes religieux n'ont eu qu'une uti- 
lité momentanée pour l'organisation des sociétés 

1 L^afTaiblissement de l'esprit chrétien, en France, est signalé 
en termes énergiques par des membres de notre clergé qui ont la 
science et le dévouement nécessaires pour réagir, de concert avec 
les laïques éclairés, contre cette funeste tendance de Topinion. 
On peut consulter, à ce sujet, l'ouvrage intitulé : Hier et aujour- 
d'hui dans la société chrétienne, par M. l'abbé Isoard, p. 293. 



CH. 13. — LA RELIGION EN FRANCE 181 

européennes; que, dès lors, les ménagements 
gardés chez nous envers les croyances sont les 
derniers vestiges d'une « civilisation arriérée i> ; 
ils déclarent que ces nécessités d'un autre âge 
prendront fin à mesure que la raison s'affer- 
mira. 

Ces doctrines , à la vérité, ne se propagent plus 
avec la passion et l'esprit de prosélytisme qui ani- 
maient les encyclopédistes; mais elles se font 
jour dans la presse périodique * et dans les pro- 
ductions littéraires*, avec le calme et l'autorité 
propres à une idée dominante. Elles inspirent les 
classes dirigeantes dans la vie privée comme dans 
la vie publique. Elles pénètrent chaque jour plus 

1 La conclusion que j'ai donnée en 1855 aux Ouvriers européens, 
el par laquelle je constate que la religion reste de nos jours un 
des fondements des sociétés^ a soulevé chez plusieurs écrivains 
de la presse périodique des répugnances contre cet ouvrage , et 
provoqué la plupart des critiques qui lui ont été adressées. Celles- 
ci s'appuient surtout sur la théorie d'histoire qui affirme que les 
croyances disparaissent à mesure que « la civilisation » se perfec- 
tionne. On trouvera, à cet égard, un spécimen de l'opinion do- 
minante dans un article inséré dans le journal la Presse, du 29 
novembre 1855. i=ii * Selon la thèse habituelle de nos lettrés , 
la religion ne peut désormais contribuer au bonheur de la so- 
ciété ; beaucoup d'écrivains la repoussent môme comme un obs- 
tacle et un danger. Dans l'un de ses ouvrages, M. Proudhon, ana- 
lysant rinfluencc que la religion a exercée jusqu'à présent sur 
l'éducation de la jeunesse, arrive à cette conclusion : « Donc, la 
« religion, de quelque espèce qu'on la fasse, naturelle ou surna- 
« lurelle, positive ou mystique, n'ajoutant rien à la moralité de 
« l'homme, est inutile à l'éducation. Loin delà servir, elle ne peut 
<« que la fausser, en chargeant la conscience de motifs impurs et 
<« entretenant la lâcheté, principe de toute dégradation. » 

RÉFORME SOCIALE. \ — ^ 



182 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

profondément au sein des classes populaires, à 
mesure que renseignement de l'État (47, XIII) 
et les nouvelles voies de transport restreignent 
la portion du territoire national où se perpétuait 
l'ancienne tradition. 

En se répandant, pendant le siècle dernier, chez 
les classes éclairées, et en minant sourdement, 
comme Texpérience ne Ta que trop prouvé , les 
fondements de Tordre social , le scepticisme n'y 
avait d'abord détruit, ni le goût des lettres et des 
arts, ni plusieurs autres symptômes de la prospé- 
rité. La même impulsion continue de nos jours 
à agir sur les rangs inférieurs de la nation ; mais 
elle y entraîne des résultats tout différents. En 
effet, lorsqu'elles n'ont point pour sauvegarde des 
habitudes de travail et d'épargne, les popula- 
tions, en perdant les croyances religieuses, tom- 
bent dans un matériaUsme grossier. L'ivrognerie 
devient la seule diversion au travail, et en absorbe 
les produits. Les femmes et les enfants restent 
dans le dénûment, et les vieux parents, consi- 
dérés comme une charge inutile , subissent des 
traitements odieux. Plongées dans ce désordre , 
les classes inférieures attribuent naturellement à 
l'organisation sociale les maux qui proviennent 
surtout de leurs propres vices. C'est ainsi qu'aug- 
mente sans cesse une haine brutale contre les 
classes dirigeantes et contre l'ordre établi. Cette 
forme de corruption se montre d'abord dans les 



CH. 13. — LA RELIGION EN FRANCE 183 

grands centres de population*, au contact des 
foyers de scepticisme entretenus par les riches 
livrés à l'oisiveté. Elle se communique ensuite 
dans les districts ruraux , par le colportage clan- 
destin des livres obscènes, et à l'aide des ateliers 
nomades de travaux publics* qui envahissent suc- 
cessivement tous les points du territoire '. 

Cette inclination vers le doute et le matéria- 
lisme n'existait pas à l'époque où l'admiration 
unanime des autres peuples (9, VII) plaçait la 
France à la tête de l'Europe. Elle ne se manifeste 
pas non plus chez les trois peuples prospères, 
parmi lesquels ne sévissent point les maux qui 
désolent notre société. On a vu, par exemple 
(10 à 12), que les Russes, les Anglais et les 
Américains du Nord se distinguent à la fois par 
leurs croyances fermes et par la paix sociale. La 
méthode d'observation (7, I) m'autorise donc à 
voir la cause de nos maux dans le scepticisme , et 
le remède dans le retour aux croyances religieuses. 

* Sur la dépravation des mœurs dans une commune rurale de 
la banlieue de Paris. (Les Ouvriers des deux Mondes, t. H, p. 476.) 
*— Le Sublime, ouleTravailleur comme il est en 1870; Paris, 1 vol. 
in-8o. — On ne saurait trouver, chez aucune race d'hommes, 
de plus affreux exemples de dégradation. (Note de 1872.) == 
* Les Ouvriers des deux Mondes, t. !•% p. 100. = ^ A ces in- 
fluences funestes que j'énumérais en ces termes en 1856, se joint 
aujourd'hui celle des cabarets. J'ai indiqué récemment dans un 
autre ouvrage comment ce fléau a pour auxiliaires la mauvaise 
presse et les agents du fisc. {La Paix sociale, Introduction v, 4«) 
(Note de 1872.) 



184 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

§ II. La tolérance née du scepticisme. Rétribution accordée 

au clergé. 

Certains écrivains, tout en apercevant les 
conséquences funestes de l'irréligion, sont trop 
portés à faire fond sur le développement donné 
chez nous à la liberté religieuse. L'octfoi de cette 
liberté a été un acte méritoire de la part de 
croyants qui faisaient violence à leurs convictions 
pour rendre la paix à la patrie. Mais on ne saurait 
en faire honneur à des gouvernants imbus de scep • 
ticisme. La tolérance est une sorte d'étai qui de- 
vient nécessaire à l'édifice religieux , lorsqu'il a 
subi certains ébranlements ; mais les croyances 
en sont la base éternelle. Quand elle est alliée à 
la foi, elle rend celle-ci plus ferme ; tandis qu'elle 
devient une sorte de dérision quand la foi fait 
défaut. D'un autre côté , la liberté religieuse n'est 
fermement assise que chez les peuples qui savent 
contenir dans de justes limites l'un des plus gé- 
néreux élans de la nature humaine, l'esprit de 
prosélytisme. Or l'expérience nous indique que 
les fondements de cette liberté sont chez nous 
peu solides. Chaque fois, en effet, que quelque 
calamité sociale réveille le sentiment religieux, 
certains croyants ne se bornent plus à faire leur 
devoir, c'est-à-dire à propager la doctrine à titre 
privé. Ils enfreignent la loi qui conserve la paix 
sociale et ils réclament le concours des pouvoirs 



CH. 13. — LA RELIGION EN FRANCE 185 

publics ^ En matière de religion, il est plus fa- 
cile d'être croyant que d'être modéré : il faut 
donc redouter le zèle des nouveaux convertis. Si, 
comme on doit le désirer, une impulsion reli- 
gieuse était tout à coup donnée en France aux 
esprits, on pourrait craindre que la liberté de 
conscience n'y fût pas mieux respectée qu'en 
Suède, où les protestants, fort attachés à leur 
foi, oppriment les catholiques. En résumé, nous 
ne sommes pas certains d'avoir réellement fondé 
la paix sociale sur la tolérance , parce que nous 
y sommes arrivés par la mauvaise voie, par le 

1 Vers la fin de la Restauration , les jeunes gens élevés dans la 
religion catholique n'étaient admis à l'École polytechnique que 
sur la présentation d'un certificat de pratiques religieuses délivré 
par le curé, au lieu du domicile. Celle mesure, critiquée par 
l'esprit de scepticisme el de révolution incarné dans noire race , 
a souvent égaré des jeunes gens dévoués au bien. Au contraire, 
l'attitude d'indifférence gardée par le gouvernement de 1830 a 
effacé peu à peu ces sentiments. Enfin la faveur accordée par 
l'opinion publique à la religion, à la suite des épreuves de 1848, 
et plus tard certaines mesures du gouvernement impérial, ont 
réveillé chez certaines autorités ecclésiastiques des prétentions 
contre lesquelles une réaction nouvelle se produit maintenant. 
Beaucoup d'hommes éclairés des nations latines de l'Occident 
ont partagé les antipathies que l'intolérance religieuse du clergé, 
secondée par les' gouvernants, avait suscitées en France chez 
la jeunesse de la Restauration. J'en trouve, par exemple, la trace 
dans le passage suivant d'une lettre par laquelle M. le comte de 
Cavour répliquait avec vivacité, le 13 juin 1860, à une réprimande 
de Mfi^ l'archevêque deChambéry : « ... Je ne suis nullement dis- 
« posé à me venger maintenant des tracasseries que j'ai dû subir, 
tt dans ma jeunesse, de certains prêtres qui invoquaient le bras 
« séculier pour me forcer à suivre leurs doctrines et à mettre en 
« pratique leurs préceptes. » 



186 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

scepticisme religieux, et non par le sentiment 
réfléchi de la liberté d' autrui. 

En introduisant , par esprit d'indifférence , Té- 
galité dans Torganisation religieuse , nous avons 
donné contre un écueil que nous aurions évité en 
suivant l'exemple des États-Unis. Les Américains 
du Nord repoussent le principe d'une religion 
d'État soutenue par l'impôt, et ils ne se croient pas 
obligés de rétribuer tous les cultes. Ils ne veulent 
point soulever les questions d'orthodoxie que fe- 
rait renaître le choix des religions admises à jouir 
de cette faveur. Ils se refusent surtout à troubler 
les esprits en leur enseignant, par cette pratique, 
qu'il est bon d'encourager à la fois la vérité et 
l'erreur. 

La rétribution attribuée, en France, au clergé 
catholique est, sans doute, un juste dédommage- 
ment pour la spoliation dont il a été victime, lors- 
que la révolution a confisqué au profit de l'État 
les biens affectés au service religieux par la vo- 
lonté des donateurs. Celle qui est donnée à deux 
communions protestantes et aux Israélites peut 
être également envisagée comme une juste in- 
demnité pour des persécutions séculaires. Mais 
ces compensations, considérées comme un moyen 
de liquider définitivement le passé, auraient dû 
être accordées sous forme de dotations, en rap- 
port avec les besoins actuels. Les fidèles de cha- 
que communion auraient ensuite pourvu par des 



CH. 13. — LA RELIGION EN FRANCE 187 

dons volontaires aux nouveaux besoins , sans au^ 
cune autre immixtion de TÉtat. 



S III. Retour partiel aux croyances et réforme du clergé. 

Cependant, au milieu des imperfections de 
notre régime religieux, la liberté de conscience, 
soutenue par la loi, sinon par les mœurs, a déjà 
donné des résultats qu'on ne saurait trop admi- 
rer. Depuis la révolution et surtout pendant la 
durée de notre*génération, une certaine amélio- 
ration s'est opérée dans l'opinion publique. Les 
tendances hostiles à la religion persistent encore 
chez les personnes qui ont reçu l'impulsion di- . 
recte des hommes du xvin® siècle , ou qui ont été 
opprimées par le clergé de la Restauration. Elles 
grandissent encore parmi les masses populaires , 
qui suivent toujours à longue distance les idées 
des classes dirigeantes. Mais elles ne se retrou- 
vent guère de notre temps , ni chez les jeunes 
•gens studieux , ni chez les penseurs qui recher- 
chent méthodiquement la cause de notre déca- 
dence. Beaucoup d'hommes éminents, placés au 
premier rang dans l'estime de tous, apprécient 
aujourd'hui les vrais besoins de notre temps, et 
le rôle élevé que remplira la religion dans l'œuvre 
de la réforme sociale. Ils auraient le pouvoir d'im- 
primer une direction nouvelle à l'opinion pu- 
blique. Cette œuvre sera fort avancée quand le 



188 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

clergé, en leur donnant toute garantie, aura 
acquis leur concours (45, VI). 

Un autre changement plus considérable s'est 
produit dans les mœurs des autorités religieuses. 
Aux scandales donnés, pendant toute la durée du 
XVIII® siècle, par un clergé riche et corrompu, 
ont succédé les bons exemples d'un clergé pau- 
vre et vertueux. Fait étrange, et qui montre com- 
bien l'État est impuissant à intervenir utilement 
dans les intérêts religieux ! L'ancien régime , en 
prodiguant à la religion officielle les avantages 
sociaux et en persécutant les autres cultes , n'a- 
vait abouti qu'à ruiner l'influence longtemps pré- 

. pondérante du clergé catholique, et à lui susciter 
d'irréconciliables ennemis. Le régime nouveau, 
au contraire, en persécutant le clergé catholique, 
ou en le laissant exposé aux attaques de ses en- 
nemis, lui avait rendu, en 1848, l'ascendant dont 
il était privé depuis longtemps. Ainsi l'intolé- 
rance ne nuit pas seulement aux sociétés en leur 
enlevant le grand bienfait de la paix sociale : elle 
donne un résultat diamétralement opposé à celui 
qu^on en attend. Elle éloigne du clergé les esprits 
droits et élevés ; elle les porte à sortir des bornes 
d'une résistance légitime, et elle attire sur la reli- 
gion même des attaques qui ne devraient s'adres- 
ser qu'aux persécuteurs. 
Tels sont les moyens imprévus par lesquels la 

' Providence , renouant la chaîne des temps , ra- 

> 



\ 



CH. 13. •— LA RELIGION EN FRANCE 189 

mène la France au but que poursuivaient les 
grandes intelligences du xvii® siècle, lorsque 
Louis XIV vint briser la tradition des deux règnes 
précédents. 

§ lY. Symptômes d'amélioration chez les peuples chrétiens. 

Ici vient l'objection que j'ai déjà réfutée en 
termes généraux dans l'introduction de cet ou- 
vrage. Beaucoup d'écrivains, convaincus que les 
croyances religieuses sont la principale force des 
États, se persuadent en même temps qu'aucun 
effort ne saurait arrêter le mouvement qui, de- 
puis deux siècles, porte la France au scepticisme. 
Leur découragement se résume habituellement 
en cet axiome , que les peuples placés dans cette 
situation sont entraînés à la ruine par une force 
irrésistible. 

Aux considérations déjà présentées pour com- 
battre cette opinion, j'ajouterai que le christia- 
nisme introduit dans la constitution sociale des 
modernes des moyens de réforme dont ne jouis- 
saient pas les anciens. Les Européens sont en 
outre soutenus par une émulation qui a manqué 
aux grands empires de l'antiquité. Ils s'élèvent, 
par l'ensemble de leurs aptitudes morales, au- 
dessus du niveau atteint, dans le passé, parles 
nations les plus puissantes. Cette supériorité est 
bien due à la rehgion chrétienne; car elle est sur- 
tout marquée chez les trois peuples qui gardent 



LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

^ieux la foi en la mission surnaturelle de Jésus- 
t^iirist. 

A la vérité , les peuples ne parcourent guère 
avec suite les voies du bien : Torgueil et les ap- 
pétits sensuels, ces éternels ennemis de l'hu- 
manité, viennent sans cesse entraver leur marche. 
C'est ordinairement dans les temps de prospérité 
que ces deux fléaux commencent à exercer leurs 
ravages. On a pu constater, depuis trois siècles, 
dans les principaux États de l'Europe, que les 
plus grands succès ont été les précurseurs d'une 
chute rapide. L'Italie, l'Espagne et le Portugal, 
naguère si admirés , sont profondément déchus ; 
la France déchue de plus en plus * ; les États- 
Unis, l'Angleterre même offrent des symptômes 
d'affaiblissement. Mais après certaines époques 
critiques, chaque peuple chrétien a trouvé le 
moyen de réagir sur lui-même et de regagner 
l'avance qu'il avait laissé prendre à ses rivaux. 
Comme exemples de la force de réaction qui dis- 
tingue les Européens modernes , on peut citer : 
en France, l'admirable réforme de Henri IV et de 
Louis XIII, et, en Angleterre, celle de George III. 
Même au miUeu de notre décadence actuelle, la 
tendance vers le mieux est visible dans les efforts 



1 Depuis que ces lignes ont été écriles (1862), rAutriche et la 
France, après des désastres inouïs, sont tombées au rang des 
puissances de second ordre. La déchéance des grandes nations 
catholiques est un fait accompli. ( Note de 1872.) 



CH. 14. — CAUSES DU SCEPTICISME ACTUEL 191 

persévérants , quoique infructueux , qui se sont 
faits, depuis le Consulat, pour remédier aux vices 
du xviir siècle et aux désastres de la révolution. 
Pour préparer à la France un meilleur avenir, 
il faut, avant tout, remonter à l'origine du mal. Il 
faut mettre en relief l'intérêt qu'ont les laïques et 
les clercs à cesser leurs discordes et à s'unir enfin 
pour commencer la réforme. 



CHAPITRE 14 



L^ESSOR DU SCEPTICISME, A LA FIN DU XVII" SIÈCLE, A ÉTÉ UNE 
RÉACTION DE l'eSPRIT PUBLIC CONTRE LA CORRUPTION, l'iNTOLÉRANCE 

ET L^ ACTION POLITIQUE DU CLERQÉ 



§ I. La corruption des autorités religieuses, principale cause 

du schisme. 



J'ai déjà fait l'histoire des changements sur- 
venus en France dans l'état des croyances reli- 
gieuses. J'ai maintenant à insister sur les causes 
qui ont amoindri l'influence du clergé. 

En France, la plupart des catholiques ont 
adopté l'erreur de J. de Maistre et de J. Balmès* 

1 <« On ne saurait voir la principale cause du protestantisme dans 
« les abus introduits au moyen âge... Ces abus furent des occa- 
» sion» et des prétextes... Si Ton remarque quelque chose de ca- 
« ractéristique dans le protestantisme, il ne faut point Taltri- 
<< buer aux abus, mais simplement à Tépoque où il naquit... La 



192 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

sur les causes de l'antagonisme qui règne depuis 
un siècle entre les laïques et les clercs. Ils attri- 
buent uniquement ce désordre à Tesprit du mal 
qui anime les dissidents et les sceptiques. Ils ne 
tiennent point compte de la corruption qui avait 
envahi les autorités religieuses. 

Cette opinion est démentie par les faits et par 
des autorités compétentes*. Elle est fort dange- 
reuse ; car, en cachant la nature du mal, elle donne 
le change sur le moyen de réforme. Elle empêche 
le clergé de trouver le langage qui ramènerait au 
vrai les égarés , et elle explique l'état d'impuis- 
sance où il est réduit. 

Les peuples éclairés par la grâce divine et gui- 
dés par un clergé digne de sa mission , inclinent 
toujours vers la religion et même vers l'unité de 
foi. J'ai vainement demandé aux historiens l'exem- 
ple d'une nation qui aurait spontanément renoncé 
aux avantages que donne une bonne organisation 
réUgieuse. J'ai même observé des populations qui 

« soumission à Taulorilé en matière de foi a toujours rencontré 
« une vive résistance... 11 était naturel que la même chose arrivât 
« dans le xvi« siècle... Une fois l'étendard de Terreur arboré, il 
<c était impossible qu'il ne ralliât pas une multitude de partisans.» 
(J. Balmès, le Protestantisme comparé au catholicisme, Paris, 
1870, t. I~, ch. II, p. 16 à 25.) 

1 « Le démon est fort contre les lâches et les timides, mais 
« très -faible et impuissant contre les courageux... 11 ne peut 
« rien contre nous si nous ne nous rendons lâchement à lui... 
« C'est nous-mêmes que nous devons craindre; ce sont nos 
« vices et nos passions plus dangereuses que le démon même. » 
(BossuET, 2" Sermon sur les démons, 3« point.) 



CH. 14. — CAUSES DU SCEPTICISME ACTUEL 193 

restent attachées à leur culte, malgré les maux 
que leur infligeait le ministère d'un clergé cor- 
rompu ^ Assurément des princes ambitieux ont 
donné un certain appui au schisme du xvi® siècle ; 
mais, dans la plupart des cas, le succès de leurs 
intrigues avait été préparé par le désordre des 
clercs. En fait, les dissidences religieuses et le 
scepticisme se sont surtout produits dans les so- 
ciétés qui se croyaient intéressées à réagir à tout 
prix contre l'influence des clercs oppresseurs et 
dépravés. Cette explication a été souvent donnée 
par des docteurs et des prélats qui ont fait la 
gloire de l'Église, et elle est justifiée par l'histoire. 
Si les clercs avaient conservé les bonnes mœurs 
des premiers siècles, les peuples n'auraient point 
songé à se révolter contre l'autorité religieuse. 
Si Luther et Calvin ont prêché avec tant de suc- 
cès au XVI® siècle la réforme du dogmç , c'est que 
l'Église n'avait point eu la force d'accomplir la 
réforme du clergé ^ 

1 Des faits graves de corruption cléricale peuvent être observés 
de DOS jours dans plusieurs contrées où l'État impose un culte 
orthodoxe , en proscrivant les cultes dissidents. Rien né justifie 
mieux la remarque de saint Bernard consignée à la note suivante. 
Je ne présenterai point, à l'appui de cette assertion, des détails 
qui, dans le trouble actuel des esprits, iraient contre le but que 
je me propose.^ Il convient d'ailleurs que chaque Église, en cette 
matière délicate, fasse elle-même sa police; et l'on ne saurait 
trop déplorer qu'en France il n'y ait pas de milieu entre la ma- 
lignité bruyante des sceptiques et le silence calculé des croyants. 
:=z: 2 « Saint Bernard, » dit Bossuet, « a gémi toute sa vie des 
« maux de l'Église. Il n'a cessé d'en avertir les peuples, le clergé, 



194 LIYRB PREMIER — LA RELIGION 



§ II. Les croyances, détruites en France par la persécution 
contre les dissidents, affermies ailleurs par Témulation. 

La corruption cléricale , qui s'était sans cesse 
aggravée du xi® au xvi® siècle , ne pouvait abou- 

« les évêques, les papes même... UÉglise romaine, qui, durant 
« neuf siècles entiers, en observant avec une exactitude exem- 
« plaire la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa 
<i force par tout Punivers, n^était pas exempte de mal, et, dès le 
« concile de Vienne, un grand évêque, chargé par le pape de 
« préparer les matières qui devaient y être traitées, disait quMl 
M fallait réformer l'Église dans le chef et dans les membres. Le 
« grand schisme arrivé un peu après mit plus que jamais cette 
« parole à la bouche, non-seulement des docteurs particuliers, 
« d'un Gerson , d'un Pierre d'Ailli , des autres grands hommes de 
« ce temps-là, mais encore des conciles; et tout en est plein dans 
« les conciles de Pise et de Constance. On sait ce qui arriva dans 
« le concile de Bâle, où la réformation fut malheureusement élu- 
« dée... Le cardinal Julien représentait à Eugène IV les désordres 
« du clergé, principalement celui d'Allemagne... Le clergé, disait- 
« il , est incorrigible et ne veut point apporter de remèdes à ses 
« désordres. On se jettera sur nous quand on n'aura plus aucune 
« espérance de notre correction. Les esprits des hommes sont en 
(I attente de ce qu'on fera, et ils semblent devoir bientôt enfanter 
<i quelque chose de tragique... Bientôt ils croiront faire à Dieu 
u un sacrifice agréable en maltraitant ou en dépouillant les ecclé- 
<i siastiques comme des gens odieux à Dieu et aux hommes, et 
« plongés dans la dernière extrémité du mal. Le peu qui reste de 
« dévotion envers l'ordre sacré achèvera de se perdre. On rejet- 
ci tera la faute de tous ces désordres sur la cour de Rome, qu'on 
<c regardera comme la cause de tous les maux, parce qu'elle aura 
« négligé d'apporter le remède nécessaire... » — « Saint Bernard,»» 
continue Bossuet, « constate que l'Église peut dire avec Isaïe que 
« son amertume la plus amère et la plus douloureuse est dans la 
« paix; lorsque, en paix du côté des infidèles et en paix du côté 
« des hérétiques, elle est plus dangereusement combattue par les 
« mauvaises mœurs de ses enfants. » (Bossuet, Œuvres complètes; 
Paris, 1816, t. XIX; Histoire des variations , p. 30.) — « On ne 



CH. 14. — CAUSES DU SCEPTICISME ACTUEL 195 

tir qu'à Tune ou à l'autre de ces deux consé- 
quences : il fallait ou que le clergé se réformât, où 
qu'il tentât de retenir son influence et ses ri- 
chesses par la force , avec le concours des gou- 
vernants. Les autorités ecclésiastiques, ayant 
perdu pour la plupart l'esprit chrétien, s'arrê- 
tèrent à ce dernier parti. Les clergés d'Espagne 
et d'Italie ne réussirent que trop dans leur ré- 
sistance à la réforme. Pour assurer l'unité de 
foi, ils ne voulurent employer qu'un moyen : 
l'extermination des hérétiques. Mais ce déplo- 
rable succès entraîna promptement, pour ses 
deux régions si prospères autrefois, la perte des 
mœurs et une complète décadence. 

Les autres grandes nations occidentales ne 
furent point défendues par l'inquisition contre 
l'invasion du schisme : elles subirent dès lors le 
fléau des luttes religieuses; mais l'émulation 

« doit pas cesser de faire des vœux pour obtenir à TËglise des 
« pasteurs également éclairés et exemplaires, puisque c'est faute 
« d'en avoir eu beaucoup de semblables que le troupeau a été si 
« indignement ravagé. » (Bossuet. Ibidem; fln de la préface.) — 
Le pape Innocent 111, ouvrant le quatrième concile de Latran, 
accusait plus.vivement encore la funeste influence du clergé en 
disant : « Toute la corruption du peuple vient spécialement du 
clergé. » Voir V Histoire d'Innocent III, par Hurter, 1. 111, p. 355. 
(Notes de 1864.) 

Dans ces derniers temps, le souverain pontife Pie IX a souvent 
reproduit la doctrine de saint Bernard, d'Innocent 111 et de Bos- 
suet. A ceux qui lui demandent la cause des épreuves actuelles 
de l'Église, il répond : « Mes frères, nous avons péché! » (Note 
de 1873.) 



196 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

de la lutte affermit les croyances. En Allema- 
gne la foi se conserva à la faveur du régime fédé- 
ratif, qui se prêta à l'existence simultanée du 
catholicisme et du protestantisme. En France, à 
la fin du xvi® siècle , en Angleterre , à la fin du 
XVII® siècle, les guerres de religion avaient laissé 
en présence des cultes rivaux. La réforme morale 
parmi les adhérents de ces cultes put donc se 
fonder sur la foi, et ouvrir une ère nouvelle d'har- 
monie sociale. A dater de 1685, au contraire, cette 
ressource manqua à notre pays. Le sentiment 
religieux n'y fut guère représenté depuis lors, 
ni par les protestants, que la persécution avait 
dispersés sur le sol de l'Europe , ni par le haut 
clergé catholique, que la cour continuait à recru- 
ter parmi les nobles, sceptiques et corrompus. 
Telle fut, comme je l'ai expliqué, la cause de nos 
plus dures épreuves. Mais il y a pour les clergés 
quelque chose de pire encore que l'intolérance et 
la corruption individuelle : c'est la corruption col- 
lective qui les a souvent portés, en Occident, à 
se faire les auxiliaires des passions et des intérêts 
des gouvernements. 

§ III. Le scepUcisme, puissant pour détruire, impuissant 

à foncier. 

L'impuissance momentanée qui résulte de 
ces désordres, surtout chez les nations latines, 
est une source d'enseignements. Elle prouve 



CH. 14. — CAUSES DU SCEPTICISME ACTUEL 197 

qu'on ne peut impunément soumettre les peuples 
au régime de compression qui a pesé sur nos 
voisins du Midi plus longtemps que sur nous. 
Dans la triste position où la France a été placée 
après la révocation de l'édit de Nantes, Tintolé- 
rance n'a pas seulement affaibli les convictions 
religieuses ; elle a perverti pour deux siècles l'o- 
pinion publique en laissant croire que la raison , 
dans son libre essor, serait incompatible avec la 
foi. Comme on Ta dit d'autres tendances égale- 
ment odieuses, la persécution des croyances n'est 
pas seulement un crime : c'est aussi une gros- 
sière erreur. Il en est de même à plus forte raison 
de la persécution du scepticisme; car celui-ci se 
réfute toujours par ses œuvres. S'il était possible, 
en effet, de réunir, même dans le lieu le plus 
favorisé du globe, une société exclusivement com 
posée de sceptiques, celle-ci, par son abominable 
dégradation, fournirait aux autres peuples une 
leçon salutaire. Assurément l'humanité ne se 
pliera jamais à une telle expérience; mais ce 
qu'on peut observer de nos jours en Europe suffit 
pour démontrer que la religion demeure le pre- 
mier besoin de rhumanité. Les peuples, sous un 
régime de libre arbitre, y seront toujours rame- 
nés, non- seulement par la grâce divine, mais 
encore par le soin de leur bien-être. 

Ainsi la corruption, l'intolérance et l'action 
politique du clergé oiit, depuis trois siècles. 



198 LIVRE PREMIER -- LA RELIGION 

compromis chez nous le catholicisme : elles ont 
toujours, selon les circonstances, provoqué les 
dissidences religieuses ou le scepticisme. Cepen- 
dant, ni ces désordres, ni les doctrines rivales n'ont 
pu réussir à en ruiner le principe. Les scepti- 
ques et les dissidents triomphent aisément, quand 
il faut combattre par la libre discussion ou par la 
violence un clergé infidèle à ses devoirs ; mais 
leur insuffisance éclate lorsque , l'œuvre de des- 
truction étant accomplie, ils prétendent organiser 
la société sans le concours des principes d'unité 
et de hiérarchie qui distinguent surtout le catho- 
licisme*. Les attaques commencées en haine de 
l'oppression religieuse ont toujours pour fin la 
réforme du personnel ecclésiastique : elles régé- 
nèrent, par conséquent, ce qu'elles prétendaient 
détruire. L'histoire de nos révolutions enseigne 
que le catholicisme , plus encore que toute autre 
branche du christianisme, doit tirer de la liberté 
une force irrésistible. C'est ainsi qu'on peut pres- 
sentir le rôle élevé auquel seront appelés le clergé 
et les croyants laïques dans la réforme sociale de 
notre pays. 



1 Plusieurs nations chrétiennes prospèrent sans le concours 
apparent du catholicisme; mais, en fait, ce concours ne leur fait 
pas complètement défaut. Partout, en Occident, j'ai entendu des 
hommes sincères appartenant aux autres communions déclarer 
que riniluence indirecte du catholicisme oppose parmi eux un utile 
contre-poids aux exagérations qu'entraînent l'intérêt de localité ou 
l'esprit d'individualisme. 



CH. 14. — CAUSES DU SCEPTICISME ACTUEL 199 



§ IV. Accord de la liberté religieuse et du catholicisme. 

A la vérité, de grands esprits qui ont pris 
beaucoup d'empire sur notre société ne partagent 
point celte manière de voir ; car ils se persuadent 
que la compression des intelligences est la tendance 
irrésistible des catholiques. Ils n'admettent pas 
que ceux-ci puissent exercer une action utile sous 
le régime moderne , qui fonde la paix sociale sur 
la tolérance. En cela, ils me paraissent commettre 
une regrettable méprise. Les protestants et les 
sceptiques ont souvent fait appel à la liberté pour 
résister au catholicisme qui pesait sur eux ; mais 
trop souvent , lorsqu'ils ont disposé du pouvoir, 
ils ne se sont pas fait faute d'accabler à leur tour 
leurs ennemis. La persécution qui, dans les temps 
modernes, a frappé les catholiques en France, en 
Angleterre et en Suède, n'autorise donc point les 
protestants et les libres penseurs à revendiquer 
l'esprit de tolérance, comme une qualité qui leur 
soit absolument propre. 

Ce qui manque surtout aux hommes de notre 
temps, c'est la fermeté de conduite que donne la 
confiance dans la vérité. Nous ne voyons devant 
nous, ni les énergiques convictions qui animaient 
saint Paul et ses amis, ni les guides que nous 
aurions à suivre pour ramener au vrai la nation 



200 LIVRE PREMIBR — LA RELIGION 

égarée*. Cependant, tout compte fait, le dévoue- 
ment au bien et l'aptitude à la réforme sont plus 
marqués chez les clercs que chez les laïques, chez 
les croyants que chez les incrédules. Il y aurait 
donc à la fois injustice et imprévoyance à nourrir 
contre les catholiques des préventions exclusives. 
Les catholiques ont souvent opprimé leurs rivaux; 
mais, en cela , ils n'ont fait que suivre la pratique 
habituelle des pouvoirs absolus. Ils changeront 
cette pratique dès qu'ils auront compris que leur 
action n'acquerra toute son efficacité que sous 
le régime d'émulation et de tolérance. 



CHAPITRE IS 

LA RESTAURATION DES CROYANCES, COMMENCÉE PAR LA RÉFORME 
MORALE DU CLERGÉ, SERA COMPLETEE PAR l'aBSTENTION DE l'ÉTAT 
ET PAR LA PRATIQUE DE LA TOLÉRANCE 

§ I. Le rôle du catholicisme dans la rélorme; trois écuells. 

La religion, je viens de le prouver, demeure 
aujourd'hui ce qu'elle a été dans tous les temps, le 
premier besoin des sociétés. C'est à son influence 
que les peuples libres et prospères doivent leur 
prépondérance actuelle. 

1 L'Organisation du travail, § 18, noie 2. — La Paix sociale, 
Introduction, §§ v, viii etix. (Noie de 1872.) 



CH. i5. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 201 

Le christianisme, comme on le voit par l'exem- 
ple des Américains du Nord, s'adapte admirable- 
ment aux convenances des régimes de liberté. 
Le catholicisme , en particulier, a tout à gagner 
dans une évolution sociale qui remplacerait Tin- 
tervention des pouvoirs publics par l'initiative et 
le dévouement des citoyens. 

L'éminent écrivain que j'ai précédemment cité 
(12, III) a tracé un excellent programme des 
devoirs que les catholiques ont à remplir aux 
Etats-Unis: ce programme convient également 
à la France. Il ne s'agit plus seulement d'insis- 
ter sur le dogme et d'affirmer, par des discours 
ou par des écrits , la supériorité du principe ; il 
faut encore rendre cette supériorité manifeste 
par des actes et par la coopération au progrès 
moral des sociétés. Assurément, ce serait abais- 
ser la religion que de lui assigner pour fin prin- 
cipale le bien- être temporel des croyants : le but 
de ses efforts sera toujours de conduire les âmes 
à la vie éternelle. Cependant, comme l'enseigne 
le verset placé en tète de ce Livre , la foi donne 
nécessairement les autres biens par surcroit. On 
peut donc agir utilement sur les sceptiques en 
leur montrant que , dès la présente vie , la reli - 
gion est un sûr moyen de succès. Les catholiques 
ressaisiront aisément l'influence qu'ils ont per- 
due, s'ils reprennent individuellement la préémi- 
nence que donnent le talent et la vertu. Le jour 



202 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

OÙ une grande nation catholique possédera de 
nouveau la suprématie qui fut acquise par TEs- 
pagne au xv® siècle et par la France au xvii®, les 
dissidences religieuses seront bien prés de s'effa- 
cer. Beaucoup de grands esprits s'emploieront 
alors volontiers à rendre au catholicisme son an- 
cien éclat. 

Les catholiques , pour s'élever à la hauteur de 
la mission qui leur incombe dans la réforme de la 
France au xix« siècle , doivent d'abord surpasser 
en mérite leurs compatriotes. Ils ont à se garder 
des erreurs qui depuis deux siècles amoindrissent 
leur ascendant ; ils ont surtout à redouter l'intolé- 
rance, le relâchement des mœurs et la protection 
intéressée des gouvernants. 

§ II. lo Exagérations et antagonisme dans le clergé. 

L'une des formes de l'intolérance qu'il faut le 
plus éviter est l'exagération de la polémique re- 
ligieuse. Les catholiques, qui dans ces derniers 
temps ont appliqué toutes les forces de leiu* in- 
telligence à combattre les protestants, auraient 
pu faire un plus utile emploi de leurs talents et de 
leur science. La comparaison des dogmes était 
opportune à l'époque où l'on aurait pu encore 
conjurer, par de sages réformes dans la disci- 
pline, le déchirement qui au xvi® siècle désola la 
chrétienté. Ce travail retrouvera son importance 
quand le moment sera venu de rétablir, autant 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 203 

que le comporte Tinfirmité humaine, l'unité dans 
la foi. Aujourd'hui il doit se renfermer dans l'en- 
seignement de la doctrine plutôt que s'étendre à 
la controverse avec les dissidents. 

En sortant de ces limites on entreprendrait, en 
quelque sorte, une guerre civile, à une époque 
où le grand danger vient, non plus du schisme ou 
de l'hérésie, mais bien de l'irréUgion qui menace 
également toutes les communions et toutes les 
sociétés de l'Europe. Il suffit même de considérer 
les contrées dans lesquelles sévit ce fléau , pour 
comprendre que les catholiques sont plus inté- 
ressés que les autres chrétiens à ne point épar- 
piller leurs eflbrts. Au milieu des débats qui 
ébranlent plusieurs régions de l'Europe, les pro- 
testants qui rejettent les excès du libre examen 
et qui gardent fermement les croyances du chris- 
tianisme sont, par la force des choses, pour les 
catholiques, des alliés et non des ennemis. 

Un second motif conseille aux catholiques de 
n*entretenir aucune irritation contre leurs an- 
ciens adversaires. Plusieurs symptômes indiquent 
que le schisme du xvi® siècle ne sera , en défini- 
tive, qu'un moyen suscité par la Providence* pour 
rendre à l'Église son prestige. Le christianisme 
a déjà élevé le monde moderne au-dessus du 

1 Cette pensée m^a été souvent exprimée par des prolestants 
éclairés; je suis heureux de la retrouver dans Touvrage de 
M. Guizot ayant pour titre : L'Église et la société chrétienne* 



204 LIVRE PREMIER — LA REUGION 

monde païen. Ses grandes conquêtes sont dues 
à rinitiative de quelques hommes soutenus par 
la grâce de Dieu; mais elles ne s'étendent que par 
la coopération d'un clergé nombreux, imbu en 
partie des défauts de la société où il se recrute 
et restant toujours au-dessous des principes qu'il 
représente. Les autorités ecclésiastiques ont ra- 
rement réussi, même aux meilleures époques, 
à garantir de la corruption les clercs séculiers, 
Pendant longtemps elles ont cherché leur prin- 
cipal appui dans l'émulation et les bons exemples 
des corporations religieuses; mais, lorsqu'à leur 
tour celles-ci manquèrent à leur devoir, l'émula- 
tion et la réforme vinrent du protestantisme. Il est 
notoire que les clergés catholiques de l'Allemagne 
qui, avant la réforme religieuse, étaient fort dé- 
pravés , montrent, depuis la paix de Westphalie , 
une régularité chaque jour plus exemplaire au 
contact des dissidents. 

Quant au clergé français, dont la discipline 
s'était améliorée au xvii® siècle, il est retombé 
dans le désordre après la révocation de l'édit de 
Nantes. Ramené à sa pureté primitive par la 
persécution révolutionnaire, par l'hostilité des 
laïques et par le voisinage des protestants , il ne 
doit pas oublier que la corruption pourrait re- 
naître avec l'influence et la richesse. La dégrada- 
tion de certains clercs catholiques (14, II) qui sont 
protégés par le pouvoir civil contre la concur- 



ij 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 205 

rence des dissidents, est assurément pour les 
fidèles une source d'affliction ; mais elle est aussi 
pour eux un enseignement salutaire. Encore une 
fois, les autorités ecclésiastiques ont toujours 
apprécié comme je le fais ici le principal écueil 
du catholicisme; et, lorsqu'on lit attentivement 
les prières de la messe, on reconnaît qu'elles 
tendent à rappeler au prêtre qu'il doit demander 
à Dieu le secours nécessaire à son indignité. 

Un troisième motif doit engager les catholi- 
ques français à laisser maintenant sommeiller 
les polémiques religieuses, pour se dévouer aux 
réformes plus urgentes que réclame la décadence 
de la nation. L'opinion persiste à faire peser sur 
eux la responsabilité de la persécution qui , vers 
la fin du xvn® siècle , fut dirigée contre les pro- 
testants, au mépris du droit et au péril de la paix. 
Les catholiques mêmes qui condamnent ce crime, 
et qui n'y voient qu'une manœuvre politique, 
doivent convenir que cette accusation a ébranlé 
dans les cœurs les croyances qu'il importe au- 
jourd'hui de restaurer. Il est au moins inoppor- 
tun , en présence de ces dispositions de l'esprit 
public, de réveiller le souvenir d'une question 
irritante. Il ne faut pas que la prévention ou la 
malveillance puissent trouver prétexte pour allé- 
guer que la controverse avec les protestants est 
moins une œuvre de propagande qu'un appel 
nouveau à la persécution. 



206 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

En résumé, chaque clergé catholique, pour 
affermir son influence , a moins à combattre les 
autres communions qu'à se rendre compte du 
relâchement où il a pu tomber. Cet examen sera 
aussi fructueux que la polémique est stérile. En 
prenant Tinitiative de ces critiques , il enlèvera à 
ses adversaires leur arme principale ; il donnera 
en même temps à la société l'espoir d'une ré- 
forme plus complète. Le clergé ferait fausse route, 
s'il continuait , selon la méthode des partis poli- 
tiques , à blâmer ses adversaires et à se glorifier 
devant eux. Qu'il réserve ses forces, d'abord 
contre ses propres fautes, puis contre le scepti- 
cisme, vrai fléau de la société européenne. 

Une autre forme habituelle de l'intolérance 
religieuse est l'exagération des principes. Les 
écoles protestantes qui à notre époque possèdent 
le plus d'ascendant, sont celles qui répudient les 
conséquences excessives du libre examen et les 
empiétements de l'intérêt local. Le catholicisme, 
pour garder sa force, doit pencher vers la direc- 
tion opposée. Il doit craindre d'abaisser les es- 
prits , et de froisser les sentiments nationaux en 
poussant jusqu'aux plus extrêmes limites ses 
principes d'unité et d'autorité. Tous les grands 
hommes qui ont successivement présidé au gou- 
vernement de l'Église, ont compris que l'unité 
du dogme était compatible avec la diversité des 
détails du culte et de la discipline ecclésiastique; 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI BT DE LA RAISON 207 

que l'autorité exercée directement par la cour de 
Rome , pour les points essentiels , devait être lar- 
gement déléguée , pour les points secondaires , 
aux évoques et aux simples ministres établis au 
milieu des populations. Les prêtres éminents que 
j'ai consultés à ce sujet, dans toutes les régions 
de l'Europe, s'accordent à penser que lesévêques 
ont seuls le droit de gouverner leur diocèse, sous 
la haute autorité du Souverain Pontife. Selon 
cette même opinion, les évêques doivent rester 
dans la tradition et conserver la paix de l'Église. 
C'est seulement en cas de nouveauté ou do divi- 
sion qu'il y a lieu de recourir à l'autorité du pape 
et des conciles chargés de maintenir l'unité. 

Le partage des pouvoirs et des attributions entre 
la cour de Rome, les évêques, les curés et les 
gouvernants , est aujourd'hui la principale cause 
des discordes intestines de l'Église de France 
(9,11). J'ai été contraint de consacrer à cette 
épineuse question une grande partie du temps 
que j'aurais plus utilement employé dans le cercle 
de mes études spéciales. En effet, notre marche 
vers la décadence a été si rapide dans ces der- 
niers temps, que j'ai dû rechercher, avec une 
sollicitude croissante, parmi mes concitoyens, les 
meilleurs auxiliaires de la réforme sociale. Cette 
enquête m'a signalé presque partout des mem- 
bres de notre clergé ; mais, en même temps, elle 
m'a prouvé que leur dévouement est paralysé par 



208 LIYRB PREMIER — LA RELIGION 

l'antagonisme qui divise nos clercs comme les 
autres classes de la société. Des milliers de dé- 
clarations verbales ou écrites m'ont appris que 
le mal réside surtout dans la situation fausse qui, 
depuis la révolution de 1789, est faite aict évo- 
ques et aux curés. Au surplus, les principaux 
griefs des uns et des autres peuvent se résumer 
en peu de mots*. 

Certains évéques, et surtout les administra- 
teurs qui les assistent , se plaignent de l'insubor- 
dination des curés , de leurs infractions à la dis- 
cipline ecclésiastique , de leur attitude agressive 
devant les autorités civiles, enfin de leur ten- 
dance à intervenir dans les luttes politiques. Ces 
évéques se trouvent naturellement conduits à 
s'unir au gouvernement pour réprimer ces écarts, 
et ils restreignent, autant que possible, l'état 
d'indépendance que les anciennes institutions 
de l'Église assuraient au bas clergé. 

Les curés se plaignent amèrement de cet état 
de choses. Ils réclament des garanties contre les 
décisions arbitraires de l'évêque et de ses con- 
seillers. A cet effet, ils demandent trois réformes : 
1° la restauration des cures inamovibles, qui exis- 
taient avant la révolution de 1789; 2<* le rétablis- 
sement des concours pour la nomination aux em- 

1 Ce mal, bien eotendu, ne sévit point partout d'une manière 
apparente. Ici, les évéques le conjurent par la prudence et Tesprit 
de justice; là, les curés le subissent avec résignation. 



CH. 15. — ACCORD DB LA FOI ET DE LA RAISON 209 

■t- 

plois les plus recherchés ; 3^ enfin le retour aux 
officiantes, c'est-à-dire aux tribunaux réguliers 
ayant mission de constater les infractions à la 
discipline et de déterminer, selon la loi cano- 
nique^ les peines encourues par les délinquants. 
Et, comme ces garanties leur font défaut, les 
plaignants s'habituent à rechercher près la cour 
de Rome la justice que ne leur donne pas main- 
tenant la constitution de TÉgUse de France. C'est 
ainsi qu'une partie de notre clergé se persuade à 
tort qu'il existe un antagonisme nécessaire entre 
l'autorité pontificale et les autorités ecclésiastiques 
ou civiles de notre pays. C'est ainsi que, dans les 
conflits qui surviennent , la sympathie des clercs 
est d'avance acquise à l'autorité la plus éloignée , 
c'est-à-dire à celle qui pèse le moins sur eux. 
Je ne puis contribuer en rien à calmer ces 
discordes en énonçant la conclusion qu'elles 
m'inspirent. Je me borne donc à exprimer le 
vœu que les pouvoirs compétents y mettent fin 
par de judicieuses réformes. Il est cependant une 
critique que j'ai entendu faire avec unanimité au 
sein des clergés catholiques de France et d'Alle- 
magne : c'est celle qui s'adresse à la négligence et 
à la vénalité des bureaucraties chargées d'expé- 
dier les nombreuses affaires qui affluent à Rome 
de toutes les régions du globe *. 

1 A Rome, l'excès de la centralisation a pour résultat de con- 
férer en fait à des bureaux le pouvoir nominalement attribué au 



210 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 



g III. a» Défaillances dans l'administration du culte 
et le recrutement du clergé. 

On peut dire , en général , que le relâchement 
tend maintenant à se produire dans Tadminis- 
Iration du culte plutôt que dans les mœurs pri- 
vées du clergé. Je signalerai comme exemple les 
péages établis dans les églises françaises, con- 
trairement à Tune des meilleures coutumes du 
christianisme. Cette coutume donne l'entrée gra- 
tuite dans le temple du Seigneur. Elle assure un 
accueil égal à toutes les classes de la population, 
au riche comme au pauvre , au maître comme 
au serviteur. Elle reste intacte dans la majeure 
partie de TEurope , chez les catholiques romains 
d'Espagne et d'Italie, comme chez les catholiques 
grecs de l'Orient et de la Russie. Le scrupule y est 
souvent poussé à ce point que toutes les places 
restent à la disposition du premier occupant. 
C'est ainsi qu'en Russie on voit chaque jour le 
seigneur se mêler à ses paysans dans l'église qu'il 

Souveraiû et à ses minietres. Les aiTaires ne s^QxpédieDi qu^avec 
une extrême lenteur dans les bureatix des dicasteri: de là, dans 
tous les pays catholiques , rétablissement d^une classe particu- 
lière d'agents chargés de provoquer les décisions attendues par 
leurs clients. J'ai sous les yeux une circulaire dans laquelle un 
de ces agents ofTre au public le concours de ses nombreuses et 
puissantes relations; il énumère explicitement cent dix sortes 
d'affaires principales pour lesquelles on peut recourir aux dica- 
steri; et il annonce que, pour abréger, il se dispense de citer les 
autres. 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 211 

a bâtie , et se contenter de Tune des places qui 
restent vacantes au moment de son entrée. Au 
contraire , les églises officielles et dissidentes du 
royaume-uni de Grande-Bretagne et d'Irlande 
perçoivent un impôt sur toutes les places occu- 
pées. Il est à regretter que les églises de France 
imitent cette pratique, et qu'elles en aggravent 
parfois les inconvénients en élevant des bar- 
rières intérieures pour la perception des péages. 
Les principes exigent sans doute que les fidèles 
subviennent aux frais du culte ; mais il importe 
aussi que le régime des subventions soit subor- 
donné à certaines convenances que Texpérience 
indique à tous lés administrateurs prudents. La 
première règle est de ne point se livrer à d'inu- 
tiles dépenses. Il faut surtout se garder des exa- 
gérations tendant à donner au culte un caractère 
de splendeur. Les autorités catholiques commet- 
traient un anachronisme, si elles se persuadaient 
que remploi d'un riche matériel et l'intervention 
d'artistes renommés sont aujourd'hui pour le culte 
des moyens nécessaires d'influence. J'ai entendu 
dire par des évéques d'un haut mérite qu'il faut 
se méfier du concours qu'apportent au culte les 
arts qui se proposent surtout de flatter les sens. 
Les moyens de conversion doivent être em- 
pruntés aux rites traditionnels, à l'usage de la 
raison, et aux exemples de foi et de piété donnés 
par les classes dirigeantes. Le clergé doit asseoir 



212 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

son influence sur la pratique de la vertu, sur 
une logique sûre secondée par l'éloquence, et sur 
une intelligence supérieure des grands intérêts 
sociaux. Ce genre de propagande est recommandé 
plus que jamais par des clercs éminents*. Il res- 
taurera les forces intellectuelles qui ont fondé le 
christianisme , mais qui étaient devenues Tarme 
du scepticisme pendant le xviii' siècle, au milieu 
de la corruption des autorités religieuses. Les 
succès que le clergé obtiendrait par la prédica- 
tion seraient le symptôme le plus certain de la 
régénération prochaine de notre patrie. 

Notre clergé catholique est d'autant plus en- 
couragé à suivre cette voie, que ce genre de suc- 
cès semblait lui être interdit dans les déplorables 
conditions où il se recrute depuis Tépoque de la ré- 
volution. Au milieu de Thostilité sourde qui règne 
entre la société laïque et le clergé , le personnel 
ecclésiastique sort presque exclusivement des 
classes inférieures de la population. Il n'est donc 
préparé, ni par son éducation première, ni par ses 
relations , à prendre l'ascendant que les familles 
dirigeantes transmettent sans effort à leurs en- 
fants. La France contraste singulièrement avec 
les peuples qui se montrent le plus pénétrés 
du sentiment chrétien. Chez les Anglais et les 
Américains du Nord notamment, les familles 

1 De la Prédication, par Mo' Isoard, auditeur de rote pour la 
France; 1 vol. in-12, chez Albanel; Paris, 1871. (Note del872.) 



CH. 15. — ACCORD DB LA FOI ET DE LA RAISON 213 

les plus influentes s'honorent de consacrer un 
de leurs enfants au service religieux. Les jeunes 
gens qui s'y engagent entretiennent avec leurs 
parents des rapports intimes. Ils ne restent 
point étrangers à l'éducation générale donnée à 
ceux de leurs contemporains qui embrassent les 
autres professions libérales. Cet état de choses 
existait encore en France au xvii" siècle; mais 
c'est à peine s'il en reste quelques vestiges dans 
certains districts de la Flandre , de la Bretagne , 
de la Bourgogne, de l'Auvergne et du Béarn. Sur 
plusieurs points de notre territoire, le recrute- 
ment du clergé devient impossible. Je connais, 
même, en Champagne, des villages à banlieue 
morcelée (34, XIV) où le prêtre, chargé de des- 
servir quatre paroisses contiguës, n'est attaché 
à ses ouailles par aucun lien. Au contraire, 
placés depuis l'enfance en contact avec les po- 
pulations , les ministres du culte , en Angleterre 
et en Amérique, s'associent aux grandes aspi- 
rations de la vie nationale. Ils contractent avec 
la partie la plus distinguée de leur génération 
des relations que les prêtres ne se créent chez 
nous qu'à la faveur de talents exceptionnels. 
Malgré ces difficultés, la rehgion remplace peu à 
peu, chez les esprits vraiment éclairés , le scepti- 
cisme qui s'était développé au siècle dernier; et 
cependant, à cette époque, les dignités ecclésias- 
tiques, largement rétribuées, étaient recherchées 



214 LIVRE PREMIER -^ LA RELIGION 

par les classes dirigeantes. Il n'est donc plus per- 
mis de méconnaître Theureux effet de la tolérance 
sous le régime actuel d'antagonisme religieux. 

§ IV. 3o Connexion trop intime avec les pouvoirs politiques. 

Le troisième écueil que doivent désormais re- 
douter les catholiques est une connexion trop 
intime avec les pouvoirs politiques. Cette con- 
nexion s'établissait naturellement sous les gou- 
vernements qui se proposaient de diriger les in- 
dividus jusque dans la vie privée. Les ministres 
du culte obtenaient alors sans difficulté la consi- 
dération, les honneurs et la richesse. Les gouver- 
nants, de leur côté, acquéraient un nouveau moyen 
de dominer les esprits. Au contraire , les grandes 
nations où plusieurs cultes possèdent le droit de 
cité exigent de plus en plus l'indépendance réci- 
proque des deux pouvoirs. Les peuples que l'on 
prend maintenant pour modèles n'aiment pas à 
se laisser conduire, en matière de religion, par 
l'autorité publique. Ils conservent leurs croyances 
sous la double influence de la foi et de la raison, 
avec le concolîrs d'un clergé indépendant. En fait, 
à notre époque de schisme et de scepticisme , le 
lien qui unissait les deux pouvoirs doit se relâ- 
cher au moins momentanément. La religion est 
affaibUe par un haut patronage, et elle devient 
suspecte à ceux qu'il faut ramener à la foi. L'État, 
de son côté, en présence de citoyens affranchis de 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 215 

tout frein moral et disposés à tout entreprendre 
(12, I), est impuissant à maintenir Tordre pu- 
blic. En fait , Tunion spontanée de la religion et 
de TEtat, condition première de la paix sociale, 
est surtout assurée par l'entente directe du prêtre 
et des chefs de famille pénétrés du sentiment de 
leurs devoirs ^ 

L'union forcée de la religion et de TÉtat a été 
Tun des principes sur lesquels se sont fondées les 
nations païennes de l'antiquité. Adoptée peu à 
peu par les chrétiens depuis le iv° siècle, elle 
semble avoir peu servi la religion. Elle a certai- 
nement causé de grandes calamités au xvi® siècle, 
lorsque la corruption cléricale eut permis au 
schisme de se propager en Occident. En tous 
temps les clercs ont trouvé le succès dans leur 
vertu, non dans Tappui du pouvoir. Même au 
point de vue de leur situation temporelle, les 
clergés ont toujours fait un faux calcul lorsque, 
voyant déchoir leur empire sur les cœurs, ils ont 
demandé aux gouvernants le pouvoir et la ri- 
chesse ; lorsque, perdant la science et Téloquence, 
ils ont prétendu garder leur influence avec Taide 
du bras séculier, tout en se dispensant des de- 
voirs qu'il faut accomplir pour ramener par la 

* Cette entente paraît être essentielle au génie même du chris- 
tianisme. Elle 8*est souvent produite malgré les obstacles opposés 
par la loi : tel a été le cas, en Irlande, chez les catholiques, et, ea 
Angleterre, pour les catholiques comme pour les dissidents du pro- 
testaDtisme* 



216 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

persuasion les hommes à la vérité. De grandes 
catastrophes ont montré qu'en suivant ce plan 
de conduite, ils tarissaient eux-mêmes les vraies 
sources de leur autorité. 

L'indépendance des clercs sera d'ailleurs à l'a- 
venir une des conditions du perfectionnement 
des mœurs et du développement -de la liberté 
générale. C'est, en effet, un exemple salutaire 
pour un peuple, que de voir une classe de citoyens 
soutenir par sa propre initiative les grands in- 
térêts du pays. Un clergé indépendant peut seul 
neutraliser par son enseignement l'action dissol- 
vante que les gouvernants exercent , à certaines 
époques, sur les mœurs privées. Au contraire, un 
clergé servile devient alors un nouvel élément 
de désorganisation. C'est ce qui est arrivé , par 
exemple, au temps de Louis XIV. On a vu, à 
cette triste époque, les dignitaires ecclésiastiques 
sanctionner par leur présence les scandales de la 
cour, et coopérer ainsi à la corruption des classes 
dirigeantes. 

Le clergé ne doit pas permettre que la foi se 
manifeste surtout par des actes extérieurs ou 
par la haine des hérétiques. Les pratiques qui 
ne sont point l'expression sincère de l'amour de 
Dieu et du prochain dégradent les populations; 
et la haine rabaisse l'homme au paganisme. Le 
règne de Philippe II a été l'une des origines de 
ces déviations : il a ouvert pour les Espagnols 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 217 

une ère .de décadence qui, malgré les vertus de 
cette noble race , n'est point encore fermée. 

Une autre tendance non moins funeste serait 
celle qui porterait le clergé à revendiquer le droit 
de s'immiscer, au nom du, dogme , dans les inté- 
rêts temporels. C'est ainsi que, dans le passé, la 
religion s'est trop souvent mêlée aux questions 
soulevées par la politique et le commerce. Heu- 
reusement les théologiens du christianisme s'ac- 
cordent pour débarrasser la doctrine de ce bagage 
politique et économique , qui est maintenant le 
principal embarras de l'Islam. 

Le clergé doit même intervenir d'une manière 
moins immédiate et moins intime dans son véri- 
table domaine , la direction morale de la société , 
à mesure que la vertu et la science se dévelop- 
pent chez les laïques. L'Église, revenant sous ce 
rapport aux traditions qui faisaient autrefois sa 
force, doit prudemment subordonner ses règles 
et sa discipline aux besoins des temps. Elle doit 
laisser une partie de ses anciennes attributions 
aux chefs de famille devenus plus éclairés et plus 
prévoyants. Les dignitaires ecclésiastiques, en 
allégeant ainsi le service du bas clergé, réussiront 
mieux à amortir l'effet de ses imperfections. En 
réduisant la besogne de leur personnel , ils atté- 
nueront la difficulté du recrutements 

1 Je ne saurais trop insister sur ces règles de conduite. Je les 
ai trouvées partout justifiées par Tobservalion. Les religieux qui 

REFORME SOCIALE l — 1 



218 LIVRE PREMISR — LÀ RELIGION 

§ V. Les rapports de la religion et de l'État. 

Les principaux obstacles que rencontre en 
France la réforme sociale , viennent des rapports 
à établir entre la religion et l'État. Or, en consi- 
dérant les peuples que l'opinion signale comme 
des modèles , on se trouve en présence de deux 
types principaux : de l'Angleterre , qui unit l'État 
à un culte officiel; des États-Unis, qui maintien- 
nent une distinction tranchée entre l'État et tous 
les cultes. 

La France est placée , à quelques égards , dans 
une situation intermédiaire. Elle se rapproche du 
régime anglais en admettant au Sénat les grands 
dignitaires du culte catholique , en intervenant 
dans la nomination des évêques , et surtout en 

exeri^pt dans )e iponde entier ri?ifluenca la plus réelle et la moins 
discutée, suivent à cet égard depuis plus de deu;^ siècles, avec une 
fidélité inébranlable, les préceptes de leur saint fondateur. La 
corporation ne recherche- point Thonneur qui s'attache à la création 
des oeuvras de bien public. Elle se dévoue aux entreprises qui 
rentrent dans Tesprit de son institution ; mais elle n'y accepte 
jamais le commandement. Elle repousse même le droit de pro- 
priété sur les immeubles affectés à ces entreprises. Son pro- 
gramme est de servir ceux qui fondent, possèdent et dirigent les 
établissements. Le succès croissant et l'ascendant extraordinaire 
acquis par la corporation au milieu de toutes les races d'hommes 
devraient être un enseignement pour les clergés qui croient de- 
voir lutter pour conquérir l'influence ou le pouvoir. Rien ne dé- 
montre mieux la vérité de ces préceptes : « Quiconque s'élève sera 
« abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. » (S. Luc, xiv, 11.) 
— « Quiconque voudra être le premier d'entre vous doit être le 
« serviteur de tous. » (S. Marc, x, 44.) 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 219 

subvenant par l'impôt aux besoins des cultes 
qu'elle reconnaît. Elle se rattache au régime 
Américain, en mettant ces mêmes cultes dans 
des conditions d'égalité. Elle diffère de l'un et de 
l'autre , en ce qu'elle refuse le droit d'association 
aux adhérents des cultes non reconnus par l'État. 

Cette comparaison suggère d'abord la pensée 
que la France se place dans le vrai en évitant 
les exagérations de deux nations également émi- 
nentes. Mais les faits que j'observe et les infor- 
mations que je recueille auprès des ministres du 
culte et des fonctionnaires de l'État , m'amènent 
de plus en plus à constater que cette apparente 
conciliation n'est, au contraire, qu'une nouvelle 
source d'antagonisme, et qu'elle est pleine de pé- 
rils pour l'ordre social. Une enquête entreprise 
à ce sujet mettrait en lumière ces inconvénients. 
Elle confirmerait les considérations présentées 
ei^dessus , en concluant à la distinction des deux 
pouvoirs. Aucune réforme ne contribuerait plus 
à terminer la lutte de l'opinion publique contre 
la religion, et à mettre celle-ci en situation de 
reprendre sur les âmes l'empire qui lui appar- 
tient. 

Quant au système à suivre pour réformer nos 
institutions religieuses , on en trouvera les prin- 
cipaux éléments au Canada et aux États-Unis, 
dans Forganisation des diverses communions et 
en particulier dans celle du culte catholique. La 



220 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

hiérarchie de l'Église américaine s'est établie 
spontanément , avec la haute sanction du Souve- 
rain Pontife, selon les meilleures traditions des 
premiers siècles du christianisme. Le résultat 
répond d'ailleurs à l'excellence du principe : 
l'Église américaine se distingue à la fois par ses 
vertus et par ses talents. Elle joint un profond 
sentiment national à un vif dévouement pour 
l'unité catholique. Les ressources nécessaires 
pour la rétribution des ministres du culte , pour 
la construction des églises et l'entretien du ma- 
tériel sont libéralement fournies par les fidèles , 
sous forme de dons, de legs ou de subventions 
annuelles. Toutefois les biens qui passent ainsi 
du régime de la propriété privée (21, XII) à celui 
de la mainmorte , sont soumis par certains États 
à un contrôle sévère qui prévient les abus. 

Les manœuvres ayant pour but de dépouiller 
les héritiers naturels au profit des établissements 
reUgieux , forment l'une des éventualités que re- 
doutent le plus chez nous les personnes favora- 
bles, sous les autres rapports , à l'organisation 
indépendante de tous les cultes. On dissiperait 
ces craintes en conservant pour les dons et legs 
le régime en vigueur, et surtout en interdisant 
l'attribution à la mainmorte des immeubles autres 
que les presbytères, les bâtiments épiscopaux et 
les autres établissements destinés au service re- 
ligieux. 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 221 

Aux États-Unis, la séparation des deux pou- 
voirs n'implique point l'indifférence religieuse de 
l'État. Celui-ci, dans les circonstances solen- 
nelles , a toujours sollicité les prières publiques 
ou les actions de grâces de tous les cultes. En 
France, dans les mêmes occasions, on convoque 
dans les églises catholiques toutes les autorités 
civiles et militaires; et à cet égard, par consé- 
quent , on se rapproche du régime anglais plus 
que du régime américain. Cette coutume , justi- 
fiée par la proportion relative des personnes ad- 
hérant aux divers cultes , ne paraît avoir soulevé 
jusqu'à présent aucune objection. Elle n'opprime 
point les consciences, car les fonctionnaires non 
catholiques ont la faculté de s'abstenir. Elle relève 
aux yeux des populations le rôle social delà religion 
en l'associant solennellement aux grandes mani- 
festations de la vie nationale. Néanmoins les réfor- 
mateurs anglais , ceux mêmes qui condamnent 
les injustices encore attachées à la constitution 
de l'Église anglicane, attribuent une haute impor- 
tance à ces manifestations officielles d'un culte 
public (11, 1). Sous ce rapport seulement, ils 
réclament le maintien d'une rehgion d'État. Ils 
remarquent qu'aux États-Unis, depuis l'époque 
de la révolution , les solennités religieuses ont 
cessé d'être célébrées, dans l'Église anglicane, sur 
l'invitation des représentants de l'autorité souve- 
raine. Ils expliquent ainsi l'affaiblissement qui. 



222 LlYRS PREMIER — Lk RELIGION 

depuis Washington, se produit dani^ leë cfoyances 
chrétiennes de ce pays (12, IV). Cependant, au 
milieu de récentes épreuves ^ les présidents des 
Ëtats-'Unis , continuant l'ancienne tradition, ont 
recommandé à tous les cultes des jeùiies et des 
prières publiques « 

Si notre régime actuel de conscription devait, 
longtemps encore , imposer aux oitôyeûs le ser- 
vice de Farmée, il conviendrait d'en exemptei* les 
jeunes gens qui se destinent au service ded Ouïtes 
ayant une sérieuse tradition. Comme la dotation 
qui assurerait à ces cultes une situation indépen->- 
dante (13, 11)^ cette exception au droit commun 
ne serait qu'une compensation légitime pour 
les spoliations dont ils ont été victimes dans le 
passé. 



§ YI. La prospérité par la restauration dbs brojraHees 
et la réiornie des mœurs. 



Toutes ces réformes sont subordonnées, en 
France, au renouvellement préalable de l'opinion 
publique. Celle-ci cessera de faire obstacle â la 
restauration des croyances, dès qu'elle ne redou- 
tera plus les entreprises politiques et l'intolé- 
rance du clergé. Déjà la difficulté s'est amoindrie 
depuis qu'on n'a plus à craindre les désoï'dres 
que provoquaient autrefois les mœurâ pôu édl* 
fiantes de certains dignitaires ecclésiastiques. 
On verra alors renaître de toutes pât'ts les senti'^ 



CH. 15. -" ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 223 

ments qui portent les hommes à se préoccuper 
de la vie future et à pratiquer la religion. 

Beaucoup d'hommes distingués , exerçant à la 
fois sur la société laïque et sur le clergé une in- 
fluence légitime, commencent à propager ces 
vués et ces cohseils , comme on peut le constater 
en se reportant à leurs écrits et aux discours pro- 
noncés en 1863 au congrès de Malines. En consi- 
dérant la part importante que les catholiques 
français ont prise à cette solennité internationale, 
on se trouve conduit à émettre le vœu que la 
réforme de nos institutions , en ïnatièi'e de publi- 
cité et de réunion , rende à la France , dans ce 
mouvement d'idées, la place qui lui revient*. 

Aucun pays ne me paraît plus apte à reprendre 
la haute mission qui fut accomplie déjà avec tant 
de succès au temps de saint Vincent de Paul et 
de Descartes, et qui consiste à accorder la foi avec 
la raison. Il n'y a évidemment rien d'exagéré â 
réclamer, à cet égard , pour les catholiques fran- 
çais le rôle bienfaisant qui fait la gloire des ca- 
tholiques franco -canadiens. C'est en vain qu'on 

1 Nos prélats comme les laïques commencent à se pénétrer, 
sous ce rapport, des opinions qui sont depuis longtemps popu- 
laires chez les catholiques allemands. Dans son instruction pasto- 
rale de 1846, M«"fParisis, alors évêque de Langres, s'exprimait 
en ces termes : « L'Église n'a besoin ni de protection ni de pri- 
« vilége, il ne lui faut que la liberté... Pour conclure une alliance 
« sérieuse, pour cimenter une paix durable, il suffit donc que le 
« droit divin de Tépiscopat puisse s'exercer sous la garantie du 
« droit social de la liberté pour tous. » 



224 LIVRE PREMIER — LA RELIGION 

se flatterait d'organiser notre société sous Fin- 
fluence exclusive de l'une de ces forces. Nous 
devons les concilier toutes les deux, sous peine 
de nous laisser envahir par la barbarie qui, au 
milieu du progrès matériel dont nous sommes si 
fiers, reste im danger permanent pour l'ordre 
moral*. 

L'étude du passé de notre race est, pour nous, 
un moyen précieux d'échapper au décourage- 
ment et de reprendre confiance en l'avenir. 
Toutefois , il ne faut point exagérer ce sentiment. 
Il faut éviter également de nous complaire dans 
la stérile affirmation d'une supériorité que nos 
pères ont perdue par leurs vices , ou de considé- 
rer comme fatale une décadence que nous avons 
aggravée par nos erreurs. A cet égard il faut 
garder dans nos esprits un juste état d'équilibre; 
et, pour atteindre ce but, nous ne saurions 
mieux faire que de recourir à la méthode d'ob- 
servation complétée par les enseignements de 
l'histoire. Dans cette voie salutaire nous aperce- 
vrons aisément nos vices et nos erreurs; nous 
constaterons, sur beaucoup de points, la supé- 
riorité actuelle de nos émules ; et nous regagne- 

1 Ces lignes ont élé écrites en 1856. Après les événements qui 
se sont passés à Paris du 18 mars au 31 mai 1871, personne ne 
peut méconnaître les rapides envahissements d'une barbarie qui 
s'annonçait déjà par une foule de symptômes {V Organisation du 
travail, Document J), et qui reste sans exemple, même chez les. 
sauvages les plus dégradés. ( Note de 1872.) 



CH. 15. — ACCORD DE LA FOI ET DE LA RAISON 225 

rons l'avance que nous leur avons laissé prendre. 

Assurément la perte des croyances et ses con- 
séquences habituelles, l'antagonisme et l'insta- 
bilité, alors même qu'elles persisteraient chez 
nous, ne compromettraient pas l'avenir de l'hu- 
manité. Trois puissants empires ont conservé, 
en etfet, l'esprit du christianisme, avec une di- 
versité conforme aux voies habituelles de la Pro- 
vidence. Leur force d'expansion se manifeste par 
les innombrables essaims qui en sortent de toutes 
parts. Elle contraste visiblement avec notre sté- 
rilité actuelle (26, X), et elle leur permet de 
continuer, dans des conditions nouvelles, les entre- 
prises que nous avons poursuivies à nos époques 
de foi et de fécondité. Dans leur marche inces- 
sante contre le désert ou la barbarie , les pion- 
niers de la Russie, de l'Angleterre et des États- 
Unis remplissent seuls la mission que dix siècles 
de prospérité avaient assignée à notre race. Nous 
serions définitivement empêchés d'y prendre 
part, si la lutte de l'esprit laïque contre la loi di- 
vine, et les autres erreurs que je signalerai dans 
les livres suivants, devaient plus longtemps se 
perpétuer parmi nous. 

Que les hommes dévoués à la grandeur de 
notre pays et à la cause de la religion fassent donc 
un effort sur eux-mêmes pour dominer une situa- 
lion critique ; qu'ils ne s'abandonnent pas à une 
dangereuse quiétude et qu'ils résistent surtout à 



226 LIYRB PREMISR ^ LÀ RSLtOION 

l'orgueil ; qu'ilfe renoncent à leurs fatales diissèn- 
sions et •' efforcent enfin de conjurer un rùh\ (jui 
bientôt serait sans remède. Après les solennels 
avertissements que nous a donnés la Providence, 
profitons du moment de répit qui nous est ac- 
cordé*. Reprenons la tradition que recomman- 
dent l'ancienne prépondérance de notre race et 
le succès actuel de nos rivaux» Plaçons de nou- 
veau la société sous l'égide tutélaire de la foi 
religieuse. Et puisque la marche du temps nous 
éloigne heureusement j en cette matière, des 
contraintes exercées par l'État ôt des faciles mé- 
thodes de la Russie (10, 1), restaurons la religion 
par les influences locales comme au moyen âge , 
par l'autorité paternelle comme chez les Franco- 
Canadiens. Suivons dans cette voie plus difficile , 
mais plus féconde^ nos principaux émules ; cher- 
chons comme eux notre salut dans la réforme des 
mœurs et dans la liberté ! 



* Ce conseil, donné en 1864 (1" édition), renouvelé en 18Ç6 et 
en 1867 (2« et 3« édition), n'a point été écouté par ceux qui au- 
raient dû en profiter : cependant tioâ derniers désastres monti-etit 
combien il était opportun. Je le reproduis (en octobre 1871 ) ayec 
plus d'insistance; et je fais encore appel à ceux qui, par leur si- 
tuation ou leurs talents, ont le pouvoir de ramener au vrai Topi^ 
nion égarée. (Note de 1872.) 



LIVRE DEUXIÈME 



LA PROPRIETE 



Que le testament, par lequel le père de 
fkmille règle la transmission ou radffllnlstrti- 
tion de sa propriété , ait force de loi. 

( Loi de» Douze Table» , table V.) 



SOMMAIRE 



DU LIVRE DEUJCIEME 



Chapitre 46. La propriété libre et individuelle. — Cha- 
pitre 17. Influence des régimes de succession. — Chapitre 18. 
Trois régimes de succession. — Chapitre 19. l^*" régime : 
Conservation forcée. — Chapitre 20. 2^ régime : Partage 
forcé. — Chapitre 21. 3® régime : Liberté testamentaire. — 
Chapitre 22. Principes de la succession ab intestat. — 
Chapitre 23. Ilisloire de nos régimes de succession. 



LA PROPRIÉTÉ 



CHAPITRE 16 

t 

LA PROPRIÉTI-! N^A PAS DE FORME PLUS FÉCONDE QUE LA POSSES- 
SION LIBRE ET individuelle; AVEC CE CARACTÈRE, ELLE EST LE 
SECOND FONDEMENT DES SOCIÉTÉS DE l'OCCIDENT 

§ I. Les deux types principaux de la propriété. 

La propriété est une des institutions qui s'ap- 
puient le mieux sur la raison et la justice. Elle a 
pourtant été contestée à ce double point de vue 
par des auteurs qui se sont ainsi créé une cer- 
taine célébrité. Ici, comme toujours, nous devons 
donc demander la vérité à la méthode d'observa- 
tion (8, VII). De même que la religion, la propriété 
s'est organisée spontanément chez tous les peu- 
ples où les familles sont agglomérées ; et elle y 
ipparait comme le second fondement de l'orga- 
lisation sociale. Elle se montre, selon les lieux 
t les coutumes, sous des formes qui varient à 
Infini. Cependant on peut les ramener toutes 



230 LITRE II — LA PROPRIÉTÉ 

à deux types principaux : la possession collective 
et la possession individuelle. 

Les peuples de l'antiquité, ceux surtout qui ont 
brillé en divers temps , au midi de l'ancien con- 
tinent, ont, en général , pour la propriété comme 
pour la religion, laissé peu d'initiative à l'individu. 
Sans méconnaître absolument le caractère per- 
sonnel de la propriété mobilière , et notamment 
de l'argent, des vêtements, des armes, des in- 
struments de travail , ils ont souvent attribué la 
propriété indivise du sol à des communautés de 
familles (42, II et III) qui se sont constituées, 
selon les circonstances , avec une grande diver- 
sité. 

Les peuples modernes, au contraire, qui se 
distinguent le plus par leur prépondérance et par 
leurs succèâ, tendent chaque jour davantage à 
donner à toute espèce de propriété un caractère 
exclusivement personnel. SoUs cette forme , ils 
la considèrent comme la récompense naturelle 
du travail et de l'épargne, c'est-à-dire des deux 
vertus sur lesquelles reposent surtout Pindépen- 
dance des individus et la puissance des sociétés. 
Les écrivains qui , dans ces derniers temps , ont 
prôné le retour au principe de la propriété collec- 
tive, se placent en contradiction avec les faits que 
présentent les meilleures organisations sociales 
de l'Europe. Ceux qui se flattent de lutter contre 
les manufactures individuelles de l'Angleterre 



CH. 16. — LA PROPRIÉTÉ LIBRE Bt INDIVIDUELLE 23l 

avec le concours de communautés analogues à 
celles du moyen âge (45, V et VI), commettent 
une erreur aussi grave que s'ils Voulaient aujoUr^ 
i'hui soutenir une guerre avec les armes de jet 
ie cette môme époque. 

I II. La propriété collective et ses translormations. 

La tendance universelle des raôes sauvages et 
la préoccupation dominante des individualités 
inférieures chez certains peuples , est de travail- 
ler le moins possible , et de consommet* itntùê- 
diatement, sans prévoyance de Tavehir, tous les 
produits du labeur quotidien. Ces sociétés tes- 
tent imparfaites tant que la partie imptévoyatltè 
de la population n'est pas soumise à deS auto- 
rités fortes et intelligentes qui la dressent au tra- 
vail et à la tempérance. Telle est l'une des ori- 
gines de l'organisation sociale qu'on peut encore 
observer en Europe parmi les pasteurs nomades 
de l'Oural, de la Caspienne, du Volga inférieur et 
du Don , comme chez les agriculteurs des régions 
orientales de la Russie. Au milieu de nuances 
très-variéeSj ces agglomérations naissantes se re- 
connaissent toutes à un trait commun. Les vieil- 
lards chefs de famille y ont mission de gouverner 
les jeunes ménages, de répartir judicieusement 
les travaux et les produits, de réprimer la paresse 
et d'empêcher les consommations imprudentes. 
La terre , les habitations et les troupeaux , régis 



232 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

par cette autorité patriarcale, sont la propriété 
de ces communautés où les liens du sang main- 
tiennent naturellement Tunion des intérêts. 

Le principe de la propriété collective du sol 
prévaut toujours dans la famille; souvent il s'é- 
tend même, dans une certaine mesure, aux grou- 
pes qu'on nomme tribus chez les nomades et 
communes chez les peuples sédentaires. 

Ce régime de possession indivise ne concerne 
pas seulement les marais, les pâturages et les 
forêts, il s'applique également aux terres arables. 
Ainsi, chez beaucoup de paysans russes, ces terres 
distribuées entre les familles de chaque village 
sontassujetties après un intervalle moyen detreize 
années à une nouvelle répartition. Les partages 
périodiques s'opèrent en proportion du nombre 
des bras et des charrues de chaque maison ^ 
Ils restituent aux familles certaines portions de 
terre qui , dans l'intervalle , avaient été acquises 
par des familles plus laborieuses. Développant 
singulièrement le principe patriarcal qui assure 
une même somme de bien-être à tous les mem- 
bres d'une même famille, cette organisation com- 
munale a pour but de faire régner l'égalité entre 
toutes les familles, autant qu'on peut le faire 
sans décourager tout à fait celles qui sont le plus 
disposées au travail et à l'épargne. 

1 L^ Ouvriers européens. Paysans -agriculteurs et charrons à 
corvées du pays d'Orenbourg, § 6. 



CH. 16. — LA PROPRIÉTÉ LIBRE ET INDIVIDUELLE 233 

Les tribus nomades et les communes russes 
sont placées sous la haute direction de certaines 
autorités qui y conservent la paix publique. Celles- 
ci appuient au besoin les chefs de maison ; elles 
retiennent dans le devoir et dans l'obéissance les 
jeunes gens qui voudraient s'en écarter; enfin,- 
en retour de leurs services , elles prélèvent une 
redevance sur les produits du travail. Souvent 
aussi, et par exemple chez les Russes séden- 
taires , les seigneurs qui exercent cette autorité 
se réservent formellement la nue propriété du 
sol. Cette hiérarchie de pouvoirs, lorsqu'elle a 
régulièrement gouverné une suite de générations, 
y introduit à la fin l'amour du travail et la pré- 
voyance. Peu à peu on voit apparaître, avec ces 
vertus primordiales, les premiers germes de liberté 
et de prospérité. Le caractère de la propriété 
personnelle, d'abord limité aux vêtements, est 
successivement étendu aux armes , aux meubles , 
aux bijoux et aux métaux précieux, à mesure que 
la richesse augmente. Alors enfin la nécessité d'un 
changement plus considérable ne tarde pas à se 
faire sentir. 

Toutes ces organisations sociales présentent, 
en effet, à l'observateur un vice radical. Les 
membres éminents supportent plus que les au- 
tres les fatigues du travail et les privations de 
l'épargne ; tandis que , dans le partage de la ri- 
chesse accumulée , ils ne sont pas mieux traités 



234 UYta II ^ lâ fromuété 

que les moinB sobres et les plus indolents. Les 
personnes les plus recomtnandables de ces cotn- 
munautés sont donc naturellement portées à se 
soustraire aux charges que la tradition leur im- 
pose , et à se faire concéder, dans la pi*opriété et 
le travail, les bienfaits du régime individuel. 

Cette transformation s'accomplit, au gratid 
avantage de la société , partout ou k frugalité et 
les habitudes laborieuses ont été suffisamment 
propagées par la discipline que je viens de signa- 
ler. On peut alors, sans accroître beaucoup la 
pauvreté, attribuer à chaque ménage composé des 
deux époux et des enfants mineurs , la respon- 
sabiUté de son bien-être : on atteint ce but en lui 
donnant la possession des immeubles qu'il habite 
ou qu'il exploitée Cependant, si le progrès des 
mœurs ne précède pas cette réforme , la misère , 
qui était conjurée par la communauté , devient le 
lot fatal de ceux qui ne savent pas faire un emploi 
judicieux de leur libre arbitre. Au contraire, les 
stimulants de l'intérêt privé donnent aux autres 
des moyens illimités de succès. L'inégalité des 
conditions perce toujours plus ou moins sous le 
régime de communauté; mais elle devient un 
trait dominant sous tous les régimes d'individua- 
lisme. 

Telle est la réforme que le gouvernement russe 
opère depuis l'année 4863 dans la situation des 
paysans. Ce changement n'a pas pour unique objet 



CH. 16. — LA PROPRIÉTÉ LIBRE ET INDIVIDUELLE 236 

de rendre ces paysans indépendants des seigneurs 
qui avaient la nue propriété du sol, aveo yn droit 
de redevance ^ Il tend surtout^ en ce qui con*- 
cerne le choix de la résidence et la possession 
des immeubles^ à rompre l'association forcée deë 
enfants majeurs avec la famille, et celle de la fa-- 
mille aveo la commune. Cette réforme conduit les 
populations rurales de la Russie dans Une dii'ec'<- 
tion opposée à la voie communiste où a'engageht 
bien à tort certains ouvriers de rOccideiîti Loi^s 
donc qu'on se rallie à l'opinion européenne pour 
louer le nouveau système russe, on fait par cela 
même la critique de la doctrine peu libérale qui 
vante maintenant outre mesure les bienfaits de la 
communauté (43^ I). 

§ III. La propriété individuelle et l'expropriation. 

Les peuples de l'Occident vivent pour la plu-^ 
part, depuis le moyen âge, sous lé régime in- 
dividuel. Ils sont, en outre, parveiius à donner 
une grande liberté d'action aux détenteurs du m\. 
Dans ce but, ils les autorisent à racheter toute 
obligation permanente (54^ XII) envers d^autres 
particuliers, et ils les affranchissent^ autant que 
possible, des sujétion» et des contrôlés; L'expê* 
rience de chaque jour montre que la propriété 
devient plus féconde à mesure que le propriétaire 

1 Les Ouvriers européens. Paysans- agriculteurs, portefaix et 
bateliers-émigrants (à l'Abrok ) du bassin de l'Oka, g !«*'. 



236 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

est plus maître d'en jouir à son gré et de la trans- 
mettre^ sans immixtion de l'autorité publique. 
La plupart des Européens sont pénétrés de celte 
vérité : ils placent au premier rang les constitu- 
tions sociales qui réussissent le mieux à rendre 
la propriété libre et individuelle. 

On observe sous ce rapport, dans toutes les 
contrées de l'Europe, des régimes fort différents; 
et il s'en faut de beaucoup que la France offre le 
meilleur exemple. Les communes rurales y pos- 
sèdent encore , comme au moyen âge , une éten- 
due considérable de biens indivis. L'État y res- 
treint, comme je l'expliquerai plus loin, la liberté 
du propriétaire, sans pouvoir justifier cette con- 
trainte par la satisfaction d'un intérêt public (20, 
VIII). Sous prétexte de faire régner la justice 
dans la vie privée, il viole le plus fécond principe 
de la prospérité des nations. 

Cependant, même chezles peuples libres (8, XI), 
l'autorité publique intervient, dans deux circon- 
stances principales , pour modifier le régime de 
la propriété individuelle. 

L'État s'empare, moyennant une juste indem- 
nité , des propriétés privées dans le cas où cette 
mesure est utile au service commun. Les formes 
de l'expropriation sont en rapport intime avec la 
constitution politique : quand la liberté civile est 
peu développée, les gouvernants déclarent les 
cas d'utilité publique ; quand , au contraire , cette 



CH. 16. — LA PROPRIÉTÉ LIBRE ET INDIVIDUELLE 237 

liberté est étendue , les particuliers interviennent 
dans la décision spéciale qui autorise ou prescrit 
l'expropriation. 

Les États libres s'appliquent, en outre , à ren- 
fermer dans des limites étroites les biens en main - 
morte , c'est-à-dire ceux qui appartiennent à des 
corporations perpétuelles, vouées à des œuvres 
de bien public. A cet effet, ils se réservent d'au- 
toriser ou d'interdire les dons ou legs ayant pour 
objet de constituer des biens de cette nature. En 
accordant seulement cette faveur aux corpora- 
tions qui répondent à un intérêt social , l'État se 
propose surtout de conserver à la propriété le 
caractère fécond de la possession individuelle, et 
d'éviter les abus auxquels a donné lieu dans le 
•passé la possession collective et perpétuelle. 

§ lY. La propriété, cause de prospérité ou de souffrance, 

selon Tusage qui en est fait. 

Je pourrais reproduire ici, touchant les avan- 
tages et les inconvénients de la propriété , des 
considérations analogues à celles que j'ai pré- 
sentées pour la religion. La propriété, dès que 
le principe en est discrédité par une organisation 
vicieuse ou par la corruption des hommes , cesse 
d'être un lien entre les diverses classes de la 
société ; elle peut même devenir, quand le mal 
augmente, une cause d'agitation ou d'antago- 
nisme. Au contraire, elle est, après la religion, 



238 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

le principal soutien de Tordre social quand elle 
est répartie entre toutes les familles et quand la 
classe dirigeante en fait un honorable usage *. C'est 
ce qu'on a pu constater dans les États anciens les 
plus prospères , et dans les États modernes qui 
assurent le mieux la sécurité individuelle et la 
paix publique. L'existence d'une classe nom- 
breuse privée de toute propriété et vivant en 
quelque sorte dans un état de dénûment héré- 
ditaire, est un fait nouveau et accidentel (49,111). 
Les nations manufacturières de l'Occident, qui 
sont envahies par ce honteux désordre, y remédie- 
ront, non par le procédé impuissant de la spolia- 
tion des riches, mais par la réforme morale de 
toutes les classes. Parvenues sous d'autres rap- 
ports au premier rang, elles ne voudront pas res- 
ter, en ce qui concerne l'usage de la propriété , 
une cause de scandale. Elle» sauront procurer au 
moins à tous les chefs de famille le bien-être qui 
fut acquis aux Juifs' sous le plus grand de leurs 

1 V Union delapaiçc sociale^ u° 5, §13,Conclusioq. (Npte de 1873.) 
2 En suivant, sous la conduite de trois rois habiles, la loi de 



Dieu interprétée par Samuel et ses successeurs, les Juifs attei- 
gnire^t sous le règDe de Salomon cet état de bien-être. Les pro- 
cédés, décrits dans le Livre des Rois, qui amenèrent cette pros- 
périté appartiennent aux sociétés d^ancien régime (8, XI); mais 
le résultat , consigné dans les deux versets suivants , indique ad- 
mirablement le but qu'ont encore à atteindre les modernes : « Le 
« peuple de Juda et d'Israël était innombrable comme le sable de 
« la mer; ot il vivait dans Tabondance et dans la joie. » — « Dans 
» Juda et Israël, tout homme demeura sanç crainte, chacun sous 
(I sa vigne et son figuier, depuis Dan jusqu^à Bersabée, pendant 



CH. 17. — INFLUENCB PBS RÉGIMES DB SUCCESSION 239 

rois, et qui se perpétue chez la plupart des popu- 
lations de r Orienta 



CHAPITRE 17 

LES RÉGIMES PB SUCCESSION , ^LUS QUE TOqTES ^ES AUTRES INSTI- 
TUTIONS CIVILES, ONT LE POUVOIR DE RENDRE FÉCONDES QU STÉRILE^ 
LA PROPRIÉTÉ ET LES FAMILLES DE PROPRIÉTAIRES 

S I. La liberté de traiisinission chez les peuples prospères. 

Après la liberté de possession qui a fait faire 
de si grands pas a la plupart dés Européens, J'ai 
à signaler un trait non moins important, la liberté 
de transmission. Celle-ci se montre avec des ca- 
ractères excellents chez beaucoup de peuples, 
notamment chez les deux grandes nations qui 
devancent toutes les autres dans les voies de la 
liberté civile. 

Les Anglais et les Aoiéricains du Nord pen- 
sent que la libre possession des biens entraîne 
comme conséquence naturelle le pouvoir de les 
transmettre sans entrave. Il leur paraît que si 
Ton peut de son vivant aliéner sa propriété sans 
avoir aucun compte à rendre à l'autorité pu- 

a le règne de Salomon. » (Les Rois, liv. III, ch. iv, v, 20, 25.) 
1 Les Ouvriers européens : Introduction, p. 1; ch. n, p. 24; ch. m, 
p* 36. — Monographies d'ouvriers pi^opriétaires de V Orient (I, II , 
III, IV, V, vin, IX, X, etc.). 



240 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

blique, on a également le droit d*en disposer par 
testament. Les autres nations prospères adoptent 
ce principe d*ime manière moins absolue ; et si , 
chez elles, TÉtat intervient de moins en moins 
dans les conditions de jouissance de la propriété, 
il revendique encore trop souvent le privilège 
d*en réglementer la transmission. 

Les lois qui restreignent la liberté testamen- 
taire ont été une conséquence naturelle du sys- 
tème qui pousse certains [gouvernements à s'im- 
poser, jusque dans la vie privée, comme les arbi- 
tres suprêmes de la morale et de la justice (8, XI). 
L'État est souvent sorti de ses limites naturelles 
pour diriger les sentiments et les intérêts qui ont 
le plus d'empire sur les hommes. Il a voulu pré- 
sider à la transmission de la propriété par les 
mêmes motifs qui l'engageaient à régler l'exercice 
du culte. Dans l'un et dans l'autre cas il s'est 
écarté des principes qui ont donné à certains 
peuples anciens la stabiUté, et qui sont de plus en 
plus adoptés par les modernes. 
'\ 

§ II. Action irrésistible des lois de succession sur les mœurs. 

Le régime des successions, plus que toute 
autre institution civile, a fourni aux gouverne- 
mentsle moyen de dominer les peuples. L'État, s'il 
garde quelques ménagements envers les person- 
nes , ne peut, ni contrôler le sentiment religieux , 
ni pénétrer dans le domaine du foyer domestique. 



CH. 17. — INFLUENCE DES REGIMES DE SUCCESSION 241 

Il est impuissant à limiter, au moyen de lois 
somptuaires, l'usage journalier de la richesse; 
car les tentatives de ce genre sont aisément dé- 
jouées par la tacite coalition des intéressés. Il 
réussit fort bien , au contraire , à régler la muta- 
tion qui suit la mort du propriétaire. D'abord, cet 
événement ofifre à l'État une occasion nette- 
ment définie pour s'immiscer dans les intérêts 
privés. D'autre part, tous ces intérêts ne se con- 
certent plus ici pour résister à la direction qu'on 
leur imprime. Loin de là, les héritiers institués 
par la loi sont habituellement disposés à s'allier 
aux officiers publics pour déposséder ceux que 
le propriétaire défunt aurait pourvus clandesti- 
nement. 

Assurément , un législateur qui modifie un ré- 
gime de succession en vue de faire prévaloir un 
nouveau système social, ne peut, tout d'abord, 
triompher des traditions séculaires de la race. Les 
pères continuent à pratiquer le mode de transmis- 
sion qui répond aux convenances des familles; et 
les enfants, imbus des mêmes sentiments, ou con- 
tenus par l'opinion publique, suivent avec res- 
pect la dernière volonté de leurs parents. Mais 
le nouvel ordre social que l'État a voulu établir 
se développe peu à peu, par un concours de cir- 
constances dont l'effet est irrésistible. 

En premier Ueu, comme je viens de le remar- 
quer, le législateur a pour auxiliaires naturels les 



242 LlYRE II — Lk PROPRIÉTÉ 

intérêts qu'il oppose à la volonté des proprié- 
taires. Il obtient , en second lieu , l'appui , non 
moins efficace , des officiers ministériels chargés 
de l'exécution de la loi, et soutenus au besoin par 
la force publique. Plusieurs de ces fonctionnaires 
trouvent dans cette intervention la fortune et l'in- 
fluence. Ils sont donc portés à combattre les tra- 
ditions et les sentiments qui tendraient à subor- 
donner les prescriptions de la loi à celles du 
testament. Les magistrats, dont la mission est de 
faire régner la justice , modifient d'ailleurs l'opi- 
nion par leurs décisions journalières, alors môme 
que celles-ci reposent sur une mauvaise loi. Ceux 
qui jugent les contestations soulevées par les 
héritages changent donc , à la longue , par leur 
action réitérée, la notion de justice qu'avait 
accréditée jusque - là l'usage traditionnel des fa- 
milles. Enfin, la répartition opérée par la loi 
donne naissance à des forces qui viennent en 
aide au régime nouveau. Elle élève ou abaisse 
certaines familles , établit ou supprime certaines 
influences , stimule ou entrave les sympathies et 
les efforts des populations. Elle ne tarde pas à 
produire ainsi dans l'ancienne société une trans- 
formation conforme aux vues du législateur. En 
cette matière , et contrairement à ce qui a lieu 
dans d'autres cas, c'est la loi qui fait les mœurs. 
Les lois de succession n'ont pas seulement 
cette action lente qui émane de l'autorité publi- 



CH. 17. — INFLUENCE DES RÉGIMES BE SUCCESSION MS 

que et s'impose à la société tout entière & Elles 
exercent aussi une action brusque ; car elleià in- 
culquent aux membres de chaque famille, malgré 
la tradition , les sentiments et les idées dont le 
législateur s'inspire. 

Une loi de succession ayant pour base la con^^ 
trainte n'est donc pas^ comme certaines lois ^ ten« 
dant à améliorer les mœurs , une simple théorie 
publiée pourl'enseignement des peuples. On n'y 
doit pas voir seulement une forcé destinée à pro*^ 
voquer dans les sociétés un nouvel état d'équi- 
libre. C'est ^ en outre ^ ime machine d'une in^- 
croyable puissance , qui transmet sans relâche 
l'action de cette force à toutes les parties du 
corps social. 

§ III. Les lois de succession favorables ou boslUes 
Hux traditions de iàinillé. 

L'analyse des faits ^ poursuivie^ d'après lé 
plan indiqué au début de cet ouvrage ^ dans les 
diverses contrées de l'Europe > m'a constamment 
révélé l'influence des lois de sudcession sur toutes 
les branches de l'activité sociale^ Les organisations 
de la propriété et des familles de propriétaires 
varient, suivant ces lois^ avec beaucoup de nuan- 
ceS) entre deux types extrêmes. Ces typesi , selon 
qu'ils respectent ou attaquent la tradition , doh- 

1 Pàf exemple, comme l*àrlicle Zlî dii dode civil, qui com- 
mande le respect des parents. 



244 LIVRE II — Lk PROPRIÉTÉ 

nent à la société deux caractères essentiellement 
différents . 

Dans le premier cas, tous les éléments du travail 
offrent une parfaite continuité. Chaque chef de 
famille se préoccupe de maintenir et d'accroître 
par sa prévoyance l'atelier de travail (31, II), qu'il 
a créé ou qu'il a reçu de son père. Subordonnant 
sa vie au devoir de léguer le patrimoine à l'hé- 
ritier le plus capable de conserver les traditions 
paternelles , il s'entoure , si Dieu bénit sa couche , 
d'une nombreuse postérité. Quand les atteintes 
de l'âge commencent à se faire sentir, il choisit , 
d'après le caractère et les talents, celui de ses 
enfants qui lui paraît le plus digne d'être associé 
à ses travaux. A l'aide des épargnes qu'il a faites 
et de celles qu'il réalise avec le concours de cet 
associé, il règle le sort de ses garçons de manière 
à procurer, autant que possible, à chacun une pro- 
fession conforme à ses aptitudes et en rapport 
avec la situation de la famille. Les uns, ayant ter- 
miné leur apprentissage et reçu de leur père la 
dot nécessaire à l'acquisition des instruments de 
travail, s'établissent dans les localités contiguës 
ou dans quelque autre région du territoire de la 
métropole. D'autres recrutent l'armée ou la ma- 
rine. D'autres enfin se transportent aux colonies 
(39, V), et y fondent à leur tour des familles qui 
prospèrent en suivant les bonnes traditions de la 
métropole. Les filles demeurent dans la maison 



CH. 17. — INFLUENCE DES REGIMES DE SUCCESSION 245 

paternelle jusqu'à répoque de leur mariage; celles 
qui ne se marient pas , de même que les garçons 
célibataires , restent groupées autour du chef de 
famille. Quand celui-ci est enlevé par la mort, 
l'enfant qu'il s'était adjoint en qualité d'héritier 
continue les fonctions paternelles , tandis que le 
foyer reste sous la haute direction de la mère 
devenue veuve. La catastrophe frappe les mem- 
bres survivants dans leurs affections ; mais elle 
ne compromet, ni les intérêts de la famille, ni 
l'organisation de la propriété. 

Dans le second cas , le travail perd la conti- 
nuité qui est un de ses caractères les plus utiles. 
Le père n'a plus le pouvoir de lier son établisse- 
ment à l'avenir de sa postérité , parce que la loi 
confère à ses enfants le droit de s'en partager les 
lambeaux. Cette intervention du législateur jette 
dans la vie privée une instabilité dont les incon- 
vénients varient selon la situation des familles. 
Dans les conditions ordinaires, le père, s'il est 
prévoyant, doit se ménager pour la fin de sa vie 
des moyens d'existence indépendants de la pro- 
fession qu'il exerce. Quand la vieillesse appro- 
che , il doit vendre sa terre , son atelier ou son 
commerce ; en sorte qu'il subit la déchéance de 
la retraite, plutôt qu'il ne conquiert les satisfac- 
tions du repos. Sachant que la source de prospérité 
de la famille sera promptement tarie par cette 
retraite prématurée, il ne peut sous ce régime 



246 LIYRB II — LA PROPRIÉTÉ 

assurer le bien-être de se^ dèdcendant» qu'en 
limitant leur nombre par une stérilUé systéma- 
tique ^ Les enfants ne restent guère dans la con- 
dition du père , qui ne peut transmettre simulta-^ 
nément à aucun d'eux le ûom et la prdfession : ils 
ne peuvent donc plus compter^ dails le cours de 
leur carrière, sur l'appui de là maison d'où ils sont 
sortis. Les époux, quand arrive lavîefllesse^ ont 
perdu leurs parents et ont vu tous leurs enfants 
trouver une situation en dehors du foyer domes- 
tique : ils sont donc ôondamnés à mourir dans 
l'isolement. La retraite du père avait déjà rompu 
brusquement les traditions du travail et dé la 
propriété : sa mort détruit complètement les tra- 
ditions de la familloi 

§ lY. L.*ihfluence des lois de succession très-évidente en France. 

Ainsi les régitnes de succession , plus que les 
autres institutions civiles, ont le pouvoir à& rendre 
fécondes où stériles la pi'opriété et les familles de 
propriétaires. Cette influence se fait sentir en 
France plus qu'ailleurs» Nulle part ohez les mo- 
dernes le législateur n'a autant assujetti la vie 
privée à ce qu'il a considéré comme l'intérêt de 
l'État. Nulle paît il n'a osé réagir aussi rudement 
contre les mœurs et la tradition. Ce qui m'étonne 
le plus en arrivant au terme de ces études , c'est 
de constater que l'importance de cette-régleiûen- 
tation n'a guère été signalée par les écrivains 



Cfl. 17. — INHtJENCl DBS RÉGIMEa Uï SUCCESSION 247 

modernes *. Troublée, en général, par l'oubli de 
la loi morale, ropîïiioti {mbliqUé cède, sur ce 
point spécial, à des erreurs et à des préjugés qui 
sont, pour notre pays, la cause de maux incalcu-* 
labiés. Cette i^BiMe de la science sociale présente 
cbez nous une regrettable lacune. J'essayerai de 
la combler, autant qu'il dépend de moi, en com- 
parant^ dans leurs principes et dans leurs effets, 
les divers régimes de succession que j'ai observés 
en Europe. Dès à présent je signale à l'admi* 
ration de mes concitoyens les coutumes qui de- 
puis quatorze siècles conservent^ dans le Nord, 
la stabilité des familles. 



. 1 M« A. de Tocc(ueTilIe a exprimé le taèrnù sefitidiêiit ; « Je 
« m'étonne, dit-il, que les publicistes anciens et modernes n'aient 
n pas àttHbué aux lois sur les successions une plus grande in- 
« fluetice dans la odatehè des affaires hutftaibèSi Cm loi& ^par- 
« tiennent, il est yrai, à Tordre civil; mais ^Mei devraient être 
<i placées en tête de toutes les institutions politiques y car elles 
« itifitietit incroyablement stfr Fétat iotiil âêi t^ctaplei^, âàttî les 
« lois politiques ne sont que rexpressiod* » {La Démôcraiieen 
Amérique, t. 1", ch. m.) 

li est à Wgreitef que te gràtid écrivain n^âit éoMBCté k Celle 
importante question qu'un passage y en quelque sorle i»ol4, au 
début de son livre, et qu'il n'y soit plus revenu dans la suite , 
tftraûd elle se ftoiivait liée à sôtî sujet. Nul , tiiièiit qiië lui , ne 
pouvait jeter la lumière sur CfErt^tè lîiatière difficile. Une bietiteil- 
lante démarche qu'il fit auprès de moi à l'époque où je publiai les 
Ouvriers européens, et plusieurs contersatioûs qui en ont été la 
suite, m'ont donné lieu de reconnaître que M. de Tooqueville était 
arrivé, de son côté, aux conclusions que je venais de publier. 
[Les Ouvriers européens, p. 286.) Malheureusement, M. (fe Toc- 
queville était en même temps convaincu qu'un écrivain tenterait 
vainement aujourd'hui de réagir contre les idées fausses qui 



248 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

§ Y. La diversité des régimes de succession. 

L'un des caractères les plus singuliers de ces 
régimes est leur diversité extrême, sous l'action 
de causes locales qui n'affectent pas les autres 
éléments de la constitution sociale. 

D'abord il y a lieu d'admettre presque partout 
une distinction entre la loi et l'usage. Souvent 
les biens se transmettent en vertu de coutumes 
locales qui ne paraissent point dériver d'une loi 
générale. AiUeurs, le législateur laisse expressé- 
ment au propriétaire le droit de disposer libre- 
ment de ses biens avant sa mort; et le mode 
d'héritage est alors subordonné aux convenances 
de chaque famille. Dans toutes les régions de 
l'Europe, on rencontre des usages spéciaux qui 
varient suivant le lieu , la condition sociale , et 
surtout suivant la profession. C'est ainsi, par 
exemple, qu'on trouve une différence sensible 
entre les habitudes de transmission des popula- 
tions agricoles, et celles qui sont propres aux 
pasteurs nomades, aux pécheurs, aux chasseurs, 
aux manufacturiers, aux commerçants, et aux 
diverses sortes de populations urbaines. 

minent notre société, et quUl n'aboutirait, en montrant la vérité, 
qu'à se discréditer devant Popinion publique. 



CH. 18. — TROIS RÉGIMES DB SUCCESSION 249 



CHAPITRE 18 

LES RÉGIMES DE SUCCESSION SE RATTACHENT A TROIS TYPES 
PRINCIPAUX FONDÉS SUR l'aBSTENTîON DU LÉGISLATEUR OU SUR 
LES DEUX CARACTÈRES DE SON INTERVENTION 

§ I. Réaction des intérêts contre les prescriptions uniformes 

du législateur. 

Les provinces d'une même nation et les classes 
d'une même province créent, sous l'action pro- 
longée de la Coutume, des régimes de succession 
fort divers. Tel était le cas, par exemple, dans 
l'ancienne France. Il existait une démarcation 
tranchée entre les principales régions du terri- 
toire et, pour la plupart des régions, entre les 
nobles, les bourgeois et les paysans (23, I). 

Enfin , les habitudes sont loin d'être uniformes 
même chez les nations où la loi écrite établit des 
prescriptions applicables à tous les citoyens, et il 
est aisé d'en apercevoir la raison. En effet, lors- 
que la loi laisse une grande latitude aux proprié- 
taires, il est naturel que chacun d'eux en profite 
pour choisir le mode spécial de transmission qui 
s'accorde le mieux avec la nature de ses biens , 
les exigences de sa profession ou les besoins de 
sa famille. Au contraire, quand le législateur veut 
imposer une règle inflexible , sans avoir égard à 
la variété des convenances privées , les proprié- 



250 LIYRB II -— LA PROPRIÉTÉ 

taires s'ingénient à éluder la loi par des combi- 
naisons ostensibles ou clandestines. La France 
moderne est certainement celle qui, par la tyran- 
nie de Funiformité , a le plus violé en cette ma- 
tière la tradition des peuples civilisés ; c'est aussi 
celle où lés populations ont d'abord réagi le plus 
vivement contre la loi nouvelle. 

§ II. Ignorance des Français touchant les régimes de succession 

des nations modèles. 

Je dois mentionner ici une circonstance cu- 
rieuse qui fait obstacle à l'une des principales 
réformes réclamées dans cet ouvrage : je veux 
parler de l'ignorance dans laquelle reste chaque 
peuple sur les régimes de succession qui sont en 
usage chez ses voisins. Cette remarque s'applique 
surtout à la France (53, î). L'imperfection de 
cette partie de la science sociale est due à la fois 
à la complication du sujet et au mode de travail 
d es légistes qui ont lapréfention de nous instruire. 

Les légistes n'emploient guère que deux mé- 
thodes pour cultiver leur science : l'étude pra- 
tique des contestations soulevées par les inté- 
rêts privés, ou la comparaison des textes de loi 
et des autres documents accumulés dans les bi- 
bliothèques. Le premier procédé donne aisément 
au légiste la connaissance complète des lois de 
succession de son pays ; mais il ne le renseigne 
que dans des cas exceptionnels sur les institu-* 



CH. 18. — TROIS RÉGIMES DE SUCCESSION 251 

tions correspondantes des pays étrangers. Quant 
au second procédé, il ne permet pas , même aux 
esprits les plus perspicaces , de pénétrer au delà 
de certaines généralités qui ne comportent au- 
cune précision. Ainsi que je l'ai expliqué ci-des- 
sus, les régimes de succession de la majeure partie 
de l'Europe résident dans des usages locaux ou 
individuels beaucoup plus que dans des textes. 
L'intelligence de ces documents est d'ailleurs fort 
difficile pour toute contrée où l'on n'a pas étudié 
à fond * l'organisation de la propriété , de la fa- 
mille , du travail , et , en général , des rapports 
privés. Les régimes de succession propres aux 
divers pays ne seront donc suffisamment connus 
que lorsque des légistes habiles associés à des 
hommes de toute profession se dévQuerqnt à 
observer directement la constitution sociale des 
différents peuples et à cultiver ce genre d'étude 



1 Ces connaissances approfondies sur les pays étrangers no 
peuvent être acquises que par des voyages ayant pour objet Tob- 
serv^tion directe des hommes et des lieux. Le plan que j'ai suivi, 
en diverses contrées , pour étudier le mode de transmission des 
biens, comprend : 1° les faits principaux concernant le régime de 
succession adopté par les familles; 2» des exemples donnant, pou? 
certains c?is particuliers, les détails de ce régime; 3° le texte des 
lois relatives aux successions; 4« enfin, un jugement général sur 
le régime et sur les conséquences qu'il entraîne poup Torganisa- 
tion de la société. 

J'ai publié, en 1857, le précis sommaire d'une étude faite, sui- 
vimt ce plan, sur le régime de la succession de la Savoie, avant 
les événements qui ont amené la réunion de ce pays à Tempire 
français. [Les Ouvriers des deux Mondes, t. II, p. 52.) 



252 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

par la méthode des géologues et des naturalistes. 
En attendant qu'une telle entreprise soit menée 
à bonne fin par des personnes compétentes, je 
crois utile de résumer ici sommairement les faits 
que j'ai constatés dans le cours de mes voyages. 
L'infériorité relative de certains peuples tient 
souvent à ce qu'ils ignorent les institutions pu- 
bliques ou privées des nations modèles. La France 
a été placée dans cette humiliante situation par 
les hommes de la Terreur et les légistes du Con- 
sulat. On ne saurait trop déplorer l'étrange pré- 
somption qui nous porte à proposer comme un 
modèle notre loi de succession , malgré la répro- 
bation unanime des peuples les plus stables , les 
plus libres et les plus prospères. 

§ III. Trois types dans les régimes de succession : Conservation 
forcée, Partage forcé, Liberté testamentaire. 

Les innombrables régimes de succession , lors- 
qu'on les sépare par la pensée d'une multitude 
de particularités d'importance secondaire, se ra- 
mènent à trois types principaux. Tantôt le légis- 
lateur veut contrarier l'effet des volontés indivi- 
duelles. 11 peut alors s'inspirer de deux tendances 
contraires : dans un cas , il exige que le bien de 
famille soit transmis intégralement aux géné- 
rations successives ; dans l'autre , il prescrit le 
partage indéfini de ce même bien. Tantôt, et no- 
tamment chez les nations jouissant au plus haut 



CH. 18. — TROIS RÉGIMES DE SUCCESSION 253 

degré de la liberté civile , le législateur est mieux 
inspiré : il s' abstient*, en laissant au propriétaire 
le pouvoir de choisir le régime de transmission 
qui lui convient. Ne connaissant point d'expres- 
sions usuelles qui s'adaptent précisément à ces 
trois types, j'appellerai le premier régime Con- 
servation forcée , le second Partage forcé , et le 
troisième Liberté testamentaire. 

Je dois cependant compléter ces défibaitions par 
quelques remarques générales, sans lesquelles 
on ne saurait entrevoir les nuances innombrables 
que chacun de ces régimes présente chez les peu- 
ples européens, et particuUèrement en France. 

§ IV. L*orlgine des types : les coutumes et les lois écrites. 

Dès les premiers âges de l'histoire, les; ré- 
gimes de succession se sont fondés en Europe 
sous deux influences opposées, à mesure que la 
propriété individuelle se développait (16, II). Les 
peuples riverains de la Méditerranée emprunté- 
rent leurs institutions à l'Egypte et aux grands 
empires de l'Asie. Comme ces derniers, ils aban- 
donnèrent au législateur le pouvoir de régler par 
un texte les moindres détails de la vie privée. Les 
enquêtes que j'ai faites à ce sujet auprès des 
hommes compétents prouvent que ce système 
a parfois envahi tous Jes rapports sociaux , sauf 
ceux de la mère avec l'enfant qu'elle nourrit de 
son lait. Ces peuples rattachèrent naturellement 

uéFORME SOCIALE l — 8 



2S4 tlTRB II — LA PROPBIÉTB 

le régime des successions au domaine de la loi et 
delà vie publique. C'est ainsi que là Conservation 
forcée fut instituée à Sparte ; le Partage forcé à 
Athènes ; la Liberté testamentaire à Rome. 

Les peuples du Nord, au contraire; ont admis, 
pour la plupart , que la vie privée devait être en- 
tièrement laissée sous la direction des chefe de 
famille. Chacun de ceux-ci pourvut eh toute li- 
berté aux intérêts de ses proches ; et de là naqui- 
rent, en particulier, les coutumes de succession. 
Le but de la coutume adoptée par les pères fut 
toujours le bonheur des enfants. Quant au choîi 
des moyens, il fut indiqué par l'expérience qiie 
les ancêtres avaient acquise en exploitant l'atelier 
de travail. 

Ainsi, par exemple, les agriculteurs qui, au 
moyen âge, constituaient la classe la plus nom- 
breuse dans le Nord et TOcciderit, eurent re- 
cours à deux combinaisons pHncipales* Quand le 
domaine aggloméré autour d'une habitation cen- 
trale (34, IX) ne pouvait être divisé sans dom- 
mage, le père s'associait le plus tôt possible un 
de ses enfants; puis ce dernier devenait proprié- 
taire du domaine à la charge d'établir ses frères 
et sœurs avec les produits de son travail. Quand « 
au contraire, le domaine se composait de bâti- 
ments épars dans un village et de petites parcelles 
disséminées dans la banlieue (34 j XIV), le père 
effectuait le partage entre tous ses enfants. Deux 



CH. 18. — TROIS RÉGIMES DE SUCCESSION 255 

nuances analogues s'offraient dans leÉ villes pour 
les industries manufacturières et commet'ciales. 
Dans tous leë cas la Libetté testamentaire était le 
principe dti régime de succession ; mais la cnîi- 
servàtion intégrale ou le portage des ateliert ôor-^ 
taient spontanément, éoit de la nature du sol, dit 
climat et des travaux , soit des idées morales et 
politiques qui présidaient aui destinées de lu 
race. Là diversité de ces conditions modifiait lé 
résultat dans les campagnes fcoinme daiié lei 
villes. C'est ainsi que les coutumes locales dtt 
moyen âge introduisirent dans les ittstituliôtis dé 
rOcCideat là variété que les législateurs loôâtiï 
avaient donnée aux t)etitâ États de Grèce. 

Sous ce rapport, les sociétés rurales ou ur- 
baines du moyen âge ^ ont etê supérieures aux 
populations classiques de l'antiquité. Elles ont 
créé elles-mêmes par l'action réitérée du testa- 
ment leurs institutions sociales, et par Suite leur 
constitution politique. Ces races , éclairées pûv lé 
Décalogue et l'Évangile, ont compris que là pros- 
périté du foyer domestique et dé l'atelier àe tra- 
vail était intimement liée à l'observation de ces 
deux codes. Elles ont fotidé la stabilité de l'ordre 
moral sUrlâ stabilité des immeubles; elles se sont 
élevées ainsi à une hauteur que l'humanité n'avait 
point encore atteinte. 

1 ^Organisation de la famiUe, §g 10 à 11 (!)ote dé 18701.) 



256 LIVRE lï — LA PROPRIÉTÉ 

Malheureusement les légistes , égarés par les 
traditions du Midi , sont venus compromettre ces 
résultats par trois manœuvres funestes : en codi- 
fiant les coutumes et en leur enlevant par là l'é- 
lasticité qui est leur principal mérite ; en les affai- 
blissant par l'importation des lois de la décadence 
romaine ; enfin, en France surtout, en les détrui- 
sant par des lois révolutionnaires , formellement 
hostiles à l'indépendance des familles. Par contre, 
beaucoup d'autres peuples mieux avisés conti- 
nuent à prospérer à la faveur des bonnes cou- 
tumes du Nord. On peut donc être assuré que les 
modèles ne manqueront pas quand l'urgence de 
la réforme sera enfin appréciée. 

§ Y. Caractères généraux et conséquences des trois types 
dans les régimes de succession. 

En m'appuyant sur ces indications prélimi- 
naires , je vais maintenant décrire, dans les trois 
Chapitres suivants, les caractères généraux et les 
conséquences des trois régimes de succession. 
Ces détails touchent de si près à tous les grands 
intérêts de la vie sociale, que j'ai été cent fois con- 
duit à les rattacher aux autres parties de l'ouvrage. 
Pour résoudre cette difficulté, j'ai traité dans ce 
second Livre les questions qui se rapportent le 
plus spécialement à la propriété envisagée d'une 
manière générale. J'ai, au contraire, réparti 
entre les cinq Livres suivants les questions qui 



CH. 19. — l»"^ RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 257 

touchent davantage à la famille, au travail, à Tas- 
sociatibn, aux rapports privés et au gouverne- 
ment. Tout auteur qui voudra approfondir les 
questions sociales rencontrera le môme obstacle. 
Il constatera ainsi que le régime de succession 
n'est pas seulement le trait principal de la pro- 
priété , mais qu'il exerce , en outre , l'action la 
plus directe et la plus énergique sur tous les 
autres éléments de l'organisation des sociétés. 



CHAPITRE 19 

RÉGIME DE LA CONSERVATION FORCÉE, PROPRE AUX CONSTITUTIONS 
QUI IMPOSENT l'esprit DE TRADITION. IL n'eST FÉCOND QUE QUAND 
LA VERTU SE TRANSMET AVEC LE PRIVILÈGE DE LA NAISSANCE 

§ I. Définition et formes diverses de la Conservation forcée. 

Je groupe sous le nom de Conservation forcée 
des régimes qui sont fort divers, mais qui se dis- 
tinguent tous aux caractères suivants. Le bien 
de famille (habitation, domaine rural, manufac- 
ture ou clientèle commerciale ) passe intégrale- 
ment à un héritier sans que le propriétaire inter- 
vienne dans le choix de son successeur. Sous sa 
forme la plus habituelle, ce régime attribue l'hé- 
ritage à l'aîné des enfants mâles de la ligne di- 
recte et, à son défaut, à l'aîné des mâles de la 



258 LIVRE II — Là PROPRIÉTÉ 

principalQ branche coUatérale. J^e nom de famille 
86 \r9fismei alors naturellement avec le liien pa- 
trimonial. Ce mode d'héritage était ordinairement 
désigpé dans l'ancienne France sous le nom de 
^roit ou de coutume d^aînesse. Une dénomination 
équivalente est employée dans toutes les contrées 
de l'I^urope où la méa^ organisation sociale 
reste en vigueur. 

Parfois le droit de primogéniture est plus ab- 
solu, et il désigne comme héritier l'aîné des en- 
fants sans distinction de sexe. Dans ce cas, la 
Coutume confère le nom patrimonial au mari de 
la fille aînée. Dans les Etats où le premier des 
fils est requis pour le service de' l'armée ou de la 
flotte, l'héritage appartienj, au second fils, pil- 
leurs, enfin, on a recours à des combinaisons 
plus compliquées. C'est ainsi que, pour mieux 

assîirer |a traijsmj^sipi^ pipaulfpée (ift pm ?* 4^ 
sang, et pour conjurer les déceptions qui naî- 
traient de l'adultère, certaines coutumes réservent 
de préférence les successions aux descendants 
des filles. Dans ce système, les propriétés dont un 
garçon a hérité reviennent après sa mort aux en- 
fants de l'aînée de ses sœurs et non aux enfants 
issus de son propre mariage. 

La coutume d'aînesse absolue, sans distinction 
de sexe, règne dans les provinces basques. Ce 
régime s'est même conservé sur le versant fran- 
çais des Pyrénées, chez les paysans du Lave- 



CH. 19. — 1**' RÉGims : consertation forcés 259 

dan * et du Béarn, malgré le Partage forcé prescrit 
par nos lois actuelles. Le droit de primogéniture 
des raâles est fort répandu chez les propriétaires 
nobles de la Suède , du Danemark , de la plupart 
des États allemands , de l'Ecosse et de l'Italie. 
Pans le nord -est de FEurope, la transmiission 
intégrale du bien patrimonial est également pra- 
tiquée par les paysans et par les propriétaires 
ruraux qui n'appartiennent pas à la noblesse : 
le Hanovre, le Brunswick, le Mecklembourg, le 
Danemark ont à cet effet un régime formel 
de Conservation forcée. L'Ecosse*, la Suède et 
la Norvège s'aident, pour atteindi^e ce but, de 
vieilles coutumes secondées par dés testaments. 
Un régipae analogue se retrouve dans plusieurs 
districts ruraux de l'Allemagne méridionale et de 
la Suisse allemande, notamment en Bavière et 
dans le canton de Zurich. La transmission inté- 
grale à l!un des cadets a prévalu, surtout chez 
les paysans, dans plusieurs provinces de l'empire 
autrichien. Enfin ce genre de transmission dans 
la ligne féminine semble avoir élevé plusieurs 

1 L'Organisalion de la famille , liv. II. (Note de 1872.) nn 
2 La commune de S^aint-Marlin-d'Auxigny (Cher) offre un 
exemple curieux de li ténacilé avec laquelle léâ populaliotis 
rurales gardent les coutumes de transmission intégrale, lorâ- 
qu'etles ont pu en apprécier les bienfaits. Les paysans de celte 
commune, qui descendent d^une colonie d'Écossais fbh'déë au 
XV* siècle, ont encore les sentiments de leurs ancêtres, et ils élu- 
dent, autant que le permettent les ofûcierà publics, la loi du 
Partage forcé. > 



260 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

peuples de l'Afrique à un premier degré de bien- 
être et d'ordre moral. 

Les régimes de Conservation forcée se pré- 
sentent avec une diversité plus grande , lorsque , 
au lieu de considérer seulement le choix de 
rhéritier, où a égard à la nature des biens , à 
l'origine et à la durée de l'institution. En Ecosse, 
par exemple, les immeubles sont seuls transmis 
dans ce système; tandis que les valeurs mobi- 
lières restent assujetties à un régime différent. 
Dans les pays allemands et Scandinaves , la loi ne 
soumet à la Conservation forcée que les biens 
reçus en héritage; le propriétaire peut, en géné- 
ral, disposer librement de ceux qui sont le fruit de 
son travail etde son épargne. Enfin, dans plusieurs 
provinces allemandes, certaines propriétés, dites 
terres nobles, ne peuvent être divisées ; mais elles 
peuvent être acquises par achat, comme par hé- 
ritage, par toutes les classes de la population. 

Tantôt la Conservation forcée est instituée par 
l'État, qui, voulant rappeler à la postérité la mé- 
moire d'un heureux événement, établit pour tou- 
jours la transmission simultanée d'une riche do- 
tation et du nom de celui qui a pris la plus grande 
part au succès. C'est, par exemple, dans cette 
intention qu'a été récemment créé, en France, un 
majorât en faveur du maréchal duc de Malakoff. 
Souvent aussi ce régime a été appliqué à l'en- 
semble des familles dirigeantes, chargées de con- 



CH. 19. — l^*" RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 261, 

server les bonnes traditions du pays. Tantôt, au' 
contraire , comme dans le système de la loi sarde 
de 1837, la Conservation forcée résulte de l'initia- 
tive d'un prôprétaire qui veut lier indissoluble- 
ment ses descendants à la possession d'une grande 
propriété. Ailleurs, des coutumes séculaires attri- 
buent le même pouvoir à de simples paysans. 
Telle parait avoir été parfois l'origine des habi- 
tudes de transmission intégrale pour les petits 
domaines ruraux de l'Ecosse , de l'Allemagne et 
des États Scandinaves. Dans ces contrées, comme 
en France , ces habitudes sont souvent venues de 
la prévoyance des seigneurs : ceux-ci , en concé- 
dant un domaine rural à des paysans sous un 
régime de Conservation forcée, ont voulu assurer 
à la fois le bien-être des gens et le payement de 
la redevance seigneuriale. C'est avec ce point de 
départ que se sont ^perpétuées , depuis le moyen 
âge, ces curieuses communautés agricoles du 
Nivernais que j'ai décrites dans un autre ou- 
vrage*. Enfin ces régimes de Conservation for- 
cée sont établis, ou bien pour toujours, comme 
dans la plupart des cas que je viens de citer, ou 
bien pour un temps Umité , comme dans le sys- 
tème de substitution à deux degrés (21, XI), 
adopté maintenant par les propriétaires ruraux 
et par les manufacturiers de l'Angleterre. 

1 Sur la Communauté rurale des Jaull. {Les Ouvriers euro- 
péens, p. 247.) 



262 LIVRB II — LA PROPRIÉTÉ 

§ II. Originel avantuge» et inconvénients. 

Les hommes capables de créer ces înstitu- 
lions ou de les maintenir dans leài* pureté, s^ih- 
spirent de deux sentiments (}ui distinguent les 
grandes races. Ils veulent garder intactes leurs 
traditions d'honneur et de vertu au foyer domes- 
tique et à Tatelier de travail. Ils veulent aussi que 
ces ressources morales et matérielles, réunies 
au prix de tant d'efforts, continuent à servir les 
grands intérêts de la patrie. On s^explique d'ail- 
leurs comment ces sentiments naissent chez les 
natures d'élite, et comment ils attirent la sympa- 
thie des gouvernants bien avisés. 

La vie de l'homme est si courte qu'on n'y 
aperçoit guère de temps d'arrêt entre les pé- 
riodes de prospérité et de souffrance. A peine T;n 
chef de maisoii'a-t-il élevé par son travaiU'édî- 
fice agricole, industriel ou commercial qui assure 
son indépendance et qui réunit autour de lui une 
clientèle d'agents et de collaborateurs, à peiné, 
eh un mot, est-il devenu le centre d*uri érbùpe 
d'intérêts sociaux, qu'il commencé â sentir lés 
atteintes de la vieillesse. Il poursuit cependant 
son œuvre avec persévérance, s'il peut trouver 
parmi ses enfants un collaborateur qui l'assiste 
jusqu'au terme de la vie et transmette intégrale- 
ment cette œuvre à leur postérité commune. Or 
la succession des mâles , par ordre de primogé- 



CH. 19. — !«' RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 263 

niture, fournit un moyen d'atteindre ce but avec 
cerlitudè, et de conserver en outre le nom du 
fondateur. C'est ainsi que le droit d'atheisse sort 
spontanément de ïa plus légitline aspiration dés 
hommes supérieurs, c'est-à-dire du besoin d'as- 
socier leur nom au monument durable du bien 
qu'ils ont fait. 

Les paysans propriétaires cultivant le sol de 
leurs pt'opres màinô sont constamment pénélrês 
de ce sentiment , et sont particulièremeiit portes 
vers la transmission intégrale des bienis de famille. 
En premier lieu , l'affection pour le domaine pa- 
trimonial n'est pas moins vive chez le paysan que 
chez le grand propriétaire. En second lieu, dans 
les conditions propres à la majeure partie dé 
l'Europe, ce système d'héritage s'impose aux 
familles, pour les domaines de paysans, pliis 
impérieusement encore que pour les grandes 
propriétés rurales. Cette nécessité se présenté 
Surtout pour ces petits domaines enclos et boisés 
avec habitation centrale, qui donnent tant de 
charme et dévie aux États Scandinaves et alle- 
mands , à la Suisse , aux collines ou aux inoiitâ- 
gnes dé l'Italie, de l'Espagne et de la France. 

Sous les régimes de Contrainte, les goiiverne- 
ments ont souvent favorisé la Conservation forcée 
en vue de fonder des familles-souches (30, V) so- 
lidement établies à tous les degrés de la hiérar- 
chie sociale. Plusieurs de ceux qui ont joué un 



264 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

grand rôle dans Thistoire ont même cru devoir 
le prescrire. N'ayant point une complète confiance 
dans la sagacité et la prévoyance des pères de 
famille > ils ont prescrit le système de succession 
qui leur semblait le plus propre à assurer le bon- 
heur des individus et à maintenir les traditions 
de l'État. De même que, pour améliorer Tordre 
moral, ils déclaraient obligatoire les pratiques 
d'une religion orthodoxe , ils étaient conduits à 
lier l'ordre politique à la transmission intégrale 
des foyers dans les familles dirigeantes *. 

Ce premier régime de succession a souvent 
produit, dans la vie privée comme dans la vie 
publique , les avantages qu'en attendaient les lé- 
gislateurs. Le père de famille travaillait avec acti- 
vité, jusqu'à sa mort, à la prospérité d'un établis- 
sement qu'il devait transmettre intégralement 
avec son nom aux générations suivantes. De leur 
côté celles-ci, lorsqu'elles héritaient en même 
temps des vertus du fondateur, obtenaient dans 
ce régime la considération et le bien-être. La 
force de ces traditions suppléait jusqu'à un cer- 
tain point à l'insuffisance momentanée de quel- 
ques héritiers , en attendant que des successeurs 
plus habiles vinssent relever de nouveau l'insti- 
tution. De cette souche fixée au sol sortaient de 
nombreux rejetons. Ceux-ci, soutenus par la ri- 

1 L'Organisation de la famille, § 10. (Note de 1872.) 



CH. 19. — l®»" RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 265 

chesse, Tinfluence et la renommée de la famille, 
et placés par conséquent dans de meilleures con- 
ditions que le fondateur du foyer, répandaient les 
bonnes traditions de la race dans la métropole 
et dans les colonies. 

La transmission intégrale des biens, appuyée 
sur la Coutume ou la loi et sur la dernière vo- 
lonté du père mourant (21, II), a été Tune des 
grandes institutions du moyen âge. Elle a donné 
aux Français, aux Allemands et aux Anglais, la 
prépondérance sociale dont ces trois peuples 
jouissent encore aujourd'hui. Les forces maté- 
rielles et morales de l'Europe actuelle ont dû, en 
grande partie , leur essor aux familles qui acquié - 
raient sous ce régime la force et la stabilité. Ces 
familles cultivaient les arts usuels et les profes- 
sions libérales ; elles protégeaient les populations 
imprévoyantes; elles fournissaient, avec une fé- 
condité inépuisable, le personnel nécessaire au 
défrichement du sol, au recrutement des armées 
et aux entreprises lointaines. Cependant l'Europe 
s'éloigne chaque jour des institutions qui lui ont 
assuré ces avantages; et je puis déjà indiquer 
quelques-unes des causes de ce changement. 

Le système de la Conservation forcée , surtout 
quand il émane de la loi, blesse souvent la liberté 
individuelle, c'est-à-dire l'un des principes qui 
sont la base des meilleures constitutions de notre 
temps. Il est évident, en effet, qu'en autorisant 



iÈm~' 



266 LITBE II — L4 PROPRIÉTÉ 

le fondateur d'une fortune à imposer un ordre 
invariable de succession à ses descendants, on 
viole , au détriment de ces derniers , le salutaire 
principe de la libre possession (46, III). Erî ré- 
duisant le propriétaire à la condition d'usufrui- 
tier, la Conservation forcée affaiblit le droit de 
propriété. Elle amoindrit l'autorité des pères de 
famille en les privant de la faculté de récompen- 
ser ou de punir. Enfin elle peut, malgré le vœu 
des intéressés, attribuer des foyers et des ateliers 
à des hommes indignes de leur situation. 

§ III. Les abus de la Conservation forcée en France. 

Le régime de la Conservation forcée, établi 
en beaucoup de lieux au profit des familles no- 
blés, amène souvent, sous l'influence des cours, 
la réunion du vice et de la richesse. En France, 
l'opinion accepta ce régime avec faveur, tant que 
la classe privilégiée s'éleva au - dessus des autres 
par sa vertu et ses services. Elle commença à 
le condamner au xviii® siècle, quand la noblesse 
de cour fut devenue une cause de scandale*. 
Malheureusement, la France ne suivit point 

* Pendant la première moitié du xviii» siècle, on ne voyait 
point encore apparaître la haine qui éclata pendant la Révolution; 
mais le mépris était déjà visible. Montesquieu, qui n'était point 
hostile à la noblesse, qui même tenait à honneur de pouvoir jus- 
tifier de deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, écrivait à 
cette époque : « Je disais à un homme : Fi donc! vous avez les 
« sentiments aussi bas qu'un homme de qualité. » (Montesquieu, 
Pensées diverses; Variétés.) 



CH. 19. — !•' RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 267 

alors l'exemple que FAngleterre lui avait donné 
sous le règne de Henri VIII (20, IV) : elle cher- 
cha le remède, non dans la Liberté testamentaire, 
mais dans le Partage forcé, c'est-à-dire dans le 
second régime de contrainte qui, plus encore que 
le premier, est fertile en abus. 

En effet, nos prétendus réformateurs ne se 
sont pas bornés à restreindre graduellement un 
xégime qui, après avoir fait la force de la patrie, 
semblait devenir une cause de faiblesse. Ils l'ont 
Irusquement aboli dans les circonstances que 
je rappellerai plus loin. L'opinion le repousse 
encore, non pas avec les convictions que donne 
le choix réfléchi d'un meilleur système social , 
mais avec l'ardeur emportée qu'entretiennent les 
passions politiques. On croit devoir provoquer la 
destruction des grandes situations privées , dans 
le but de relever les petites. On se persuade 
d'ailleurs que ce but est légitime, et qu'il peut être 
obtenu par la législation qui est en vigueur chez 
nous depuis 1793. C'est ici le lieu d'insister sur 
l'une des erreurs qui a le plus contribué à main- 
tenir le système vicieux sous lequel nous vivons. 

f IV. Les préjugés français sur la c;on««rvatlon foreée. 

Aucun régime de succession , considéré dans 
son essence même, ne favorise une classe de 
la société aux dépens d'une autre. Il y a de 
bons et de mauvais régimes; mais -ils sont éga- 



268 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

lement utiles ou nuisibles à toutes les classes qui 
y sont soumises dans les mêmes conditions. On 
ne saurait donc rattacher un système quelconque 
d'hérédité aux tendances qu'on appelle aujour- 
d'hui, mal à propos, aristocratiques ou démocra- 
tiques (62, XIII). Le seul moyen de traiter iné- 
galement deux classes de la société , à propos des 
successions, est de leur imposer deux lois diffé- 
rentes (20, IV et V). C'est surtout l'ignorance de 
ce fait et l'esprit de nivellement qui accréditent 
chez nous Terreur du Partage forcé. 

Dans l'ancienne constitution de l'Ile-de-France 
et de l'Orléanais, la Conservation forcée soutenait 
exclusivement les familles nobles ; tandis que le 
Partage forcé pesait sur les familles des bour- 
geois et des paysans. Ce système était donc orga- 
nisé au profit de la classe supérieure ; et, par son 
principe même , il blessait la justice distributive. 
Envisagé seulement au point de vue de l'applica- 
tion qu'en faisait la Cour, au milieu de la cor- 
ruption du dernier siècle, il était, comme je l'ai 
dit, une cause de scandale. On s'explique donc 
qu'à Paris, où les vices de la noblesse s'étalaient 
effrontément, le droit d'aînesse se présentât aux 
esprits comme une institution à la fois injuste 
et aristocratique. Il en était autrement en Nor- 
mandie et dans les provinces du Centre et du 
Midi, où la transmission intégrale aux aînés , sous 
l'autorité du testament et de la Coutume , était 



CH. 19. — 1°^ RÉGIME : CONSERVATION FORCÉE 269 

l'usage commun des nobles, des bourgeois et des 
paysans. Dès lors , cet ordre de choses n'impli- 
quait pour personne l'idée de contrainte, de caste 
ou de privilège. L'attribution du foyer et de l'ate- 
lier à l'aîné des enfants avait, dans la pensée de 
tous, un but éminemment social et conservateur. 
Ci , en 1793, des législateurs choisis dans ces con- 
trées avaient reçu la mission de détruire systé- 
matiquement la grande propriété , ils auraient été 
conduits à une solution toute différente de celle 
qui fut adoptée sous l'inspiration de l'esprit pari- 
sien. Ils auraient simplement pris la contre-partie 
de la coutume de Paris : en d'autres termes, ils 
auraient appliqué le Partage forcé aux anciens 
nobles, et la Conservation forcée aux boui*geois 
et aux paysans. Le droit d'aînesse eût gardé le 
caractère injuste qu'il avait souvent dans le passé; 
mais il eût atteint, sans le dépasser, le but qu'on 
se proposait. Le gouvernement de la Russie a 
réalisé cette conception. Il s'est efforcé d'amoin- 
drir l'influence des grands propriétaires en les 
contraignant à se partager les biens et les titres de 
noblesse. Au contraire, jusqu'en 1863 , il a permis 
aux paysans de se transmettre intégralement leurs 
biens, à la faveur d'un système de contrainte 
émanant à la fois du seigneur et delà commune*. 

1 De rinfluence exercée par le seigneur sur le maintien du ré- 
gime de communauté dans la famille. (Les Ouvriers européens. 
Paysans-agriculteurs du bassin de TOka, III (d). 



270 LIVRE II — LÀ PROPRIÉTÉ 

En France même, nos paysans gardèrent long- 
temps ainsi leur indépendance sur des petits do- 
maines qui, depuis la révolution, ont été absorbés 
par la grande propriété (34, XI) ou morcelés par 
des héritiers indigents (34, XVI). 

§ V. La Conservation forcée fécondée par la vertu. 

En résumé , la Conservation forcée , avec ses 
nombreuses nuances, est la conséquence d'un sen- 
timent naturel. Tous les hommes désirent assurer, 
dans leur descendance , la transmission du foyer 
qu'ils ont fondé. Cette tendance a été favorisée par 
les anciens gouvernements, qui liraient leur force 
des familles stables perpétuant les grandes vertus 
de la*nation. Les meilleures constitutions sociales 
de l'Europe actuelle se sont lentement élaborées 
sous l'influence de ce système d'hérédité. 

Plusieurs peuples ont renoncé à la Conserva- 
tion forcée, non point, comme on le prétend 
chez nous, parce qu'elle viole la justice, mais 
parce que la vertu ne s'y transmettait plus avec 
rhéritage. D'autres peuples l'ont gardée; et ils 
continuent à constituer, avec des familles fortes , 
des États puissants. Dans les familles de tout 
rang, l'héritier jouit de la considération publique, 
à la condition de remplir ses lourds devoirs. Il 
fait prospérer l'atelier de travail des ancêtres, et 
il en emploie les produits, soit à soutenir les pa- 
rents vieux ou infirmes , soit à établir honorable- 



CH. 20. — ?° RÉGIME : PARTAGI FORCÉ 271 

ment ^e pomj^reux rejetons. Dans les familles 
riches, rbéritier, après avoir rempli ces obliga- 
tions, consacre, en outre, au service de TÉtatle 
supe|*flu de son temps et de ses ressources. 



CH^PITRÇ: 20 

RI^.GIME DU PARTAGE FORCÉ, PROPRE AUX CONSTITUTIONS QUI 
COilBATTENT' L'ESPRlt bE TRADITIOî*. COMME LES RÉVOLUTIONS , IL 
NE PEUT ÊTRE QU'UNE RÉACTION MOMENTANÉE CONTRE LES ABUS 
CRÉÉS ANTÉRIEUREMENT PAR LE PRIVILÈGE 

§ I. Délinitlon du Partage forcé. 

J[e propose de comprendre sous le nom de 
Partage forcé les divers régimes de succession 
dans lesquels le bien du défunt doit encore être 
dévolu suivant certaines dispositions légales, 
malgré la volonté contraire qui aurait pu être 
exprimée par ce dernier. Seulement, au Iteu 
d'çtre intégralement attribué à un seul héritier, 
le bien doit être, en général, partagé entre plu- 
sieurs héritiers institués par la loi. 

Sous sa forme la plus restrictive , ce régime ne 
devrait tolérer aucune disposition testamentaire, 
et il prescrirait absolument le partage de chaque 
sorte de biens. Il a été inauguré chez nous dans 
ces conditions , en faveur de tous les descendants 



272 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

directs du défunt, par la loi du 7 mars 1793, com- 
plétée , quelques mois plus tard , par les lois des 
5 et 12 brumaire an II, qui étendirent aux enfants 
illégitimes le bénéfice du partage (23, IV). Je 
n'ai point entendu dire que le Partage forcé ait été 
poussé jusqu'à cette limite chez un autre peuple 
civilisé. Du moins je ne l'ai jamais rencontré 
avec cette exagération chez les Européens que 
j'ai visités. En France même, le système révo- 
lutionnaire a été adouci , d'abord par la loi du 
4 germinal an VIII, puis, en 1803, par le Code 
civil. 

§ II. Les formes diverses du Partage forcé. 

Il existe une transition insensible entre le 
Partage forcé tempéré par les testaments , et la 
liberté testamentaire restreinte par les légitimes 
(21, 1); on ne peut donc établir, en théorie, une 
démarcation tranchée entre les deux modes d'hé- 
rédité. Dans la pratique, on constate que Tin- 
fluence des testaments tend à s'effacer lorsque le 
propriétaire ne peut, dans tous les cas, dis- 
poser au moins de la moitié de ses biens. Je suis 
donc conduit à rattacher au Partage forcé tous 
les régimes sous lesquels la liberté du testament 
n'atteint pas toujours cette limite*. Ainsi défini, 

^ La quotité disponible diminue souvent à mesure que le nom- 
bre des enfants augmente: en France, elle est réduite au quart, 
lorsqu'il y a trois enfants ou plus; en Toscane et dans plusieurs 



CH. 20. — 2r RÉGIME : PARTAGE FORCÉ 273 

le Partage forcé existe en France, en Russie, en 
Espagne, en Portugal, dans plusieurs cantons de 
la Suisse, en Turquie et dans les Etats Barba- 
resques. Il a été introduit avec le Code civil dans 
les Etats voisins de la France , incorporés mo- 
mentanément au premier Empire ; il a été con- 
servé en Hollande , en Belgique et dans les pro- 
vinces rhénanes ; il avait été remplacé en Savoie *, 
de 1815 à 1860, par la Liberté testamentaire. 

Ce régime présente des nuances analogues a 
celles que j'ai déjà signalées en traitant de la 
Conservation forcée. En France, par exemple, le 
Partage forcé frappe sur toutes les natures de 
biens, aux immeubles comme aux meubles, à 
ceux que le propriétaire a reçus de ses pères 
comme à ceux qu'il a créés par son travail. Il 
attribue, sans distinction de sexe, des parts égales 
à tous les enfants du défunt. Sauf en quelques ré- 
gions où les mœurs résistent encore*, la loi est exé- 
cutée avec une inflexible rigueur, par une armée 
d'officiers publics intéressés à la ruine des familles. 
Partout ailleurs ce triste régime est adouci dans 
le principe comme dans l'application. Ainsi, par 
exemple , en Russie , les biens patrimoniaux sont 
seuls soumis au Partage forcé; et les biens acquis 

États d^Italie, elle ne descend jamais au-dessous de moitié, 
même quand il y a six enfants ou plus. 

* Les Ouvriers des deux Mondes, t. II, p. 57. ziz * Uùrgani' 
saiion de la famille; ch. II. Une famille modèle du Lavedan, 
en 1856. 



274 LIVRE lÉ — LA PROPRIÉTÉ 

restent complètement à la disposition du pro|)rié- 
taire. Dans ce même pays, chaque hlle n'a droit 
qu'à un seizième des bîeiis } et encore faut-il que 
cette t)art n'excède jamais celle d'uii des garçons; 
quant à ces derniers, ils reçoivetit dès parts 
égales sur le surplus. t)ans là pratique de ces par- 
tages, comme dans celle des légitimes de l'Italie, 
on prélève autant que possible la part des filles 
sur les biens mobiliers; on réserve de préférence, 
pour les garçons, les ithmeùblés, c'est-à-dire les 
foyers domestiques et les ateliers de travail. 

§ III. Les origines historiques. Destruction du pouvoir paternel* 

Le Partage forcé et les régîmes précédents ont 
eu pour origine, tantôt l'initiative dès populations, 
tantôt la pression des gouvernants ou les t)i'es- 
criptions formelles dii législateur. Ils ont dôJlùé 
presque partout des résultats opposés. Les iraces 
ont été affaiblies par le partage des foyers et des 
ateliers ; elles ont été fortifiées , surtout chez les 
populations rurales , par les libres coutumes de 
transmission intégrale. 

Ce contraste s'est particulièrement produit sur 
les territoires qui s'étendent du Rhin à l'Èbre. 
Les Gaulois , soumis aux habitudes de partage 
des populations urbaines, ont subi le joug des 
Romains et des Francs ^ Ramenés aUx usages de 

^ L'Organisation de la famille, g§ 5 et 6. 



CH. 20. — 2« REGIME : PJLRTAGB FORCÉ 275 

la Tie rurale, les Français acquirent leur pré- 
pondérance sous le régime des fiefs et les autres 
coutumes stables qui furent l'œuvre spéciale du 
moyen âge. Depuis la révolution, sous Finfluence 
maisainç de Paris , et sous le système dMnstabi- 
lité du Code civil, ils se désorganisent et tombent 
en décadence. Au midi de ces territoires , au sein 
de montagnes où les habitudes urbaines n'ont 
jamais pénétré , les Basques ont échappé à ces 
alternances de prospérité et de soulfrance. Fidèles 
à leurs libres coutumes de transmission intégrale, 
ils conservent, depuis vingt-cinq siècles, leur au- 
tonomie *. 

A toutes les époques de l'histoire, chez les 
Grecs et les Gaulois , comme chez les terroristes 
de 1793 , les promoteui's du morcellement des 
héritages ont cédé à certaines aberrations qui 
émanent particulièrement de la vie urbaine. 
Étrangers aux intérêts qui engagent les proprié- 
taires ruraux à transmettre intégralement leurs 
domaines aux descendants , ils se sont heurtés à 
deux écueils : ils ont glissé sur la pente fatale qui 
mène à l'égalité forcée ; ils ont Uvré , à l'envahis- 
sement de la vie publique, les libertés de la vie 
privée. Les avocats, de toute nuance politique, 
qui égarèrent la Convention, furent les impi- 
toyables représentants de ces deux formes de 

4 L'OrganiscUion de la famille, §§ 9 et 16. (Noie de 1872.) 



276 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

tyrannie. Ces terribles niveleurs, ces fanatiques 

r 

apôtres du pouvoir de TEtat méconnurent les 
causes de notre ancienne prospérité. Aveuglés 
par l'orgueil et la haine du passé, ils ruinèrent par 
un texte de loi toutes les influences que la confis- 
cation des biens n'avait pas atteintes. Ils abolirent 
le droit de tester, en déclarant l'intention de dé- 
truire le pouvoir paternel, c'est- à- dire la source 
même de l'autorité chez les peuples libres. 

§ IV. Moyen d*opprimer les peuples; application en Irlande 

et en Russie. 

Quelques citations sommaires justifieront ces 
appréciations. Elles prouveront suffisamment 
que, pour les gouvernements révolutionnaires, 
les lois de Partage forcé ont toujours été des ma- 
chines de guerre dirigées contre les classes de 
la société qui gardaient la tradition des ancêtres. 

Le parlement anglais, voulant détruire, en 1703, 
l'influence des catholiques irlandais, dans un 
temps où la transmission intégrale des biens 
était une obligation ou un droit pour toutes les 
familles du Royaume-Uni, rendit à cette époque 
une loi* dont j'extrais le passage suivant : 

« Toute propriété dont un papiste est ou sera 
« en possession sera de la nature du gavelkind^; 

1 Loi 6« de la 2« année du règne de la reine Anne. (2, Anne, 
ch. VI.) = 2 Régime de partage égal entre les mâles, pratiqué 
par les Anglo-Saxons, adopté comme loi ab intestat par quelques 
districts de lUrlande, du pays de Galles, du comté de Kent, etc. 



CH. 20. — 2^ RÉGIME : PARTAGE FORCÉ 277 

« l'héritage en sera attribué à tous les fils de ce 
« papiste, par portions égales, et ne passera pas 
a àTainé de ses fils (section 10)... Mais si le fils 
« aîné de ce papiste est protestant, la propriété 
« lui sera transmise conformément à la loi com- 
« mune du royaume ( section 12). » 

< Cette loi, remarque un homme d'État an- 
glais S devait conduire à d'importantes consé- 
quences. En premier lieu par l'abolition du droit 
d'aînesse, peut-être à la première et certaine- 
ment à la seconde génération, les familles de 
papistes, si respectables qu'elles soient, si consi- 
dérable que soit leur fortune , seront certaine- 
ment anéanties et réduites à l'indigence , sans 
aucun moyen de se relever par leur industrie et 
leur intelligence , étant empêchées de conserver 
aucune sorte de propriété. En second lieu, cette 
loi supprime le droit de tester, qui a toujours été 
acquis aux petits propriétaires et dont les grands 
propriétaires sont également en possession de- 
puis la loi 27 de Henri VIII... » 

Les hommes d'État de l'Angleterre continuent 
à apprécier de la même manière les conséquences 
du Partage forcé. Je doute que, malgré la liberté 
extrême laissée dans ce pays aux opinions, même 
les plus bizarres, on puisse^^citer un seul écrivain 
favorable à ce régime. Chaque année, pour ainsi 

1 Works of the R. H. Edmund Burke, vol. 4, p. 7; Londres, 
1836. 

8* 






yg LIVW* Il — - LA PROPRIÉTÉ 

dire, on voit se t)roduire des projets de réforme 
tendant â développer le principe de l'égalité des 
partages dafas la loi ab intestat; mais personne, à 
ma connaissance, n'a proposé dans ce pays de 
porter atteinte en quoi que ce soit â là Liberté 
testamentaire doiit jouissent tous les citoyens 
(54, IX). Je tiens d'un de nos diplomates les plus 
éminents* une anecdote qtii révêle â ce sujet la 
profondeur des convictions de nos voisins. Au 
congrès de 1815, les Anglais, ne comprenant pas, 
comme ils l'ont pu faire depuis, que le maintien 
de la puissance de la France est un intérêt euro- 
péen, insistaient pour qu'on restreignît nos fron- 
tières dû xvn® siècle. Le diplomate anglais, n'ayant 
pu obtenir â cet égard tout ce qu'il désirait , et se 
reportant par la pensée au principe dissolvant de 
notre loi civile, laissa ëcHât)t)er cette exclama- 
tion : « Après tôiit, les Français sont suffisaiîittieiit 
« affaiblis par leur système de succession ! » 

En Russie, comme je l'ai déjà indiqué (19, IV), 
les paysans ne cessent de s'élever en se multi- 
pliant sotis le régime patriarcal. Au Côhtraife, 
les fainilles nobles qui n'ont pas su se déféiidre 
par là sl-érililé, déclinent rapidement. PlusieuirS 
noms illustres sont mainleniant représentés pàt 
dès tribus de J)t'inces îndigeiits. 

1 M» le comte de Rayneval m'a raconté cette anecdote à Bit- 
drié, en 1833: c^est depafs lors que mon attention a été ëyeiU(i| 
sur ies vices de noire régime de succession. 



CH. 20. — 2' RÉGlIfE ; PARTAGB FORCÉ 279 

§ V, Application en France du Partage forcé par Tal^iançe 
de» lédistèfl et deii' terrérigtéW, 

Nos assemblées révolutionnaires ont décrété 
rétablissement dix Partage forcé , en vue de dis- 
spudre Taiiciepne société. Les lippames violents 
qui provoquaient cette mesure , déclarèrent que , 
pour atteindre leur |)Vjt, U fallait d'abord ruiner 
l'autorité des pères 4^ f^^naille, gardiens i^aturels 
d^ la tradition nationale. Q'est sous l'empire de 
çQtte préoccup^tipft que la Copvention vota, le 
7 mars 1793, Tabolitipii du droit de tester. Cette 
assemblée , dominée par la f erreur, égarée par 
les légistes venus surtout des provinces où régnait 
le Partage forcé *, supprima ainsi, par èntraî^e- 
inent et sans discussion, une liberté fondamen- 
tale qui était florissante dans l'ancienne France , 
et qui, depuis trois siècles, marche, en Angle- 
terre, vers son plus complet développement'. Le 
Moniteur n'a cons^icré que quelques lignes à cette 
funestp décision ; cependant on y aperçoit claire- 
ipentMes idées qui déterminèrent le vote dé l'as- 
semblée. 

1 Notamment par six avocats: Robespierre (Pas-de-Calais), 
Pélion (Somme), Danton (Aube), Prieur (Marne), Tronchet 
(Seine), Mailhe (de la ville de Toulouse). :::::= 2 L'Organisation 
de la famille, § 12. (Noie de 1872.) = 3 « N*** demande que 
les teslamenls faits en baine de la Révolution soient abolis. — 
u Mailhe dit qu'il faut remonter à la source du mal. Il constate 
« que beaucoup de pères ont testé contre des enfants qui' se sont 
« montrés partisans de la révolution, — Prieur: Je demande que 



280 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

Au surplus, le Moniteur mit mieux en relief, 
quelques mois plus tard , la pensée des législa- 
teurs de 4793. La loi du 7 mars de cette année 
jeta immédiatement un grand désordre dans les 
familles. Plusieurs membres de la Convention, 
élus par les pays où régnait la transmission inté- 
grale, essayèrent timidement, quelques mois plus 
tard, de faire abroger cette loi; mais ils échouèrent 
dans ce dessein devant la résistance des révolu- 
tionnaires ardents qui prétendirent démontrer 
que rintérêt des familles ne pouvait se concilier 
avec le succès du régime nouveau * . 

» la loi se reporte à juillet 1789. Sans cela, vous sacrifiez les ca- 
« dets voués à la révolution; vous sanctionnez la haine des pères 
« pour les enfants patriotes. — N*** : Je demande au moine qu'on 
» abolisse à dater de ce jour. » (Moniteur des 9 et 10 mars 1793.) 

1 J'invite le lecteur à relire cette discussion rapportée dans le 
Moniteur du 28 décembre 1793, et dont je ne puis donner ici que 
de courts extraits. 

« La loi sur Tégalité des partages a déjà occasionné beaucoup 
« de désordres dans bien des familles...; vous avez fait un grand 
« acte de justice; vous avez voulu frapper les grandes fortunes, 
« toujours dangereuses dans une république; mais, la loi étant 
« générale, les petits propriétaires ont été atteints... »> (Disc(yun 
de Cambacérès.) — « La Convention a cru établir un grand prin- 
« cipe , et elle a , pour ainsi dire , jeté une pomme de discorde 
« dans toutes les familles ; des procès sans nombre vont être le 
« résultat de cette loi... Si elle est reconnue nuisible, elle doit 
" être rapportée. »> (Discours de Thuriot,) — « Je m'oppose à tout 
« nouvel examen du principe. L'égalité du partage est un prin- 
« cipe sacré, consacré dans la déclaration des droits... Votre loi 
« juste et bienfaisante a excité des réclamations, dit Thuriot; oui, 
« mais de la part des ennemis de la révolution... (Discours de 
Phelippeaux f appuyé par ceux de Bourdon de l'Oise, de Pons 
de Verdun, etc.) 

On comprend qu'en temps dé révolution les partis poliliqueB 



CE. 20. — 2» RiGDIE : PARTAGE FORCÉ 281 

Ea 1803, la discussion de la partie du Code civil 
qui traite des successions eut pour point de dé- 
part, dans le conseil d'Etat, une théorie qui re- 
connaissait aux enfants le droit d'hériter du bien 
paternel. Cette théorie souleva des réfutations 
auxquelles on ne put rien répliquer; et la discus- 
sion fut close sous l'inspiration de la triste doc- 
trine qui reconnaît à l'État le droit de détruire la 
famille. Les partisans du Partage forcé durent à 
la fin convenir qu'ils n'y voyaient qu'un expédient 
commandé par la situation politique. On put 
même avouer, sans rencontrer aucune opposi- 
tion, que dans d'autres circonstances il eût été 
opportun de laisser aux pères de famille le droit, 
non-seulement de léguer leurs biens, mais encore 
d'en assurer la conservation forcée par une sub- 
stitution perpétuelle *. 

En 1806, le rôle dissolvant de la nouvelle insti- 

emploient des moyens condamnables pour atteindre leur but; mais 
on ne peut se défendre du mépris quand on les voit, comme dans 
ce cas, faire un tort irréparable au pays, tout en compromettant 
la cause qu^ils voulaient servir. Cambacérès apercevait, en effet, 
dès 1793 , et l'expérience a depuis lors démontré ( 34 , IV) , que 
le Partage forcé désorganise spécialement la petite propriété, et 
qu'en conséquence il n'a pas moins nui à la réforme révolution- 
naire qu*à tout autre système politique. 

1 « On né peut se dissimuler, » disait un conseiller, « que les 
« substitutions n'aient été imaginées pour conserver aux grandes 
<i familles leur éclat... Si ces familles étaient sincèrement atla- 
u chées au gouvernement, il serait sans doute utile de leur donner 
<i les moyens de se conserver; elles seraient l'appui do TÉtat. 
« Mais, comme il est difficile de se faire illusion à cet égard... ^ 
(Procès -verbaux du conseil d'État, an XI.) 



282 LIYBS II — LA PROPRIÉTÉ 

tution fut indiqué d'une manière encore plus 
énergique par le fondateur même du Code civil. 
Napoléon 1", adressant des conseils à son frère 
Joseph pour le gouvernement de son royaume , 
lui écrivait : « Établissez le Code civil à Naples ; 
ce tout ce qui ne vous sera pas attaché va se dé- 
« truire en peu d'années, et ce que vous voudrez 
« conserver se consolidera. Voilà le grand avan- 
« tage du Code civil... Il consolide votre puis- 
« sance , puisque , par lui , tout ce qui n'est pas 
« fidéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de 
« grandes maisons que celles que vous érigez en 
o fiefe. C'est ce qui m*a fait prêcher un Code civil 
« et m'a porté à l'établir *. » 

Au moment même oA il proclamait ainsi, dans 
rihtérêt des gouvernements nouveaux qu^il créait 
en Europe, cette théorie du droit absolu de l'État 
sur la famille, l'Empereur en faisait l'application 
à la France. 11 promulgua, en pffet, les ^Q p^s et 
24 août 1806, les lois qui restauraient, au profit 
des familles des grands dignitaires de FEmpire, 
sous le nom de Majorats, le droit absolu de pri* 
mogéniture. 

g VI. Désorganisation sociale produite par le Partage loreé. 

> ■ . . • . ■ -. » 

Le Partage forcé a donc été dans le passé le 
régime des petits États urbains, des provinces 

1 Lettre de Napoléon à Joseph, du 5 juin 1806. (Mémoires et 
correspondance polUique et littéraire du roi *h)seph, t. H, p. £7^; 
Pan3f 1853.) 



CH. 20. — 2« RÉGIME : PARTAGE FORCÉ 283 

conquises et des classes inférieures ; chez nous , 
depuis la révolution et selon l'aveu môme de ses 
fondateurs , il a surtout eu pour but de désorga- 
niser les familles rurales qui n'étaient pas spécia- 
lement protégées par des majorais institués à cet 
effet. D'Un autre côté, ces majorats, destinés d'a- 
bord à constituer une société nouvelle, ôiit été 
plus tard détruits sous l'influence d' autres préoc- 
cupations. La France actuelle reste ainsi exposée, 
sans autre défense que le léger palliatif du Code 
civil, à l'action destructive commencée plar les 
démolisseurs de 1793. Si notre nation , après un 
deiaQi^siècle de ce dur régime, a conservé un reste 
d'esprit de famijle et d'initiative individuelle, 
elle le doit à deux causes : d'une paurt, elle avait 
été fortement organisée pendant les dix siècles 
antéHeùPs; de l'autre, elle a en partie réussi, 
avec le concours dés Tâmilles énergiques et 
prévoyantes, soit à éluder la loi de succession 
par des manœuvres occultes, soit à en neutra- 
liser l'effet parla stérilité systématique des ma- 
riages. 

§ VII. oppression des loyefs et. des ^^eHers o^f leç gei^s de loi. 

Le nécessité de tels remèdes est une des con- 
séqUenses désastreuses du Partage forcé. Il en 
existe beaucoup d'autres qui apparaîtront dans 
chacun des Livres suivants, à mesure que j'abor- 
derai les principaux détails de la vie privée et de 



284 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

la vie publique ; mais je puis dès à présent en si- 
gnaler quelques-unes. 

Dans le système de la Conservation forcée , le 
père peut, avec l'aide du fils héritier, continuer 
son travail jusqu'à la fin de sa vie; dans le système 
du Partage forcé il doit, au contraire , l'abandon- 
ner dès qu'il touche à la vieillesse. L'œuvre qu'il 
a fondée par son génie et par sa prévoyance est 
fatalement destinée à périr; et cette perspective 
le dissuade d'y consacrer ses derniers efforts. 
L'établissement ne pourrait, en effet, être dirigé 
simultanément par tous ses enfants ; car l'unité 
de direction est pour une entreprise la première 
condition de prospérité. Il ne pourrait non plus 
être géré par l'un d'eux, pour la communauté, 
sans subir tous les inconvénients qui s'attachent, 
en pareil cas , à la propriété collective et à l'hy- 
pothèque légale. En fait, il est presque toujours 
vendu à un étranger ou partagé en nature ; et, 
dans les deux cas, il perd les conditions de succès 
liées aux traditions et au nom du fondateur. 

D'un autre côté , les institutions qui érigent en 
droit le partage de l'atelier paternel détruisent 
toute solidarité entre les enfants. Aucun d'eux 
ne pourrait, sans compromettre son avenir, se 
dévouer à la gestion de cet établissement. Cha- 
cun, au contraire, parvenu à l'âge de raison, doit 
chercher en dehors de la famille une carrière où 
il puisse recueillir tous les fruits de son travail. 



GH. 20. — 2<' RÉGIME : PARTAGE FORCÉ 28S 

Dès lors les parents sont fatalement condamnés à 
l'isolement pendant leur vieillesse. Cet abandon 
est fort pénible pour ceux qui ont conduit des 
entreprises de commerce et d'industrie , et en- 
core plus pour les propriétaires agriculteurs. Ces 
derniers peuvent, sans doute, confier à des te- 
nanciers les soins de l'exploitation rurale; mais, 
comme je l'indiquerai souvent dans le cours de 
cet ouvrage (34, XXI), ils ne peuvent remplir 
leur devoir qu'en résidant sur leurs domaines. 
Or, comment un grand propriétaire se décidera- 
t-il à créer une vraie résidence rurale s'il doit y 
mourir dans l'abandon , si, d'ailleurs, cette créa- 
tion doit être vendue après sa mort à un étran- 
ger, ou morcelée par des agioteurs de biens 
ruraux? A quoi bon planter des arbres qui n'a^ 
brileront pas les descendants? à quoi bon ébau- 
cher avec tant de peine l'alliance si difficile d'une 
famille avec une population qui lui est étrangère? 
Pourquoi, en un mot , commencer une œuvre qui 
sera certainement éphémère, puisqu'elle ne pour- 
rait être fécondée que par une suite de généra- 
tions ? 

Le Partage forcé a encore d'autres inconvé- 
nients. Il rend les mariages stériles, précisément 
dans les familles qui pourraient fournir les meil- 
leurs rejetons. Il sape dans ses fondements l'au- 
torité du chef de famille, qui ne trouve plus dans 
le testament un moyen de récompenser ou de pu- 



29(1 hVf^ |I — U f BOf RIÉTÉ 

^jir. Il empêche surtout le père d'eîPployer sa sol- 
licitude à choisir pour chaque eufaut pne carrière 
conforme à ses goûts et à ses aptitudes. Enfin il 
habitue de bonne heure la jeunesse à la pensée 
que , pour jouir des avantage? sociaux , elle n'a 
besoin de s'en rendre digne, ni par le travail, ni 
par l'obéissance enver^ les parents. On reproche 
avec raison au droit d'aînesse de vouer à l'oisi- 
veté, et bientôt à la corruption, l'héritier qui 
perd le sentiment des devoirs que sa situation lui 
impose, La môme objection s'adresse plus jus- 
teuient encore au Partage forcé , qui , dans les 
familles riches , dispense tous les héritiers de la 
discipline salutaire du travail, en les dégageant 
de toute obligation mutuelle d'assistance et de 
dévouement. 

En affaiblissant parmi les classes riches l'esprit 
d'initiative et le respect de la tradition , le Par- 
tage forcé rejette la pratique des devoirs sociaux 
sur les pauvres , c'est- à • dire sur ceux qui sont le 
moins en mesure de les remplir avec succès. Il 
entrave d'ailleurs l'activité de tous les proprié- 
taires en troublant leur vie privée. On se rend 
compte des maux engendrés par ce désordre, en 
appréciant les pertes de temps et les frais qu'en- 
traîne pour chaque génération la transmission des 
biQps. Dès qu'un père de faipille ayant plusieurs 
héritiers a fermé les yeux, certains officiers publics 
apparaissent aussitôt. Ils prennent en quelque 



CH. 20. — 2« RÉGIME : PARTAGÉ FORCÉ 2^7 

sorte possession du foyer domestique et ils en 
dressent Finvenlaire détaillé. Diverses classes 
d'experts et de gens d'affaires ont souvent mission 
de compléter cet inventaire pour toutes les na- 
tures de biens. D'autres encore sont chargés dé 
présider aux ventes ou aux divers modes de 
partage qu'il plaît aux héritiers de choisir. Et 
comme le droit absolu de Partage égal est rar^ 
ment ^empéré, chez les héritiers, par un sentiT 
ment de devoir envers la société et la famille, les 
détails d'exécution soulèvent bientôt entre les 
intéressés ) par une gradation inévitable , des 
susceptibilités, des méfiances et des haines. Ces 
tristes inspirations occasionnent en France la 
plupart des procès * qui pèsent lourdement sur la 
famille et sur la propriété. Les héritiers honnêtes 
et scrupuleux sont donc naturellement conduits 
à s'abstenir de toute intervention personnelle; 
en sorte que, parla force des choses, le plus in- 
tima intérêt des familles est complètement aban- 
donné à la direction des agents de la loi. De là, 
pour ces derniers, des prébendes lucratives et 
une prépondérance malsaine. Ce déplorable ré- 
gime rompt les barrières qui dçivent séparer la 
vie privée de la vie publique. Il dégrade la famille 
et compromet la dignité de la nation. 

* En 1868 j les tribunaux civils ont jugé 21,317 procès relatifs 
aux successions. Les Jugements relatifs à tous les autres procès 
civils ont élé seulement au nombre de 24,800. (Note de 1872.) 



288 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

§ VIII. Inopportunité actuelle des motifs allégués en 1793. 
Urgence de la réforme du Partage forcé. 

Pour juger'le système du Partage forcé et com- 
prendre l'urgence de la réforme , il suffit de se 
reporter aux motifs qui l'ont fait établir. 

Il est d'abord évident que le motif allégué dans 
le Moniteur du 9 mars 4793 à l'appui de la loi qui 
prononça l'abolition des testaments, n'a pu pro- 
duire en temps utile les résultats qu'on en atten- 
dait. Mais s'il était vrai que l'amoindrissement de 
l'autorité paternelle eût rendu alors les jeunes 
générations plus libres d'adopter les idées de la 
révolution , il ne s'ensuivrait nullement qu'un tel 
système social dût être maintenu aujourd'hui. 
La loi morale du genre humain condamne ces 
procédés de gouvernement. Le bon sens indique 
d'ailleurs que le moyen employé pour -détruire 
l'ancien édifice social, ne peut point servir à la 
reconstruction de l'édifice nouveau. 

Les hommes du xviii® siècle étaient moins frap- 
pés qu'on ne le croit des abus du droit d'aînesse. 
Ce grief ne figure point parmi les critiques des 
lettrés qui se préoccupaient de réformer la so- 
ciété *. Il a été mis en avant pour la première 

1 J'ai vainement cherché , dans tous les écrits de Voltaire ou de 
J.-J. Rousseau , une critique à ce sujet. Montesquieu condamne 
formellement toute immixtion du législateur dans cette classe 
d'intérêts privés. Ainsi, par exemple, il a écrit : « La loi natu- 
« relie ordonne aux pères de nourrir leurs enfants : mais elle ne les 
« oblige pas de les faire héritiers. »> {Esprit des loix, xxvi, 6.) 



CH. 20. — 2<^ RÉ(ilME : PARTAGE FORCÉ 289 

fois, lorsque les hommes de la Terreur, pour se 
défendre du mépris qu'ils avaient mérité, entre- 
prirent de discréditer systématiquement par la 
calomnie les mœurs et les. institutions de l'an- 
cienne France. 

Sans doute , on put alors critiquer justement 
certaines familles de cour dont les adnés vivaient 
dans le luxe et la débauche, tandis que les filles 
et les cadets étaient condamnés au célibat. Mais 
les auteurs de ces critiques ne se proposèrent pas 
de remédier à certains maux : ils voulurent tout 
détruire. Ils ne se bornèrent pas à supprimer 
Tobligation de transmettre intégralement le bien 
de famille à un seul héritier ; ils crurent devoir 
prescrire le partage de ce bien entre tous les en- 
fants. A un système de contrainte qui pesait sur 
des familles relativement peu nombreuses, ils 
substituèrent un système qui soumettait à une 
règle formelle toutes les volontés. De tels écarts 
s'expliquent difficilement, même dans l'époque 
anormale que nous traversons ; mais nous senti- 
rons le besoin de nous y soustraire , dès queiios 
esprits seront devenus plus calmes et plus tolé- 
rants. Nous rejetterons alors également les deux 
régimes coercitifs qui compriment en deux sens 
opposés les intérêts des propriétaires. Nous re- 
viendrons, avec les Anglo-Saxons, au régime qui 
laisse aux familles la liberté. 
Suivant une autre conviction fort répandue à la 

RÉFORME SOCIALE I — 9 



290 LITRE II — LA PROPRIÉTÉ 

même époque, les grandes propriétés, alors très- 
multipliées, apportaient d'insurmontables obsta- 
cles au progrès de l'agriculture ^ Les novateurs 
se persuadaient surtout que l'accroissement du 
nombre des petits propriétaires ruraux aurait, 
sous ce rapport, une utile influence sur la prospé- 
rité publique. Depuis la révolution, les faits n'ont 
guère répondu à cette espérance ; et pour l'avenir, 
on ne saurait conserver à ce sujet aucune illusion, 
L'abrogation des substitutions perpétuelles et de 
la mainmorte a mis fin à certains abus; mais, 
tout compte fait , le Partage forcé n'a profité, ni à 
la petite propriété, ni à l'agriculture. Ce régime, 

1 L^agriouLteur anglais Arthur Young, qui ayait adopté chaude- 
ment les idées de la révolution de 1789, expjriine à ce sujet les 
idées de Tépoque dans le passage suivant : « La quantité de terre 
« en friche que nous rencontrâmes (dans TAngoumois} est éton- 
« nante ; c^est le trait dominant du terrain pendant toute la route. 
« La plupart de ces landes appartenaient au prince de Soubise , 
qui n'en voulut jamais vendre aucune partie. Ainsi, toutes les 
« fois que vous rencontrerez un grand seigneur, même quand il 
« possède des millions, vous êtes sûr de trouver ses propriétés 
« en friche. Ce prince et le duc de Bouillon sont les deux plus 
<i grands propriétaires territoriaux de toute la France, et les seules 
« marques que j'aie encore vues de leur grandeur, sont des ja- 
chères, des landes, des déserts, des bruyères et de la fougère. 
« Cherchez le lieu de leur résidence, quelque part qu'il soit, et 
« vous le trouverez probablement au milieu d'une forêt bien peu- 
« plée de daims, de sangliers et de loups. Oh I si j'étais, seule- 
« ment pendpnt un jour, législateur de la France, je ferais bien 
« danser tous ces grands seigneurs I » (Arthur Young, Voyage en 
]France, t. 1", p. 159; in-8°, Paris, 1794.J — Pour justifier com- 
plètement cette critique, l'auteur aurait dû prouver que les popu- 
lations qui vivaient sur ces friches n'étaient pas plus heureuses 
que celles des terres défrichées de son cointé de Suffolk. 



CH. 20. — 2<î RÉGIME : PARTAGE FORCÉ 291 

comme je le prouverai plus loin (34, XVI), est 
encore plus désastreux pour la petite propriété 
que pour la grande. Aucun homme compétent 
n'affirmerait d'ailleurs aujourd'hui que les grands 
domaines entravent en quoi que ce soit le progrès 
de l'agriculture. En beaucoup de lieiix, c'est même 
le fait contraire qui existe : les succès des petits 
cultivateurs sont dus surtout aux bons exemples 
donnés par les grands propriétaires résidents. 

Les partis politiques qui se montrent sympa- 
thiques au Partage forcé , en vue de favoriser les 
classes peu aisées , commettent une erreur grave , 
que réfutent les faits exposés dans cet ouvrage. 
Par son principe même , le Partage forcé désor- 
ganise toutes les classes auxquelles il s'applique. 
D'un autre côté, le régime des majorats, qui n'est 
point encore formellement aboli (23, VIII), a 
souvent offert aux classes supérieures, depuis 
soixante ans , des moyens de défense qui n'ont 
jamais été accordés aux autres classes. 

§ IX. Condamnation du Partage lorcé par les peuples modèles. 

En résumé , les législateurs anciens ont par- 
fois prescrit le Partage forcé , pour imprimer aux 
mœiu's un genre de direction que l'on confie 
maintenant plus volontiers à la sollicitude et au 
discernement des pères de famille. Quant aux lé- 
gislateurs modernes , ils ont généralement cher- 
ché dans ce régime un auxiliaire pour l'esprit de 



292 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

nouveauté ou de révolte. Le Partage forcé désor- 
ganise la famille et par suite la société entière. Il 
ne s'est maintenu chez nous jusqu'à ce jour que 
par une véritable méprise. 11 ne peut réaliser en 
aucune façon la pensée des hommes d'État qui 
l'ont institué en 1793, Enfin , comme on le verra 
dans le Chapitre suivant , il est en contradiction 
avec la pratique actuelle des peuples les plus 
libres et les plus prospères. 

La condamnation formelle du Partage forcé , 
exposée en 1855 , à titre de conclusion , dans les 
Ouvriers européens, a d'abord soulevé de vives 
critiques. Mais, depuis lors, l'opinion publique se 
réforme peu à peu par la discussion. Ce retour au 
vrai n'a pas lieu seulement en France : il se pro- 
duit dans les pays étrangers * qui ont adopté, 
avec l'esprit de révolution, les dispositions de 
notre Code civil. Quant aux États-Unis, àî'An- 



1 Je signale, avec éloge, Touvrage suivant publié en Catalogne, 
c'est-à-dire dans une contrée où de vieilles coutumes locales sont 
en lutte avec des influences et des idées tendant à propager le 
Partage forcé : Inconvenientes de la succession forzosa, par Don 
Joaquin Cadafalch y Buguna. Barcelone, 1862; 1 vol. in-8°. — Cet 
excellent ouvrage a été couronné par TAcadémie des sciences de 
Madrid. Cette compagnie a rendu ainsi à la réforme de l'Occident 
le même service que l'Académie des sciences de Paris (I), en 
couronnant les Ouvriers européens, (Note de 1866.) 

Le même mouvement de réforme commence à se manifester 
en Belgique par d'excellents travaux. Voir notamment : La Liberté 
testamentaire /^dîT M. le comte A. de Bousies; broch. in-8«»; Mons, 
1872; le Testament, selon la pratique des familles stables ci pros- 
pères, par M. de Moreau d'Andoy, 1 vol. in-8o; Namur, 1873. 



CH. 21. — 3« RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 293 

gleterre et aux États stables du continent euro- 
péen, je n'ai jamais trouvé un indigène qui ait 
proposé l'introduction de ce déplorable régime. 



CHAPITRE 21 

RÉGIME DE LA LIBERTÉ TESTAMENTAIRE PROPRE AUX CONSTITU- 
TIONS QUI, RESPECTANT LA TRADITION, SUBSTITUENT DÉFINITI- 
VEMENT l'initiative INDIVIDUELLE A l'iNTERVENTION EXAGÉRÉE 

DE l'État et au privilège 
§ I. Définition de la Liberté testamentaire et des légitimes. 

La Liberté testamentaire est implicitement 
définie dans le chapitre précédent (20, II). Je 
groupe sous ce nom les régimes de succession 
dans lesquels le propriétaire ayant de nombreux 
enfants dispose librement au moins de la moitié 
de ses biens. Tantôt, comme dans la plupart des 
États de l'Allemagne et de l'Italie , la quotité dis- 
ponible se réduit jusqu'à cette dernière limite; 
tantôt, au contraire, comme en Angleterre et dans 
la plupart des États-Unis de l'Amérique du Nord, 
la Liberté testamentaire est absolue. Dans ce der- 
nier cas le propriétaire peut léguer ses biens, sans 
aucun empêchement, aux héritiers de son choix. 

Lorsque la Liberté testamentaire est restreinte, 
on nomme , selon les cas , légitime ou biens sub- 
stitués, la portion des biens dont le père de famille 



294 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

ne peut disposer, et dont la loi çiocorclç la propriété 
aux héritiers qu'elle institue. Cette restriction 
offre deux cas principaux : tantôt cette portion est 
attribuée à un seul héritier, et alors le régime 
s'identifie plus ou moins avec la Conservation for- 
cée ; tantôt elle est divisée entre plusieurs héri- 
tiers, suivant les diverses combinaisons propres 
au Partage forcé. La distinction entre les biens 
disponibles ou réservés se rapporte souvent à 
leur qualité de biens patrimoniaux ou acquis. 
Ainsi j'ai déjà cité des cas (20, II) où le proprié- 
taire ne dispose d'aucune partie de ses biens pa- 
trimoniaux, tandis qu'il peut léguer la totalité de 
ses biens acquis. Ailleurs, on complique encore 
cette distinction par celle des biens de ville et 
des biens ruraux, des meubles et des immeubles. 
En Suède, par exemple , les bîens non substitués 
sont placés à cet égard sous des régimes fort 
divers. Un propriétaire rural qui a des enfaiits 
peut choisir librement son héritier et lui laisser 
tous ses biens sans acception d'origine. Un pro- 
priétaire urbain , au contraire , ne peut user de 
cette liberté que pour un sixième de tous ses 
biens. 

§ II. Influences morales émanant du testament. Devoirs 
dont le testateur doit s'acquitter. 

Les deux premiers régimes de succession, 
avec leurs innombrables variétés, peuvent être 



CH. 21. — 3« RÉGIME : LIBERTÉ TSSTAMEyTAIRE HS^ 

introduits dans les habitudes d'un peuple par 
l'action persistante de la loi. Il en est autrement 
pour la Liberté testamentaire : on ne peut guèr^ 
l'interdire aux peuples qui en comprennent les 
avantages ; on peut moins encore l'imposer aux 
peuples égarés qui les ignorent. Les causes qui 
développent ou qui restreignent l'usage des tes- 
taments touchent de près à celles qui amènent le 
progrès ou la décadence des sociétés : elles se 
lient aux fibres les plus sensibles de l'orga* 
nisme social; et je vais signaler celles de ces 
causes que l'observation m'a fait découvrir. 

Chez les peuples qui font un usage habituel des 
testaments, les chefs de famille ont, pour la plu- 
part, une nombreuse postérité. Ils sont voués^ 
en général , à un travail lucratif et à des foni> 
tiens traditionnelles qui ont pour objet les besoins 
de la famille et le service de l'État. Ils se préoo 
cupent surtout de faire le bonheur de leurs enn" 
fants et, à cet effet, de conserver parmi eux les 
talents et les vertus des ancêtres. Dans leurs dis- 
positions testamentaires, ils atteignent ordinaire- 
ment leur but par trois moyen» principaux. Ils 
mettent, autant que possible, chacun de leurs 
enfants dans la voie où il pourra se créer, par se^ 
propres efforts, une existence honorable; ils 
transmettent au moins à l'un d'eux, dans des 
conditions de permanence pour l'avenir, le foyer^ 
l'atelier, les fonctions sociales et le nom de la 



296 LIVKE II — LA PROPRIÉTÉ 

famille; enfin, par cet ensemble de mesures et 
au besoin par des fondations spéciales , ils assu- 
rent la plus grande somme de bienfaits durables 
à la famille , aux corporations locales de bien 
public (46, II à XII), à la patrie, à l'humanité. 

Les devoirs dont on doit s'acquitter pour se 
rendre capable dé faire un bon testament, sont 
fort graves et exigent une constante sollicitude. 
Dans une société féconde et adonnée au travail , 
la situation des chefs de famille et les besoins 
de leurs enfants varient , pour ainsi dire , chaque 
année. Il faut donc que les testaments soient 
modifiés chaque fois que l'inégalité des aptitudes 
amène l'inégalité des conditions. En remplis- 
sant ce devoir suprême , le testateur doit s'aider 
sans cesse de l'expérience et de la raison ; car 
c'est seulement ainsi qu'il peut mériter la recon- 
naissance de la postérité. Il doit, en résumé, avoir 
toujours en vue l'avenir de ceux qui lui sont 
chers, et se mettre constamment par la pen- 
sée en présence de la mort. 

Or il n'y a que les hommes reUgieux, con- 
naissant le néant de cette vie et mettant leur 
espoir dans la vie future, qui se plaisent à 
porter ainsi leur pensée vers une fin prochaine. 
Les citoyens pénétrés de l'esprit de renoncement, 
qu'inspire l'amour de Dieu et du prochain , sont 
les seuls qui s'arrachent aux satisfactions sen- 
suelles que procure la richesse , pour se préoccu- 



CH. 21. — 3<» lŒGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 297 

per de concourir, même après leur mort, au bon- 
heur de leur famille et de leur patrie. On s'explique 
donc que l'application au travail et la fécondité 
des mariages soient les qualités distinctives des 
peuples qui fondent sur les testaments le régime 
de la propriété. 

On comprend d'un autre côté qu'un acte so- 
lennel, dicté par de tels sentiments, s'impose 
avec une autorité irrésistible * aux jeunes géné- 
rations élevées dans un milieu social où régnent 
les croyances de la religion et l'esprit de dévoue- 
ment. La pratique du testament s'est créée sous 
ces influences, depuis la plus haute antiquité, chez 
les peuples stables ^ Elle s'est perfectionnée au 
moyen âge chez les nations qui ont illustré l'Occi- 
dent. Elle se conserve sous les mêmes inspira- 
tiens, dans les petits Etats qui honorent le plus 
cette région du globe ^ Enfin elle se retrouve, 
chez les Anglais et les Américains du Nord , qui, 
de nos jours, sont généralement acceptés comme 
des modèles. Dans tous les temps et chez toutes 

1 M. Troplong adopte le môme point de vue dans le passage 
suivant de la préface du Traité des donations entre-vifs et des tes- 
taments, « Partout, et dans tous les pays civilisés ou non, les 
<i désirs exprimés par le père à son moment suprême parlent 
« plus haut aux enfants recueillis que toutes les lois de Tordre 
« civil. )» — On ne peut justifier en meilleurs termes Texposé au 
début du chapitre suivant, touchant les principes qui devraient 
présider au régime de la succession ah intestat, = * L'Organisa- 
tion de la famille, § 9. (Note de 1872.) = 3 UOrganisation du 
travail, §§ 64 à 66. (Note de.l872.) 



298 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

les races, la pratique du testament a été d'autant 
plus habituelle , d'autant plus féconde , que le 
sentiment religieux acquérait plu» de force et 
de discernement» 

Une autre préoccupation qui a fait la grandeur 
des premiers Romains, et qui n'est pas moins 
féconde de notre temps , a propagé la coutume 
des testaments. Je veux parler de la tendance 
qui porte les citoyens à régler eux-mêmes les 
intérêts de la vie privée , et à ne laisser sous la 
tutelle de l'État que ceux dont le caractère est 
essentiellement public. Sous ce rapport, les An- 
gle -Saxons des dpùx mondes sont l'exemple des 
modernes. Ils pensent que la propriété privép est 
l'un des fondements de l'indépendance indivi- 
duelle. Ils en poncluent que le droit de trans- 
mettre ses propres biens est l'un de ceux que 
chaque citoyen a le plus d'intérêt à exercer. Ils 
s'estiment d'autant plus libres que la volonté des 
législateurs domestiques, exprimée par les testa- 
ments , remplace davantage la volonté des gou- 
vernants, exprimée par la loi écrite. Chez les 
peuples où dominent ces opinions, la Liberté 
testamentaire assure aux familles et à l'État les 
avantages de la transmission intégrale des biens, 
sans donner prise aux abus dli droit d'aînesse 
et aux désordres du Partage forcé* Elle fortifie 
surtout l'autorité paternelle et fortîlë, â cë titre, 
une véritable institution sociale. Elle fournit, en 



CH. 21. — 3° RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 299 

effet, le meilleur moyen de conjurer la corruption 
de la jeunesse au sein de nos sociétés riches, eu 
prié^ence des séductions de la vie urbaine. 

Pour éviter ces écueils qui sont de tous les 
t^Ipp^, certains peuples anciens ont recouru y 
cQQipie le font encore les Russes, à des presorip* 
tiqn^ légales qui réglaient la possession des biens,, 
et soumettaient les jeunes gens à la pratique du 
tjcayftil et de la vertu. Aujourd'hui, les peuple» 
iQQdâles donnent de plus en plus la liberté aux 
personnes et à la propriété : ils se privent donc 
de ces moyens d'action. Ils y suppléent en ven^ 
forçant autant que possible les influences moralea 
émanant de la religion et de la famille. Les indi- 
vidus portés au bien sont retenus dans le devoir 
par l'inspiration de la conscience guidée par la 
religion ; les autres y sont ramenés par l'autorité 
paternelle. Le testament, sanction de cette auto- 
rité , s'associe à l'action du prêtre et se substitue 
à l'intervention du seigneur et des corporations 
communales. 

§ III. Le testament, la liberté civile et le droit de propriété. 

La Liberté 'testamentaire rehausse, dans l'o^ 
pinion, le prestige de la propriété et l'ascendant 
des propriétaires. Elle imprime évidemment à 
ceux-ci un caractère plus vénérable et plus 
digne. Les droits conférés par la volonté SUptême 
du père de famille sont, en effet, plus sacrés que 



300 LIVRE II — LÀ PROPRIÉTÉ 

ceux qui dérivent d'un système forcé de trans- 
mission (II). Le testament, acte de discerne- 
ment et d'amour, réussit mieux qu'une loi banale 
et uniforme à organiser et à choisir le person- 
nel des propriétaires, et par suite à inculquer 
dans les esprits le respect dû à la propriété. Mal- 
gré l'extrême facilité laissée par les Anglo-Saxons 
à la propagation des idées fausses , le principe de 
la propriété individuelle n'a jamais été sérieuse- 
ment contesté chez eux, grâce à l'influence bien- 
faisante de la Liberté testamentaire. Au contraire, 
il devient à la longue l'objet d'attaques, tantôt 
sourdes, tantôt vives, mais toujours renouve- 
lées, partout où la loi impose aux citoyens le 
système de succession. 

Les peuples, qui admettent que le droit de 
propriété cesse avec la vie, résistent difficilement 
à la tentation de restreindre ce droit avant la 
mort. L'État, qui s'arroge le pouvoir de partager 
le bien entre les descendants du propriétaire dé- 
funt, incline en effet, par cela même, vers toutes 
les doctrines qui l'autoriseraient à opérer ce pai'- 
tage dans un cercle plus étendu. Il n'existe à vrai 
dire, en dehors de laLiberté testamentaire appuyée 
sur la Coutume , aucun terrain solide pour asseoir 
le droit de propriété. Le communisme * se trouve 

^ Le Partage forcé a tellement troublé nos idées , qu^on a vu 
souvent la tendance communiste se révéler, môme chez ceux qui 
se donnaient la mission de soutenir la transmission intégraie des 



CH. 21. — 3« RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 301 

nécessairement en germç dans toutes les lois qui 
contraignent, en quelque sens que ce soit, la 
volonté des propriétaires. Une redoutable expé- 
rience nous apprend que ce germe croît rapide- 
ment sur les territoires défrichés, où le sol manque 
à l'activité des jeunes générations. 

Comme je l'ai expliqué précédemment, l'usage 
du testament procède de l'esprit d'initiative in- 
dividuelle et du dévouement au prochain. L'ex- 
périence enseigne que ces aptitudes ont une 
intime connexion avec la liberté civile et poli- 
tique; donc celle-ci est impossible, tant que la 
Liberté testamentaire est interdite aux citoyens*. 

biens. L'un des orateurs qui soutenaient, en 1826, Tattribution de 
la quotité disponible à Tainé, dans la succession ab intestat, di- 
sait : « Toute possession cesse avec la vie. Si les biens sont gé- 
<i nëralement attribués aux plus proches parents, c^est par un 
« bienfait de la société. A la mort du propriétaire , sa propriété 
« rentrerait naturellement dans le domaine commun, ou appar- 
« tiendrait au premier occupant : lui proscrire les conditions sous 
« lesquelles il en peut disposer, c'est au fond moins altérer son 
« droit que l'étendre en effet. » (Collection Duvergier, année 1826, 
t. XXVI, p. 138.) 

Les fondements de Tordre social sont peu solides dans une na- 
tion où de semblables doctrines sont émises par les esprits les 
plus conservateurs , sans inquiéter Topinion publique. 

1 M. Troplong présente la même conclusion au début et à la fin 
de sa préface du Traité des donations entre-vifs et des testaments, ' 
« Le droit de tester, dit -il, ce droit d^une volonté mortelle qui 
a dicte des lois au delà de la vie , nous transporte si naturelle- 
« ment aux régions sublimes des sources du droit, que Leibnitz 
« lô faisait dériver de l'immortalité de Tâme... Le testament est 
« le tViomphe de la liberté dans le droit civil. Le testament , en 
« effet, est entièrement lié au sort de la liberté civile; il est gêné 
« contesté quand la liberlé est mal assise; il est respecté quand 



302 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

9 IV. Téiités méconnues en France touchant rinfititutlon 

du Testament. 

La diVêrgëticè qui existe entre les régimes 
de succession de la France et de F Angleterre, 
n*est qu'un des aspects du contraste, chaque jour 
plus tranché, qu'offrent leurs constitutions socia- 
les. Elle est la conséquence des doctrines oppo- 
sées qui régnent chez les deux peuples , touchant 
lés limites à établir entre là vie privée et la vie 
publique (52, II). 

Depuis la révolution de 1789 , lious iious atta- 
chons de plus en plus à l'opinion qu'il n'appar- 
tient pas aux propriétaires de régler la transmis- 
sion de leurs propres biens. Nous nous persuadons 
que l'État doit intervenir, non-seulement pour 
subordonner la propriété privée à certaines théo- 
ries d'intérêt public, mais encore pour répartir 
la richesse selon les convenances politiques et 

« la liberté civile a, dans la société, la place qui lui appartient. 
« La propriété étant la légitime conquête de la liberté de l'homme 
« sur la matière, et le testament étant la plus énergique expres- 
<i sion de la volonté du propriétaire , il s'ensuit que tant est la 
« liberté civile dans un État, tant y est le testament. L'histoire 
<f prouve que toutes les fois que la liberté civile est comprimée 
« ou mise en question ^ la propriété, et par conséquent le testa- 
it ment sont sacrifiés à de tyranniques combinaisons... Un peuple 
« n'est pas libre s'il n'a pas le droit de tester, et la liberté du 
<« testament est une des plus grandes preuves de sa liberté civile.» 
Je ne saurais trop applaudir à cette doctrine : mais l'auteur, dans 
de longs entretiens, n'a jamais réussi à m'expliquer comment il 
pouvait, dans le même ouvrage, écrire ces lignes et glorifier le 
Gode civil. 



CH. 21. — 3® RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 303 

des règles uniformes qu'on prétend t^rer de l'é- 
quité et de la raison. Assurément la nature et \^ 
justice coiumandent à chaque père de famille 
de prociu^er , autant qu'il dépend de lui, le bonheur 
à tous ses enfëints; mais nous en cpupluons ^ 
tort que la loi doit y pourvoir par desi prescrip- 
tions absolues , à l'aide d'une procédure savante 
et avec le concours d'une aymée de fouctipunaires 
chargés de présider à la répartitioi^. C'est cet 
ordre d'idées qui nous a conduits à laisser le 
gouvernement envahir toute l'activité sociale. 
Parmi les branches envahies , je citerai surtout : 
la gestion des affaires de la province et de la 
commune ; la construction et l'entretien des ou- 
vrages d'utilité locale; la surveillance des moin- 
dres intérêts concerpant les cours d'eau , la voirie 
et la police; la direction de l'epseignement et des 
institutions scientifiques; l'encouragement des 
travaux agricoles et manufacturiers. 

Les Anglais pensent, au contraire, que les 
citoyens, pour développer leurs aptitudes et 
spécialement pour assurer leur liberté , doivent 
s'acquitter personnellement de ces soins. Chacun 
parmi eux est convaincu, eu outre, que si l'état 
arriéré dqs mœurs l'empêchait de suffire à tous 
ses devoirs civils ^ la transmission de ses propres 
biens serait le dernier de ceux qu'il lui serait 
permis de négligqr. Comment, en etfetj dea 
hommes inhabiles à régler par eux-mêmes le 



304 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

principal intérêt de la famille pourraient - ils 
avoir la prétention d'exercer une autorité réelle 
dans la commune, dans la province et dans l'État? 
Aspirer à la liberté politique en confiant à des 
fonctionnaires publics toutes les charges civiles 
est, pour un peuple, une conception aussi dérai- 
sonnable que celle qui prétendrait maintenir 
l'indépendance nationale en attribuant toutes 
les fonctions militaires à des étrangers. 

L'opinion publique, en France et en Angle terre, 
offre au sujet des testaments de profondes diffé- 
rences. Les motifs qui, en cette matière, nous 
engagent à soumettre la famille à l'empire de la 
loi , sont précisément ceux qui déterminent nos 
voisins à le repousser. En tout ce que la raison 
et la nature commandent , les Anglais laissent 
volontiers beaucoup de latitude à l'initiative des 
citoyens. Dans leur pensée, l'amour paternel, 
c'est-à-dire la force sociale la plus énergique et 
la plus universelle , est plus apte que tout autre 
pouvoir à trouver en chaque cas le mode de 
transmission qui répond le mieux aux besoins 
de tous les intéressés. 11 leur parait contraire 
au bon sens de soutenir que ces besoins sont 
mieux satisfaits par une formule générale éma- 
nant de l'autorité publique. Ainsi qu'il arrive 
chez les peuples parvenus, dans l'ordre moral, 
à une certaine hauteur, la liberté est ici la meil- 
leure garantie de tous les intérêts. 



CH. '21. — 3^ RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 305 
§ V. Le Testament conforme à la justice. 

Les nations qui restreignent ou laissent tom- 
ber en désuétude l'usage des testaments, au 
détriment de l'autorité paternelle, de l'ordre 
moral , de la propriété et de la liberté civile , se 
dissimulent cet état de décadence en le présen- 
tant comme le règne de la justice. Selon leur 
thème favori, tous les enfants issus du même 
mariage ont un droit égal à l'héritage comme 
à l'affection de leurs parents. Un père viole donc 
l'équité lorsqu'il établit entre eux une inégalité 
quelconque.il blesse encore plus la morale quand 
il déshérite ses enfants légitimes au profit de 
bâtards , de concubines ou de parasites. Enfin , 
lors même que les mœurs donneraient à ce sujet 
toute garantie, il y aurait encore de graves incon- 
vénients à subordonner le régime de transmis- 
sion des biens aux défaillances naturelles de la 
vieillesse. 

Les peuples qui jouissent de la Liberté testa- 
mentaire savent que ces allégations sont dé« 
menties par les faits qui se passent sous leurs 
yeux. L'analyse attentive de ces faits explique 
d'ailleurs pourquoi l'usage du testament se con- 
cilie avec toutes les règles de la justice. La cou- 
tume universelle qui porte le père à tester en 
faveur de ses enfants est la manifestation spon- 
tanée d'une des tendances les plus puissantes 



3C6 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

de rhumanité, l'amour des parents. Cette ten- 
dance se fait jour quand le législateur a le bon 
sens de s'abstenir. La transmission des biens 
s'opère alors dans ïes conditions qui conviennent 
le mieux à chaque classe de la société , à chaque 
profession , à chaque famille. Ainsi que le prouve 
une expérience journalière, les pères prévoyants 
et laborieux qui veulent avoir de dignes succes- 
seurs admettent , en réglant la succession , tous 
les tempéraments que conseillent, d'une part, 
la nature spéciale des travaux, de l'autre, la 
diversité des aptitudes. Les dispositions prises 
en toute liberté par les pères de famille se sont 
modifiées, dans les détails, selon les lieux. Elles 
ont fait naître les sages coutumes qui ont con- 
couru à fonder la grandeur actuelle de l'Europe. 
Il en a été autremenjt quand un législateur a 
formulé lui-inême les règles de l'héritage. Une 
prescription uniforme n'a pu se plier à toutes 
les situations. Elle a souvent contrarié les lois du 
travail ; elle a même compromis les intérêts de 
ceux qu'elle prétendait spécialement protéger. 

Le père qui fixe le sort de ses enfants , désigne 
lui-même la part [de chacun avec une sollicitude 
éclairée qu'on ne saurait attendre d'un magistrat 
ou de tout autre officier pubhc. Il charge un parent, 
un ami ou un patron déjuger souverainement, et 
sans appel aux tribunaux, les difficultés que la 
prise de possession pourrait soulever ; et tout se 



CH. 21. — 3° RÉGIME : LIBERTE TESTAMENTAIRE 307 

termine promptement , sans frais et sans conflit. 
C'est ainsi que, grâce à ce bienfaisant régime, le 
père de famille continue son œuvre , même après 
sa mort, conjure l'essor des passions cupides, et 
supprime les charges qu'entraîne aiUeurs l'inter- 
vention des gens d'affaires. 

Les faits opposés qui se prod^iseï^^ squs les 
régimes de contrainte, confirment les conclusions 
établies pour les régimes de liberté. Le droit à 
l^héritage conféré aux epfants étend sur la société 
entière sa funeste influence. Il pervertit particu- 
lièrement ceux qui devraient être le principal es- 
poir de la nation. Il habitue la jeunesse riche ^ 
croire que la naissance lui donne le droit de jouir 
de tous les avantages sociaux, de vivre dans l'oi- 
siveté ou le vice, et de se soustraire à tout devoir en- 
vers la famille et la société. La loi favorise indirec- 
temeiit ces scandales, si elle enlève aux parents 
le pouvoir d'imposer à la jeunesse le travail, la 
vertu et l'obéissance. Or c'est ce qui arrive quand 
le père de famille ne peut transmettre , au besoin , 
son foyer et son atelier à un étranger honnête et la- 
borieux, plutôt qu'à un fils vicieux et incorrigible. 

Sans doute la société est en droit d'exiger qu'un 
fils indigne de l'héritage paternel ne tombe pas 
à sa charge, soit avant, soit après la mort de ses 
parents. A ce point de vue, elle peut réclamer des 
aliments pour l'enfant prodigue ouincapable. Mais 
là doit s'arrêter l'obligation du chef de .famille : le 



308 LIVRE II — LÀ PROPRIÉTÉ 

reste doit être laissé à son amour et à son expé- 
rience. 

Un père ne blesse donc pas la justice , il lui 
rend au contraire hommage, lorsqu'il prive de 
son héritage un enfant vicieux. Il raffermit en 
outre Tordre moral en employant son autorité de 
législateur domestique à inculquer ce salutaire 
principe que les avantages sociaux doivent être le 
prix de la vertu. Même à cette déplorable époque 
où la corruption , propagée par Louis XIV et ses 
successeurs , faisait tomber en désuétude l'usage 
des testaments, Montesquieu s'efforçait de réagir 
contre cet entraînement funeste en écrivant : 
« La loi naturelle ordonne aux pères de nourrir 
« leurs enfants ; mais elle ne les oblige pas de les 
a: faire héritiers K » 

§ VI. Le Testament opportun malgré certaines défaillances 

accidentelles. 

On ne saurait s'arrêter à cette objection que 
certains pères vicieux et injustes déshériteront 
des enfants vertueux et soumis. Il n'appartient 
pas à l'État, sous un régime de liberté (8, XI), 



1 « Mon frère me disoit que les père et mère doivent deux 
« choses à leurs enfants, les bien endoctriner et mourir hones- 
« tement; qu^aveccela s'ils pouvoient laisser quelque chose, à la 
« bonne heure; sinon, avec une bonne instruction et nourriture, 
" pour peu qu'ils ayent, ils ont assez... Tout enfant qui se fie au 
« bien de son père ne mérite pas do vivre, » (Note de 1867, dV 
/ rès une citation de M. dcRibbe, dans : Une Famille au xvi'' siècle.) 



CH. 21. — 3« RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 309 

d'améliorer par son contrôle les relations privées , 
quand celles-ci ne compromettent point un intérêt 
public. Ce soin est laissé de plus en plus aux 
mœurs et à l'opinion. Si le législateur avait pour 
mission d'empêcher que la propriété fût jamais 
une cause de scandale, il devrait évidemment en 
réglementer la jouissance plus encore que la trans- 
mission. Le père qui, en présence de la mort, ce 
suprême redresseur des natures perverses, n'est 
pas ramené au sentiment de la justice, aura bien 
autrement scandalisé le monde dans le com^s de 
sa vie; et, selon toute vraisemblance, le testament 
n'aura pas été le plus grand de ses méfaits. 

On ne peut, d'ailleurs, supprimer le droit de 
tester, qu'en attribuant aux enfants le droit à l'hé- 
ritage. Mais pour dépouiller ainsi le chef de fa- 
mille du droit qui lui appartient, ne fût-ce qu'en 
sa qualité de propriétaire, il faudrait démontrer 
préalablement que le caractère du père offre à 
la morale publique moins de garanties que celui 
des enfants. Or, c'est ce qui n'a jamais été tenté 
à ma connaissance, même par les sophistes les 
plus pervers. Il n'est pas nécessaire, en effet, 
d'avoir un jugement très -ferme, ni une grande 
expérience de la vie, pour être assuré qu'il y aura 
toujours plus de fils indolents ou insoumis que de 
pères malveillants. Ces dispositions du cœur hu- 
main se reproduisent invariablement dans toutes 
les constitutions sociales. Elles impliquent la con- 



310 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

damnation des lois qui, au nom de la justice, res- 
treignent la Liberté testamentaire. En effet, cette 
liberté qui régnait sans entraves, comme le rap- 
pelle l'épigraphe de ce Livre, chez un peuple 
ancien, grand entre tous les autres, n'est pas 
moins développée chez les deux peuples modernes 
les plus libres et les plus prospères. Si les pères 
de famille étaient assez vicieux pour abuser du 
testament, ils ne justifieraient pas seulement l'in- 
terdiction du droit de tester : ils prouveraient que 
leur race a perdu le sens moral, c'est-à-dire les 
bases mêmes de son ancienne prospérité. Ainsi 
dégradée, cette race n'aurait plus en elle-même 
les moyens de réforme. Elle ne pourrait plus être 
l^égénérée que par un maître absolu, soumis lui- 
même à la loi morale, mais ayant en outre le pou- 
voir de l'imposer à ses sujets. 

Quant aux motifs tirés de l'impuissance de la 
vieillesse, je ne me dissimule pas qu'ils exercent 
sur l'esprit de mes contemporains une impression 
profonde. Et comment n'en serait -il pas ainsi 
chez nous, où tant d'hommes influents vont jusqu'à 
déclarer que l'âge mûr lui - même est suspect de 
routine et d'incapacité? Mais plus une erreur est 
accréditée , plus il importe de la réfuter avec mé- 
thode. Je n'ai donc pas pensé qu'il convînt d'abor- 
der une si grave question d'une manière incidente. 
En traitant de la famille, je montrerai (27, X) que 
de telles attaques sont injustes et antisociales. 



CH. 21. — 3° RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 311 

J'expliquerai en même temps pourquoi, dans toute 
société prospère , la vieillesse jouit à bon droit 
d'une autorité prépondérante. En se reportant à 
ces considérations , on /s' assurera que les mêmes 
qualités qui, dans la vie usuelle, légitiment le pou- 
voir de la vieillesse , la rendent éminemment 
propre à régler la transmission des biens. 

C'est ici le lieu de rappeler que , selon les pro- 
cès -verbaul du conseil d'État, les restrictions 
apportées, en 1803, à l'usage des testaments, ont 
été appuyées non sur ces arguments tirés de la 
justice et du droit naturel, mais sur des préoccu- 
pations politiques (20, V) qui aujourd'hui n'ont 
aucune raison d'être. Je constate de nouveau que 
la Liberté testamentaire favorise également toutes 
les classes, et n'a par conséquent aucun caractère 
politique (19, IV). Je conclus enfin de ce qui pré- 
<îède, que tout peuple déchu qui voudra recon- 
quérir la prospérité par l'initiative individuelle doit 
préalablement revenir à l'usage du testament. Il 
retrouvera, en cette matière , la notion du vrai 
par l'observation des faits, et notamment par 
l'exemple des deux nations qui devancent toutes 
les autres dans les voies de la liberté. 

g VII. Le TëBtament nécessaire à Tordre moral. 

On peut réfuter en peu de mots le point de dé- 
part et les conséquences de la doctrine qui , au 
nom de la justice ^ rejette la Liberté testamen- 



312 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

taire. Cette doctrine ne tient aucun compte des 
richesses morales et intellectuelles , des droits et 
des devoirs sociaux, et, en général, des valeurs im- 
matérielles qui constituent la plus précieuse part 
de toute succession. Elle admet implicitement 
que l'héritage n'est qu'une somme d'argent à ré- 
partir entre desindividus quiresteraientsans liens, 
soit avec les plus proches parents, soit avec les des- 
cendants ou les ancêtres , soit avec la commune , 
la province ou l'État. L'étude du passé, comme 
l'observation du présent, s'accordent à démontrer 
la fausseté de cette conception sur la propriété et 
les rapports sociaux. J'explique, dans toutes les 
parties de cet ouvrage, comment l'inflexible appli- 
cation de cette doctrine par une armée d'officiers 
publics, acharnés à la ruine des familles*, a désor- 
ganisé la vie privée. Je montre que ce funeste ré- 
gime a creusé l'abîme où notre nationalité périra, 
si une réforme inspirée par la conception oppo- 
sée ne nous ramène à la tradition nationale et à 
la pratique actuelle des races libres et prospères. 

§ VIII. Le Testament complété par les donations entre -vifs* 

Le régime des donations entre -vifs est une 
conséquence naturelle de celui qui est en vi- 
gueur pour les testaments. Chez les Anglais 

1 Voir la pièce III. — Voir, en cuire, l'Organisation de la fa- 
mille, et notamment : le liv. I", § 13, le ch. ii avec les trois ap- 
pendices. (Note de 1872.) 



CH. 21. — 3<^ régime: liberté testamentaire 313 

comme chez les Américains du Nord, le proprié- 
taire a, de son vivant, comme à l'heure de sa 
mort, la Uberté de transmettre son bien. Le droit 
de donner et le droit de tester sont l'un et l'autre 
sans limites. 

Le contrat de mariage, une des formes usuelles 
de la donation , est chez ces deux peuples l'objet 
de conventions fort diverses. Il tend en général à 
assurer à la mère de famille, après la mort de son 
époux, une situation indépendante. Il perdrait en 
partie son importance dans un régime où la loi 
ab intestat (22, X) donnerait à la veuve des ga- 
ranties qu'on lui refuse aujourd'hui en France et 
en Angleterre. La Liberté testamentaire, si elle 
devenait le droit commun de notre pays, fourni- 
rait d'ailleurs toutes les satisfactions désirables 
aux parents qui, en établissant leurs enfants, 
voudraient , selon les habitudes créées par la loi 
actuelle , conserver dans leur descendance le ré- 
gime du Partage forcé. Il leur serait loisible no- 
tamment de stipuler que les dots allouées par eux 
seront attribuées en parts égales à tous les petits- 
enfants. C'est ainsi que la Liberté testamentaire, 
complétée par la liberté des donations , porte en 
elle-même son correctif. Au contraire, les deux 
autres régimes compriment les volontés indivi- 
duelles et leur refusent tout moyen de résistance. 



^* 



314 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

§ IX. L*inconvéiiient des légitimes. 

La pratique de la Liberté testamentaire sou- 
lève encore deux questions. Le pèfe de famille 
peut-il tester sans réserve , ou doit-il être tenu de 
laisser une légitime à ses enfants ? Peut-il substi- 
tuer, c'est-à-dire soumettre à la Conservation for- 
cée , pendant un certain nombre de générations , 
la partie disponible de ses biens? 

Les Anglais et les Américains allèguent habi- 
tuellement deux raisons principales pour repous- 
ser le principe des légitimes. A leurs yeux, ce 
principe a Tincônvétiient de tout compromis entre 
deux systèmes opposés. Il annule en partie les 
avantages de là Liberté testamentaire, en laissant 
Subsister la plupart des vices propres au Partage 
fwcé. Il Viole le droit et la liberté du propriétaire, 
en même tetnps qu'il affaiblit 1^ autorité du père de 
famille. Sauf le czè de coutumes séculaires et uni- 
versellement reèpectées, le taux des légitimes ne 
saurait d'ailleurs être établi sur des règles offrant 
dés garanties suffisantes contre les empiétements 
de l'autorité. Si l'État a le droit d'intervenir dans 
la transmission de la propriété privée , pourquoi 
ce droit serait-il restreint par un système de lé- 
gitimes , ou même par le pat^tage égal entre les 
descendants du premier degré? Les deux peuples 
admettent , à la vérité , dans l'intérêt de la paix 
publique, le droit aux aliments, qui serait reven- 



CH. 21 . — 3e RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 315 

diqué sur la succession juaternelle pai; des enfants 
incapables de se soutenir eux-mêmes. Mais ce 
droit reste entièrement distinct d'ime légitime 
proprement dite, c'est-à-dire d'un droit formel è 
l'héritage. 

La seconde raison qui conseille de proscrire 
les légitimes est l'intérêt évident qu'ont les fa- 
milles à défendre leurs affaires privées» contre 
toute immixtion des fpnctionnaires publics. Dans 
le système de la Liberté testamentaire absolue, 
les biens se transmettent par des combinaisons 
simples qui n'imposent aucune charge aux inté- 
ressés. Aucune crise financière ou administra- 
tive ne vient aggraver, au sein des faïaçiiHes intel- 
ligentes, les maux qui naissent de la mort de ^eur 
chef. Il en est autrement dans le cas de légitimes, 
même très-modérées. L'État alors a le devoir de 
veiller à ce que ces réserves soient scrupuleuse 
ment prélevées. Il doit confier à des officiers pu- 
blics le soin de faire l'inventaire exact de tous les 
biens laissés par le père, et de présider au par- 
tage prescrit par la loi. Une telle surveillance em- 
brasse d'innombrables détails; elle est souvent 
tracassière et entraine toujours pour les familles 
des frais considérables. Les agents chargés de, ce 
service en tirent des profits qui croissent avec les 
complications du partage ; ils se trouvent ^pnc 
portés à les exagérer, et à peser lourdement sur 
leurs clients. C'est ce qu'ont aperçu, comme je 



316 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

l'ai dit, le» Anglais et les Américains du Nord. 
L'intervention des fonctionnaires publics dans les 
plus intimes affaires de la famille leur est particu- 
lièrement antipathique ; le soin de leur intérêt et 
le sentiment de leur dignité s'unissent donc pour 
la repousser. C'est ainsi qu'ils condamneraient 
les légitimes , alors même que ce régime , consi- 
déré dans son principe et dans ses conséquences, 
ne se montrerait pas partout inférieur à la liberté 
complète des testaments. 

§ X. L'Inconvénient des substitutions perpétuelles. 

La Liberté testamentaire a souvent dégénéré 
en Conservation forcée quand les fondateurs des 
foyers et des ateliers les ont légués à la condition 
que les héritiers se soumettraient à une substi- 
tution perpétuelle. La Liberté testamentaire s'é- 
vanouit alors par l'usage qu'on en fait. C'est l'une 
des origines spéciales du régime décrit au Cha- 
pitre 49. Les biens substitués n'appartiennent 
qu'en usufruit à ceux qui en jouissent, et ils se 
transmettent habituellement dans la descendance 
directe par ordre de primogéniture. Les substitu- 
tions étaient autrefois fort répandues en Europe , 
et elles y jouent encore un rôle important. Elles 
restent même en vigueur chez nous pour cer- 
taines dotations attribuées aux majorats du pre- 
mier empire français, avec droit éventuel de re- 
tour au domaine public. 



CH. 21. — 3® RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 317 

* 

Les substitutions perpétuelles ont été assuré- 
ment pour quelques sociétés anciennes un élé- 
ment de force et de grandeur. Cependant l'expé- 
rience et la raison ne permettent guère de les ac- 
cepter comme un principe absolu d'organisation 
sociale. Ce régime ne se justifie que si la vertu se 
transmet avec la richesse; or une telle concor- 
dance est rarement le trait dominant d'une so- 
ciété, et parfois elle n'est plus qu'une exception. 

Au moyen âge , cette transmission simultanée 
s'est conservée dans beaucoup de familles des 
classes supérieures de l'Occident, sous l'influence 
des sentiments d'honneur et de devoir. En France, 
au temps des derniers Valois , cette influence a 
souvent fait défaut. A dater du règne de Louis XIV, 
elle s'est encore amoindrie. Enfin, depuis lors les 
substitutions ont offert , chez les familles de cour 
(49, V), la réunion habituelle du vice et de la ri- 
chesse, et elles ont perdu de plus en plus la faveur 
du public. Les tentatives faites par le premier 
empire pour restaurer les substitutions sous le 
nom de majorats, n'ont pas donné de résultats 
plus favorables. Les familles des hommes émi- 
nents auxquels cette faveur fut accordée n'ont 
pas mieux réussi que les grandes familles du 
XVIII® siècle à maintenir l'esprit de devoir chez 
leurs descendants. La noblesse de la Restaura- 
lion n'a pas eu plus de succès. Ces échecs réité- 
rés sont dus en partie à l'héritage de corruption 



318 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

légué par le passé ; mais ils résultent surtout des 
obstacles légaux (23, X) opposés à la réforme 
morale par l'esprit de révolution. 

Les peuples du Nord ont donné au monde de 
meilleurs exemples que les Français. Chez les 
Allemands et les Scandinaves, la noblesse n'a 
point été exempte de mal au xviii® siècle ; mais 
elle est parvenue depuis lors , sans abroger les 
substitutions perpétuelles, à concilier la trans- 
mission de la richesse territoriale avec l'accom- 
plissement des devoirs publics. En Angleterre, la 
haute noblesse du xvi® siècle n'était pas moins 
corrompue que celle de France. Au siècle suivant 
elle tomba plus bas encore, tandis que la noblesse 
française se réformait momentanément, grâce à la 
paix religieuse, sous le chaste Louis XIII. Mais 
les classes dirigeantes de l'Angleterre açcqrapli- 
rent enfin leur réforme à la fin du siècle dernier. 
Elles durent ce succès à deux causes principales : 
aux bons exemples de George III ; au judicieux 
emploi de la Liberté testanientaire qui, depuis 
Henri VIII , avait remplacé l'ancien -régime 4es 
substitutions perpétuelles. Les colons anglais qui 
jetèrent au xvii® siècle les fondements des États- 
Unis d'Amérique, assirent naturellement leur 
constitution sociale sur ces mêmes coutumes; 
et ils préparèrent ainsi la prospérité actuelle de 
leurs descendants. 

Les heureux résultats obtenus des substitu- 



CH. 21. — 3^ R£GiM£ : LIBERTÉ TBSTAMENTAIRE 319 

tions perpétuelles , avec le concours des bonnes 
mœurs ) ne se montrent pas seulement chez 
certaines races nobles. Les admirables races de 
paysans que je signalerai plus loin (34, V) se 
transmettent avec plus de succès ëiïcôré , sôus ce 
même régime , le domaine de leurs ancêtrep^ Ja- 
mais, en effet, ils n'ont été envahis par la corrup- 
tion qui sévit, dans les. mêmes conditions, parmi 
les classes riches. La supériorité qui les distingue^ 
sous ce rapport, est due à Tinfluence moralisante 
du travail quotidien (33^ III). Le gouvernement 
qui voudrait réglementer la propriété privée en 
vue de propager la vertu, pourrait donc, par 
exceptipn, autoriser les paysans à substituer 
leurs biens. Mais toutes les convenances se 
réunissent pour rejeter cette solution. Il n'est 
plus opportun aujourd'hui de distinguer légale- 
ment les diverses classes de la société- Les légis- 
lateurs les plus ingénieux ne sauraient trouver les 
bases de cette distinction. D'un autre côté, les 
meilleures races , parmi lp?quelles on peut citer 
celles de la France méridionale, se conservent 
très-fermement, depuis vingt-cinq siècles, sous le 
régime de la Liberté testamentaire K II est inutile 
de favoriser l'introduction de la contrainte daps 
ce milieu social , puisque la liberté s'y montre 

1 V Organisation de la famille, § 16 : un paysan français, à fa- 
mi Ile- sotifche, eniiobli pëit cent quahiefs de trâtail et de vertu. 
(Note de 1873.) 



320 LIVRE n — LA PROPRIÉTÉ 

plus féconde encore. Il résulte de ces faits que 
l'on est fondé à interdire les substitutions perpé- 
tuelles à toutes les classes de la société. 

§ XI. L*avantage des substitutions à deux degrés. 

Cependant les mêmes motifs ne repoussent 
pas absolument les substitutions limitées à un 
petit nombre de générations. Les Anglais et les 
Américains du Nord, qui, dans leurs testaments, 
se servent avec le plus de discernement du droit 
de substituer, justifient leur pratique par de so- 
lides raisons. 

Le propriétaire qui, sous le régime de la Liberté 
testamentaire , peut léguer ses biens à un étran- 
ger, semble avoir le droit de les transmettre à un 
fils imprévoyant ou prodigue , avec des restric- 
tions qui empêchent ce dernier de les dissiper. 
Ce but s'impose trop souvent à la sollicitude des 
pères de famille , et , depuis longtemps , il est at- 
teint par les substitutions à un degré. Dans ce sys- 
tème , le premier héritier reçoit seulement l'usu- 
fruit et doit laisser intacte la nue propriété à un 
second héritierdésigné parle testateur. Sans doute 
ce régime d'usufruit est imparfait, en ce sens 
qu'il rend le premier héritier indifférent aux amé- 
liorations qui ne comportent point une augmen- 
tation prochaine du revenu; mais cet inconvé- 
nient est compensé par des avantages évidents. 
Ainsi le fondateur d'une fortune gardera jusqu'au 



CH. 21. — 3* RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 321 

terme de sa vie son ardeur pour le travail, même 
en présence d'enfants dissipateurs, si la loi ne lui 
enlève pas le moyen de conjurer les efîets de leur 
imprévoyance ou de leurs vices. D'un autre côté, 
l'usufruit, quels qu'en soient les défauts, sera 
toujours moins fâcheux que la nue propriété, pen- 
dant ce passage obligé du bien patrimonial entre 
les mains d'une génération vicieuse ou incapable. 
Il ne semble pas même exorbitant de per- 
mettre au père de famille de prévenir les maux 
qu'amènerait l'éventualité de deux générations 
imprévoyantes. On arrive à ce but par les substi- 
tutions à deux degrés. Sous ce régime, le père 
donne l'usufruit de ses biens à un fils, puis à un 
petit -fils, et il réserve la propriété entière à un 
enfant né ou à naître de ce dernier. Selon l'opi- 
nion des législateurs modernes qui ont voulu 
rendre la stabilité aux familles , les substitutions 
maintenues dans ces limites sont un acte intelli- 
gent du père et du propriétaire, tandis qu'éten- 
dues au delà elles deviendraient un empiétement 
sur le droit des générations futures. Les substi- 
tutions à deux degrés avaient été établies en 
France, en 1747, comme correctif d'une liberté 
plus large ; elles sont en vigueur en Angleterre 
et dans plusieurs États de l'Amérique du Nord. 
La tradition nationale et l'exemple des peuples 
prospères et libres s'accordent donc à en conseil- 
ler le rétablissement. 



322 UVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

S XII. LMilMitUtfdn dé la tnàlûmôrtè ôontfôléë par llÊtài. 

Les testameiit§ sont encore soumis, chez ces 
peuples, aune autre restriction. 

Toutes les nations civilisées affectent des biejis 
aux établissements d'utilité publique , §ous le vér 
gime spécial que nous appelons la mainmorte. 
Ces biens proviennent, en général, de dons et dç 
legs, et ils sont gérés à perpétuité par des corpo- 
rations. Les fondations de ce genre donnent une 
satisfaction légitime à certains intérêt^ collectifs 
auxquels on ne saurait pourvoir aussi biePi par 
d'autres combinaisons. 

Le propriétaire qui ne peut trouver un héritier 
capable de posséder et de transiftettra dignement 
la fortune qu'il a créée , çst porté à en fd^e eipd- 
ploi au profit d'une œuvre util^ S( laquelle soq 
nom restera attaché. Il en est de même du père 
de famille qui , ayant , avant sa mort , pourvu au 
bien-être de tous ses enfants, veut concourir plus 
spécialement à la prospérité de sa coinmune , ^ç 
sa province ou de sa patrie. L'opinion encourage 
en tous pays les libéralités de cette nature aciçoi^ 
dées aux œuvres qui seraient moins bien s^cpomr 
plies, à l'aide de l'impôt, par les agents de l'État. 
Elle voit avec faveur que le nom du doi;iatew soit 
désigné à la reconnaissance de la postérité par des 
inscriptions permanentes. Elle approuve même 
que les descendants prennent part , sous le con- 



CH. 21. — 3° RÉGIME : LIBERTÉ TESTAMENTAIRE 323 

trôle des pouvoirs publics , à la gestion dès legs ; 
elle confère ainsi , aux familles d'élite , de vérita- 
bles majorats d'influence morale (54^ II). Parmi 
ces fondatiôûè d'utilité 'publique , les peuples mo- 
dèles placent en première ligne celles q^î ont 
pour objet l'assistance des pauvres , le service du 
culte, f enseigïiement supérieur des sciences, des 
lettres et des arts. 

Les meilleurs établissements voués aui œuvres 
de bien public se sont laissé souvent ehvahir plùr 
des abus. Quand le mal naît ainsi dans lew sein, 
ils sont moins aptes à se réformer qtie ne le sont , 
en pareil cas, les foyers domestiques conseillés par 
lé prêtre. La mainmorte est donc, en principe, in- 
férieure à la propHété libre et individuelle. Elle de- 
vient tin fléau ^and elle est appliquée à des fon- 
dations nuisibles ou administrée par des hôtames 
infidèles au bon esprit des fondateurs. Les 
peuples qui font un usage intelligent de la main- 
morte s'efforcent de conjurer ces inconvénients. 
Chez les Américains du Nord, par exemple, l'État 
interdit les dons et legs de cette nature ayant un 
caractère de captation , ou ceux dont l'utilité so- 
ciale n'est pas suffisamment constatée. Il exerce 
en outre une haute surveillance sur les établisse- 
ments autorisés ; et il s'assure ainsi qu'ils restent 
fidèles à l'esprit de leur institution. 

En France , le régime légal des biens de main- 
morte s'écarte peu de ces sages principes; mais 



324 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

la pratique laisse beaucoup à désirer. La révolu- 
tion, en confisquant ceux de ces biens qui n'a- 
vaient pas pour objet l'assistance des pauvres, a 
détruit l'œuvre des générations précédentes , au 
lieu de remédier à la corruption que l'ancien ré- 
gime avait tolérée. Tous les gouvernements pos- 
térieurs , en subvenant par l'impôt aux frais du 
culte et de l'enseignement supérieur, ont décou- 
ragé les dons et legs qui se dirigeaient autrefois 
vers ces deux services. Ils ont tari, par cette 
intervention inopportune, Tune des meilleures 
sources de la prospérité publique. J'ai déjà si- 
gnalé, en ce qui concerne le culte (15, V), 
l'urgence de la réforme. Je montrerai plus loin 
(47, XVII) qu'elle est également indiquée par la 
pratique des autres peuples, pour les établis- 
sements voués à l'enseignement supérieur des 
sciences, des lettres et des arts. 



CH. 22. — PRINCIPES B£ LA SUCCESSION AB INTESTAT 325 



CHAPITRE 22 



LA LIBERTÉ TESTAMENTAIRE DOIT ÊTRE COMPLÉTÉE PAR UNE COU- 
TUME ab intestat, tendant surtout a fonder la vie privée sur 

LE travail et la VERTU 



§ I. La coutume ab iniealat créée par raction réitérée 

du testament. 



Partout OÙ règne la Liberté testamentaire, 
chaque citoyen élevé par le travail et la vertu aux 
rangs supérieurs de la hiérarchie sociale , pres- 
crit avec un tact sûr le système de transmission 
qui convient le mieux à la nature de sa propriété 
et à la situation de sa famille. Ces exemples, en 
se multipliant , sont devenus la principale règle 
des populations. Ainsi se sont formées les sages 
coutumes qui furent le premier noyau des insti- 
tutions civiles. Ces coutumes inspirèrent pendant 
longtemps les pères de famille dans leurs dispo- 
sitions dernières , et elles devinrent peu à peu la 
règle générale pour les cas où les héritiers n'a- 
vaient point été institués par testament. 



§ II. La loi ab intestat subordonnée, en Angleterre, 

aux coutumes locales. 



Dans les systèmes de gouvernement local ( 52 , 
IX) qui semèrent au moyen âge les germes de 
liberté qu'aucune tyrannie royale ou populaire 

RÉFORME SOCIALE l — iO 



326 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

n'a pu encore détruire, les pouvoirs souverains 
réglèrent le mode d'hérédité seulement pour les 
biens qui étaient affectés à rexercice de l'autorité 
publique *. Pour tous les autres , la transmission, 
commela jouissance, resta un acte purement privé. 
Les contestations que la transmission pouvait 
soulever étaient jugées en famille, avec recours 
aux magistrats locaux, élus parmi les citoyens 
et imbus comme eux de l'esprit de la Cou- 
tume. 

Ces traditions salutaires s'affermissent chez les 
peuples que» l'opinion place au premier rang. 
Ainsi , en Angleterre , la Liberté testamentaire , 
qui règne sans aucune restriction, est, comme 
dans les autres contrées libres ', l'institution la 
plus conforme à l'intérêt des familles. Pour les 
casi où il n'y a pas de testament, une loi (3 et 4 
W"» IV, c. 406) qui a résumé l'usage dominant , 
attribue à l'aîné des enfants mâles la totalité des 
biens immeubles; mais elle n'abroge point les 
autres coutumes locales (54, V) pourvu qu'elles 
ne violent pas la Liberté testamentaire. Les gou- 
vernements pénétrés de respect pour les libertés 
civiles ont tous montré la même réserve. Ils n'ont 
pas cru être en droit d'envahir le domaine de la 
vie privée, même par une loi ab intestat, c'est- 

i L'Organisation de la famille, § 10 : la famille-souche, le fiel 
el les lenures féodales. (Note de 1872.)=: « Voir la pièce VI : 
Caractères généraux de la famille-souche en Catalogne. 



CH. 22- — PREÏCIFIS DI LA SUCCESSIOX AB DCTISTAT 327 

à-dire par une règle applicable au cas où le pro- 
priétaire défunt n'a rien prescrit par testament. 

i m. |«*iiiiiiiixUoift opprcâsiTe de rÉtal ea Fnoice. 

Tous les gouvernements n'ont point gardé ces 
ménagements envers la famille. Depuis 1793, nos 
pouv(»rs souverains ont répudié les institutions 
libres émanées du christianisme ou importées 
par les races du Nord. Revenant aux régimes de 
contrainte, ils ont affiché la prétention de faire 
régner la justice jusque dans la vie intérieure 
des familles. Ils se sont arrogé le pouvoir de pré- 
sider, avec Faide de nombreux agents , à la ré- 
partition des biens. Ils sont entrés chaque jour 
plus avant dans cette voie, en se flattant d'y trou- 
ver un nouveau moyen de domination. Cet exem- 
ple a été imité par quelques législateurs des 
autres contrées. Les plus violents ont rendu 
obligatoire un régime quelconque de succession. 
Les autres ont respecté la Liberté testamentaire ; 
mais , en promulgant une loi ab intestat , ils ont 
créé un moyen presque aussi efficace qu'un mode 
de succession forcée, pour modifier à leur gré les 
hommes et les, institutions. Cette vérité est dé- 
montrée à la fois par l'observation et le raison- 
nement : elle a été peu aperçue jusqu'à présent ; 
elle doit être pourtant classée parmi les principes 
fondamentaux de la science sociale* 



328 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

§ IV. Réaction irrésistible de la loi ab intestat sur le régime 

de succession. 

Lors même qu'il a laissé intacte la liberté des 
testaments , le législateur a toujours eu le pou- 
voir de propager, avec le temps, le régime de 
transmission qu'il préfère. L'observation des so- 
ciétés met hors de doute l'existence de ce cu- 
rieux phénomène ; et la réflexion en fait bientôt 
découvrir les causes. 

Dans une société où prévaut l'ordre moral, 
la principale préoccupation du père de famille, 
écrivant sa dernière volonté, est d'attirer sur son 
nom et sur ses œuvres la reconnaissance de ses 
descendants. Le testateur désire avant tout que 
cette volonté soit acceptée comme un acte de 
justice et d'amour. Sous l'impression de ce sen- 
timent, il doit se rapprocher des prescriptions de 
la loi; celles-ci s'imposent donc, par une vraie 
contrainte morale , comme le critérium du juste 
et du bien. Quel que soit le contraste existant 
d'abord entre la Coutume et une loi nouvelle, 
l'opinion se persuadera, à la longue, que celle- 
ci est l'expression de l'intérêt public. On verra 
ainsi se produire une transformation radicale dans 
les habitudes de transmission. 

Les gouvernements qui ont commis la faute 
d'établir, par une loi ab intestat, un système obli- 
gatoire devront revenir sur leurs pas quand ils 



CH. 22. — PRINCIPES DE LA SUCCESSION AB INTESTAT 329 

voudront rendre aux citoyens la liberté civile. Ils 
ne sauraient alors mieux faire que de laisser aux 
propriétaires la libre disposition de leurs biens 
en renonçant à régler les successions. 

§ V. Exemples des États-Unis et de U France. 

Les États-Unis de T Amérique du Nord nous 
ont offert , pendant le siècle qui vient de s'écou- 
ler, un exemple éclatant de l'influence qu'exerce 
une loi db intestat. Sous l'ancienne organisation 
coloniale, les familles s'inspiraient, dans leurs 
dispositions testamentaires, des coutumes de la 
métropole. En conséquence , elles transmettaient 
généralement aux fils aînés les foyers domes- 
tiques et les ateliers de travail. Après la guerre 
de l'indépendance , la Liberté testamentaire fut 
respectée par tous les États de l'Union ; mais une 
loi ab intestat, promulguée en Virginie contraire- 
ment à l'opinion de Washington *, et adoptée par 
la plupart des autres Etats, substitua, à la coutume 
de l'attribution à l'aîné, le partage égal entre tous 
les enfants. Depuis lors , les testaments imprimè- 
rent peu à peu une direction nouvelle à la trans- 
mission des biens. Une enquête persévérante m'a 

1 Je considère la discussion que ce grand homme soutint, à 
cette occasion, contre Jefferson (dont l'avis prévalut], comme Té- 
Téoement le plus considérable de la révolution américaine. Celle 
opinion, comme je Tai personnellement vériGé, était aussi celle 
de M. Alexis de Tocqueville ; et je regrette qu^il n'ait fait dans 
son ouvrage qu'une allusion indirecte à cet événement. 



330 LIVRE 11 — LA PROPRIÉTÉ 

donné lieu de constater que certaines habitudes 
de transmission intégrale se sont peu à peu modi- 
fiées. Cependant les pères de famille continuent à 
régler par leur testament les détails de la succès-^ 
sion. Grâce à la Liberté testamentaire et à l'abon- 
dance du sol disponible , les villes seules se dé- 
sorganisent. Les foyers et les ateliers ruraux 
échappent généralement à la destruction et tout 
au moins aux procès qu'amène chez nous le 
Partage forcé. 

Notre propre histoire montre également Tin- 
fluence de la loi ab intestat de la révolution. Dans 
le Midi, comme en Normandie, où les Coutumes 
maintenaient la transmission intégrale des foyers, 
nous voyons chaque jour l'esprit et la lettre du 
Code civil faire tomber en désuétude l'empife de 
ces Coutumes et l'antique usage du testament. 

§ VI. Influence fâcheuse des légistes français qui se liguent 
avec l'État pour opprimer la famille. 

Les corps de légistes trouvent en France , de- 
puis des siècles, dans le régime des successions, 
la principale source de leur influence. Au lieu de 

r 

se dévouer, comme en Angleterre et aux Etats- 
Unis, à soutenir la constitution en conservant 
l'équilibre entre la vie publique et la vie privée , 
ils se liguent aved'Élat pour opprimer la famille. 
Favorisés par l'opinion peu judicieuse qui, chez 
nous , leur abandonne , dans les questions de ré- 



CH. 22. — pusons de la scccBSSiœf ab umsTAT 331 

forme, raatorité exercée en Angleterre par les 
familles adomiées aox arts usuels (32, I)) ils 
ne laissent point abroger sans résistance les lois 
qui règlent lliérédité. Ils défendront d'abord le 
système de contrainte; puis, quand la Liberté 
testamentaire sera enfin conquise , ils rédame^ 
ront pour le législateur le droit d'intervenir 
dans les cas où le propriétaire n'a point testé. 
Selon toute probabilité, la France ne reviendra 
pas immédiatement aux coutumes locales. Elle 
devra subir encore une loi générale ab intestat , . 
lors même que l'ère de la réforme sera décidé- 
ment ouverte. Il importe par conséquent de 
mettre en lumière les véritables principes d'une 
telle loi , afin que les maux inhérents à l'usage 
même de tout système réglementaire ne soient 
point aggravés par les vices du règlements 

VII. Les trois conditions principales d'une bonne loi ab inteêtaU 

Le principe de la loi ab intestat doit se déduire 
d'une idée simple et féconde. Le législateur qui 
s'arroge le pouvoir d'organiser la vie privée des 
générations futures , en doit user, sans arrière- 
pensée politique , pour faire régner Tordre et le 
bien-être dans la famille. 

A ce point de vue, la réforme de la loi ab intestat 
serait analogue à celle que recommande, en fait 
de religion, la pratique des États-Unis (12, III). 
Les deux institutions s'emploieraient désormais, 



332 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

non à satisfaire les intérêts variables de l'État, 
mais à pourvoir le mieux possible aux besoins 
permanents de la vie privée. Tout indique néan- 
moins que , dans l'un comme dans l'autre cas , le 
gouvernement , en se préoccupant avant tout de 
l'intérêt des familles, arriverait par la voie la plus 
droite à servir l'intérêt public. 

Le régime de succession qu'il importe de 
propager par la loi ab intestat doit satisfaire à 
trois conditions principales , savoir : assurer la 
prospérité de la famille, c'est-à-dire de l'être 
collectif qui se perpétue d'âge en âge au même 
foyer, dans la situation décrite au Livre suivant ; 
contribuer autant que possible au bonheur indi- 
viduel de ceux qui la constituent ou qui en sortent 
pour fonder au dehors de nouvelles maisons; 
enfin , lier cette prospérité à une forte discipline 
morale qui inculque à la jeunesse l'amour du tra- 
vail et le respect des parents. Indépendamment 
des traits nombreux qui seront successivement 
exposés dans le cours de cet ouvrage, la loi ab in- 
testât doit particulièrement garantir la pratique des 
devoirs suivants : la permanence de l'habitation 
au foyer et du travail à l'atelier; la protection des 
enfants et des femmes; le dévouement envers 
les parents infirmes ; l'assistance affectueuse des 
malades et des mourants; la piété envers la mé- 
moire des ancêtres. 



CH. 22. — rœtarïïs m la scgcessiox ab cmESTAT 333 



S YHI. laipefteefloas «es lois 4e tmeeew^om em Angleterre 

ÉtaU-Cals. 



Les Ao^o-Saxons des deux hémisphères n'ont 
point réussi à renfiir tontes ces conditions. Leurs 
lois ou leurs contâmes ab intestat annulent en 
parfie les avantages qu'ils pourraient obtenir de 
la Liberté testamentaire. 

Aux États-Unis , le régime du libre partage est 
exempt de beaucoup de maux qu'engendre notre 
Partage forcé. Cependant il n'est pas étranger à 
l'ébranlement qui a lieu au sein de la société 
américaine (12, IV). Chez les Anglais se voient, 
selon les lieux, trois coutumes principales (54, 
V et YI). La plus répandue transmet intégrale- 
ment les biens immeubles à l'aîné des fils. Elle 
amène plusieurs désordres propres à la Conser- 
vation forcée, et notamment l'attribution éven- 
tuelle de la richesse à un hériter incapable ou in- 
digne. Ce régime, comme je l'expliquerai en son 
lieu (54, X), produit en outre l'isolement des vieux 
parents, conséquence qui n'était point habituelle 
en France sous le droit d'aînesse (30, VIII). 

Chez les uns et les autres, à la vérité , les pères 
intelligents réagissent, comme je l'ai dit ci-dessus, 
par le testament contre l'esprit de la loi ou de 
la Coutume, et préviennent en partie ces incon- 
vénients. Ils ont toutefois à garder des ménage- 
ments ; car ces sortes de mesures ont toujours 



334 LIVOB II — LA PROPRIÉTÉ 

un caractère rigoureux à Tégard des personnes. 
Quelques pères de fatnlUë n'ont pas la feftneté 
nécessaire pour s'écarter de la voie tracée par la 
loi; et la contrainte morale qu'ils subissent de- 
vient plus lourde à mesure qua le régime légal 
est plus généralement acceptée 

Dans les deux cas , le mal provient surtout de 
ce que la loi ou la coutume des Angld-^ Saxons 
institue les héritiers sans tenir compte dfe l'orga- 
nisation donnée à l'atelier de la famille. Cetécueil 
est heureusement évité dans une multitude de 
coutumes qui constituent à mes yeux la principale 
force du continent européen. 



§ IX* Le meilleur mode de transmission, ou la Coutume 

des familles -souches. 



Le mode de transmission que l'expérience si- 
gnale comme l'organisation sociale par excel- 
lence , que la Coutume doit maintenir et que la 
loi ab intestat doit recommander^ est celui que 
pratiquent les millions de familles -souches euro- 
péennes dont la description sera faite au Livre 
suivant. Il se propage spontanément dans le nord, 
le centre, le midi et l'occident de l'Europe, quand 
la loi n'y fait point obstacle. Il se répand parmi 
les populations où l'esprit de sociabilité s'est dé- 
veloppé dans de justes limites. Sous ce régime on 
conjure à la fois l'exagération de la communauté 
qui, en Russie, groupe tous les jeunes époux sous 



CH. 22. — PRINCIPES DE LA SUCCESSION AB INTESTAT 335 

Tautorité des vieux parents, et Texagération de 
rindividualisme quij en Angleterre et aux Étata* 
Unis, isole tous les ménages. Il est conservé avec 
prédilection par les proprétaires ruraux cultivant 
leurs propres domaines , par les manufacturiers 
et par les commerçants. Il résiste même long- 
temps à la contrainte qu'exercent parfois les 
gouvernements sous l'influence de quelque préoc- 
cupation politique. C'est ainsi que, dans nos 
provinces du Midi \ des familles de toute con- 
dition ont adopté , depuis un temps immémorial, 
un des plus admirables types de ce système de 
succession. Elles ont réussi jusqu'à présent, grâce 
au dévouement de chacun de leurs membres ^ à 
repousser l'invasion du Partage forcé. Cette ré^ 
sistance à des innovations funestes peut être 
également observée sur le versant espagnol des 
Pyrénées. Le régime des familles-souches se per- 
pétue d'ailleurs, sans avoir été jamais combattu 
par la loi, chez les races fécondes de paysans que 
j'ai étudiées sous toutes les régions du continent 
européen. Il est pratiqué dans ces mêmes régions 
par beaucoup de grands propriétaires , incorpo- 
rés au sol qu'ils cultivent avec leurs domestiques 
et leurs tenanciers. 

1 Les Ouvriers européens, p. 217, note (B). — U Organisation 
de la famille, liv. IL II existe aussi, dans la république d'An- 
dorre^ tributaire de la France ^ une excellente coutume deti'ans- 
mission intégrale exclusivement créée, sans ihtervention de Tâu- 
torité, par Tusage réitéré du testament. (Noie de 1872.) 



336 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

Ces familles-souches obéissent à des coutumes 
qui , dans leur variété apparente , dérivent toutes 
des mêmes principes. 

Ces coutumes se résument dans quelques traits 
fort simples. Le père de famille marie et garde 
au foyer domestique, en l'associant à ses travaux, 
celui de ses enfants qu'il juge le plus capable de 
continuer son œuvre. Il emploie tous les produits 
du travail commun, soit à établir au dehors, en 
les dotant selon les traditions et les ressources de 
la famille , les enfants qui veulent fonder de nou- 
velles maisons , soit à constituer un pécule à ceux 
qui préfèrent garder le célibat et rester dans l'ha- 
bitation paternelle. Enfin, lorsque tous les frères 
et sœurs de l'héritier-associé ont été ainsi pourvus, 
ce dernier demeure seul propriétaire * du foyer 



1 C^est précisément rorganisation sociale que Tillustre Portalis 
recommandait en 1803, lorsquUl essayait sans succès de faire pré 
valoir au conseil d'État, dans la discussion du Code civil, le prin- 
cipe de la Liberté testamentaire sur celui du Partage forcé. 

« Il n'est donc pas question, disait cet homme d^Ëtat, d^exami- 
« ner ce qui est le plus conforme au droit naturel, mais ce qui 
« est le plus utile à la société. Sous ce point de vue, le droit de 
,<i disposer est, dans la main du père , non , comme on Ta dit, un 
« moyen entièrement pénal, mais aussi un moyen de récompense. 
« Il place les enfants entre Pespérance et la crainte, c'est-à-dire 
« entre les sentiments par lesquels on conduit les hommes bien 
« plus sûrement que par des raisonnements métaphysiques. Le 
« droit de disposer est encore un droit d'arbitrage par lequel le 
« père répartit son bien entre ses enfants, proportionnellement 
« à leurs besoins. Et il faut remarquer que ce droit est avanta- 
« geux à la société; car le père y en donnant moins aux enfants 
« engagés dans une profession lucrative , réserve une plus forte 



CB. 22. — FMSCIFES DE Là SCXXZSSI05 JLB IKTKStAt 5S7 

domestique, de Falelier du travail, des dientèle^ 
des capitaux et des autres biens qui se rattachent 
au labeur quotidien. Sous le régime de fécondité 
lié indissolublement à cette organisation de la 6t^ 
mille , il arrive en général qu'au moment où Ton 
vient de doter le plus jeune enfant d'une génént-^ 
tion, on doit penser déjà à consacrer les pro- 
duits du travail commun aux dots des aînés de la 
génération suivante (30, V). Il y a donc harmonie 
entre la constitution de la famille - souche et les 
lois naturelles par lesquelles Dieu a réglé la muU 
tiplication de l'espèce humaine. Je prouverai 
également que ce système de transmission remplit 
tous les conditions du programme indiqué ci« 
dessus. Je montrerai enfin qu'il donne satisfiaic- 
tion à tous les intérêts de la société, de la 
famille et de l'individu. 

« part à ceux que leurs talents appellent à des fonoUont utile» è 
« rÉtat , inutiles à leur fortune. 

« Là où le père est législateur dans sa famille , la aociëU te 
« trouve déchargée d'une partie de cette sollicitude. Qu^on ne 
41 dise pas que c'est là un droit aristocratique. Il e»t tellement 
o fondé sur la raison, que c'est dans les classes inférieures que le 
« pouvoir du père est le plus nécessaire. Un laboureur, par 
« exemple, a eu d'abord un fils, qui, se trouvant le premier 
u élevé, est devenu le compagnon de ses travaux. Les enfanta net 
« depuis, étant moins nécessaires au père, se sont répandus dana 
<i les villes et y ont poussé leur fortune. Lorsque le père mourra, 
<i sera-t-il juste que l'aîné partage également le champ amélioré 
« par ses labeurs avec des frères qui déjà sont plus riches que 
« lui? » 



338 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

§ X. L'inégalité des sexes, trait dominant de la Coutume. 

Dans les excellentes coutumes qui i^égissent 
encore les paysans français et espagnole des 
Pyrénées j Théritier-associé est institué saris dis- 
tinction de sexe*. Les pères de fàtnille de cette 
région trouvent de grands avantages à attribuer 
leur domaine rural à la fille aînée, mariée dans la 
maison; mais il n'en faudrait pas conduire que la 
loi ab intestat, prise dans son ensemble , doive 
placer lés deux sexes sur le pied d'égalité. Loin de 
là, les considérations présentées dans le Livre 
suivant , sur la condition normale des femmes , 
confirment la sagesse des coutumes qui leur font 
une part réduite dans l'héritage^ en présence d'un 
héritier mâle du même degré. Il est évident, par 
exemple, que la qualité d'héritier^ assodié appar- 
tient naturellement aux enfants mâles dans les 
maisons-souches qui se dévouent aux travaux de 
l'armée, de la magistrature et de l'administration 
t)ublique. 

Comme les écrivains qui, dans ces derniers 
temps, ont le plus vivement réclamé en toutes 
choses l'égalité pour les deux sexes ^ j'admets que 
la loi et les mœurs doivent, autant que possible , 



1 Aujourd'hui eticore, dans uûe localité qtie j'ai décrite > le 
mari de l'héritière -associée ( ayrété) reçoit toujours le nom de la 
famille où il est admis. L'Organisation de la famille, liv. II. 

(Note de 1872.) 



CH. — 22. PRINCIPES DE LA SUCCESSION AB INTESTAT 339 

relever la condition des femmes. J'inclinais même 
à penser, au début de mes travaux, que l'égalité 
dans la succession était commandée par la justice. 
Toutefois, avant de m' arrêter à cette opinion, j'ai 
dû , selon la méthode , faire de longues enquêtes 
chez les peuples qui font aux femmes la situation 
la plus heureuse et la plus digne. Or ces enquêtes 
ont toutes justifié la conclusion opposée. De plus, 
en consultant spécialement les femmes éminentes 
de chaque contrée, j'ai toujours reconnu que, 
dans leur pensée, les principales sources du 
bonheur de la femme découlent précisément de 
l'inégalité judicieusement maintenue entre les 
deux sexes par les mœurs et les institutions. 
Tantôt) comme dans le cas de la séduction, cette 
inégalité semble être organisée au détriment de 
l'homme (26, XIV); tantôt, comme dans le cas de 
l'héritage, elle semble l'être au détriment de la 
femme. Mais, sous cette apparence d'injustice, on 
aperçoit bientôt un principe supérieur d'équité 
qui satisfait les deux intérêts que Dieu , par une 
de ses faveurs insignes , a rendu à la fois divers 
et inséparables. 

Le véritable besoin de la femme, après la mort 
des parents, n'est pas de jouir de l'indépendance 
que peut donner la propriété personnelle , mais 
bien d'être aimée et protégée. Il importe à la 
femme d'être exemptée, autant que possible, des 
épreuves de la vie , d'abord par la ôollicitude des 



340 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

frères, puis par celle du mari. Les frères doivent 
hériter des foyers et des ateliers; mais, alors même 
que l'héritage aurait fait complètement défaut, 
ils ont à continuer l'œuvre d'amour et de protec- 
tion des parents. Ils doivent, autant que leurs 
ressources le permettent, subvenir aux besoins 
de leurs sœurs et les marier selon leurs vœux, 
en leur fournissant un trousseau et un pécule 
convenables. Dans le système des familles-sou- 
ches, c'est sur l'héritier-associé que retombent 
spécialement ces charges de protection et d'as- 
sistance. 

Chez les peuples où règne la liberté des dona- 
tions et des testaments, les dots et les douaires sont 
l'objet des conventions les plus diverses. La cou- 
tume la plus favorable aux femmes confère au 
mari la gestion de tous les biens. En l'absence 
d'une stipulation expresse , elle confond les ap- 
ports de l'épouse avec le bien de la communauté. 
Enfin elle accorde à la veuve jusqu'à la fin de sa 
vie l'usufruit de ce bien, à la charge de continuer 
les traditions du père de famille. La jouissance de 
l'usufruit cesse pour la veuve qui contracte un 
nouveau mariage; et la propriété complète du 
bien est alors dévolue à l'héritier-associé. 

On ne saurait trop condamner les usages qui , 
en attribuant directement le bien de famille aux 
enfants, entraînent la déchéance sociale de la 
mère de famille devenue veuve. Nos paysans du 



CH. 22. — PRINCIPES DE LA SUCCESSION ÀB INTESTAT 341 

Continent * qui laissent à la veuve le gouverne- 
ment du foyer domestique, montrent donc , en ce 
qui touche les droits de la femme , un sentiment 
plus juste et plus délicat que les Anglo - Saxons 
qui l'excluent de ce foyer, en la réduisant à un 
douaire rigoureusement stipulé. 

Lorsqu'il n'existe point d'héritiers mâles , l'hé- 
ritage passe à l'héritière -associée. Celle-ci est 
tenue de remplir envers ses sœurs, avec le 
concours de son mari, les mêmes devoirs de 
protection et d'assistance que les traditions de 
famille imposent aux parents et aux frères. 

§ XI. Transmission simultanée du travail et de la vertu, 
vrai principe de la Coutume. 

Ces coutumes, lentement élaborées par d'in- 
nombrables générations * vouées à un labeur 
assidu, concernent seulement les biens liés à la 
profession et à la vie intime des familles-souches. 
Elles ne s'appliquent point au foyer domestique 
de ces familles instables (24, IV) qui ne gardent 
près d'elles aucun de leurs enfants adultes. Elles 
ne prévoient rien non plus pour les biens appro- 
priés aux convenances des familles oisives qui 

^ On trouvera, dans la Pièce VI, la belle formule testamentaire 
dont Tusage réitéré entretient, en Catalogne, la coulume qui at- 
tribue à la veuve Tusufruit du bien de famille, à la condition de 
vivre en communauté avec Théritier-associé, et de doter succes- 
sivement les autres enfants. ::zz 2 L'Organnalion de la familie, 
§9. (Note de 1872.) 



342 LIVRE II — LA PROPRIÉTB 

touchent leur revenu sans même apercevoir le 
travail qui le produit. Les foyers et les biens de 
cette seconde catégorie ne peuvent évidemment 
assurer, chez ceux qui les possèdent, la trans- 
mission simultanée du travail et de la vertu. La 
tradition européenne et le principe établi au dé- 
but de ce chapitre ne conseillent donc point 
de favoriser la transmission intégrale de cette 
sorte de biens. La loi par conséquent doit les 
partager également entre tous les enfants, quand 
par testament le père n'a point prescrit une autre 
distribution. Sous ce second régime, comme dans 
le système du Code civil français, le partage égal 
des biens serait la règle dans tous les cas où le 
père n'aurait pas clairement désigné son héri- 
tier, en le mariant dans l'habitation de famille et 
en l'associant à son travail. 

Le classement des biens en deux catégories , 
caractérisées, l'unepar la transmission intégrale 
à l'héritier -associé, l'autre par le partage égal 
entre tous les enfants, n'est pas seulement indiqué 
par la pratique des races les plus laborieuses et 
les plus morales du Continent : il constitue de- 
puis longtemps le trait principal de la coutume 
anglaise ( 54, V). Mais la distinction fondée sur les 
rapports qui lient la famille à l'atelier dans les 
arts usuels se montre plus féconde sur le Conti- 
nent que n'est, chez les Anglais, la distinction 
tirée de la nature des immeubles et des meubles. 



CH. 22. — PRINCIPES DE LA SUCCESSION AB INTESTAT 343 
§ XII. Diversité des coutumes locales justifiée par Fenquéte. 

Sans doute on ne définit pas sans difficulté, 
dans les termes précis que réclame une loi ah 
intestat, la nature des biens intégralement trans- 
mis depuis un temps immémorial par les fa- 
milles - souches du Cîontinent. Nos jurisconsultes 
du nord de la France hésiteront d'abord à for- 
muler le régime que pratiquent deux millions de 
pères de famille espagnols, italiens j français, 
suisses, allemands ou Scandinaves. C'est précisé- 
ment cette difficulté qui m'explique pourquoi, 
chez les peuples libres , la succession ab intestat 
appartient au domaine de la Coutume plus qu'à 
celui de la loi. Cependant, si l'on persiste à rat- 
tacher cette matière au système des codes, 
l'obstacle ne serait pas insurmontable. L'opinion 
publique , quand elle comprendra enfin la néces- 
sité d'une réforme, aura pour auxiliaires* nos 
magistrats du Midi qui ont conservé , pour leurs 
propres biens , les habitudes de transmission in- 
tégrale. 

Le nouveau régime de succession , comme les 

1 Je me suis assuré de ce fait en essayant de définir les biens 
des familles -souches, avec le concours de savants jurisconsultes 
du Midi ayant un sentiment très-vif des faits et des principes que 
je signale dans ce chapitre. Je dois même à l'un d'eux, grand pro- 
priétaire foncier, aujourd'hui président d'une Cour impériale, 
l'ébauche d'une loi ab inieslat conforme aux vues que je viens 
d'exposer. 



344 LIVRE II — LÀ PROPRIÉTÉ 

autres réformes , sortira surtout d'une enquête * 
dans laquelle on entendra de préférence les familles 
vouées à Tagriculture et aux autres arts usuels. 
En donnant pour base à la loi ab intestat ce genre 
d'informations, on pourvoira sûrement aux besoins 
fondamentaux de la vie privée et de la vie publique. 
Pour atteindre ce double but, on devra rechercher 
avec soin les convenances propres aux chefs de 
famille des classes dirigeantes. Ceux-ci partagent 
en général leur temps entre un domaine rural , 
siège de leur principal établissement , et le chef- 
lieu de la province ou de l'État pour y exercer les 
hautes fonctions de la magistrature, de l'armée, 
de l'administration et de la politique. 

En rédigeant une loi ab intestat pour une grande 
nation qui a abrogé ses coutumes , il faut se gar- 
der, autant que possible, d'imposer une règle 
uniforme à des provinces où le sol , le climat et la 

1 Une enquête à ce sujet serait surtout utile pour dissiper les 
erreurs qui régnent en France sur les principes et les résultats 
de notre régime de succession. Mais, pour être réellement fruc- 
tueuse, elle devrait faire appel aux agriculteurs, aux manufactu- 
riers et aux négociants plutôt qu^aux jurisconsultes du Nord, qu'on 
a trop exclusivement consultés jusqu'à ce jour en cette matière. 
A Tappui de cette assertion, je puis déjà citer une déposition faite 
dans Tenquête ouverte en 1859 par le conseil d'État sur les com- 
merces du blé, de la farine et du pain. Mon ami Albert de Saint- 
Léger, mis en demeure de s'expliquer sur les causes de l'insuf- 
fisance actuelle de nos réserves de blé, a prouvé que cette la- 
cune de notre organisation agricole se lie intimement aux vices qui 
se sont introduits chez nous dans la transmission des propriétés 
rurales. {Enquête sur la boulangerie parisienne, etc., p. 675,1 vol. 
in-4o, 1859.) 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 345 

population offrent beaucoup de diversité. Le légis- 
lateur évitera cet écueil en introduisant seulement 
dans la loi les principes généraux que je viens 
d'indiquer, et en laissant le soin des détails aux 
conseils de famille et aux magistrats locaux. 
Chaque citoyen , de son côté , a le devoir de con- 
tribuer, autant qu'il dépend de lui , à la restaura- 
tion de coutumes conformes aux besoins de la 
localité. Il reste donc soumis à Tobligation morale 
de régler 'par testament les moindres particulari- 
tés de son héritage , en ayant égard à la natiu^e 
de sa propriété , aux exigences de sa profession 
et aux légitimes intérêts des personnes qui lui 
survivent. 



CHAPITRE 23 

APERÇU DES RÉGIMES DE SUCCESSION PRATIQUÉS EN FRANCE 

A DIVERSES EPOQUES 

§ I. La diversité des anciennes coutumes locales. 

Je dois appuyer les conclusions de ce Livre sur 
un aperçu rapide des lois et des coutumes qui 
ont anciennement régné dans notre pays. J'insis- 
terai surtout sur les vicissitudes qu'ont subies, 
depuis 1789, nos lois d'héritage. 

Les trois régimes de succession ont été prati- 
qués dans les pays qui forment la France actuelle. 



346 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

Ainsi , dès Tépoque de la domination romaine , la 
Liberté testamentaire, sous les conditions propres 
à la législation de Tempire, était en vigueur dans 
les provinces méridionales qu'on a souvent dési- 
gnées plus tard sous le nom de pays de droit écrit. 
Les historiens des races qui peuplaient alors les 
provinces du Nord* et les îles Britanniques s'accor- 
dent à penser que le partage égal des biens entre 
les fils était en usage dans ces contrées ; la coutume 
dite Gavelkind en offre même encore, dans le 
comté de Kent, un dernier vestige. Mais, dans le 
Nord comme dans le Midi, il existait déjà des 
habitudes de transmission intégrale dont on re- 
trouve journellement la trace ^ 

Cette organisation de la propriété prit bientôt 
une grande extension, à la faveur du système 
féodal qui propagea parmi les classes prépondé- 
rantes de la nation la coutume du droit d'aînesse. 
Dans plusieurs provinces du Nord, en Normandie, 
en Bretagne, en Poitou et en Berri, toutes les 
classes s'approprièrent, à l'aide des testaments, 
la transmission intégrale des biens et en firent peu 
à peu la coutume locale. Les avantages en étaient 

1 U Organisation de la famille, § 5 et 6. (Note de 1872.) = 
2 Voir, par exemple, sur le droit de succession du plus jeune fils, 
le Coutumier général de Richebourg, in-folio, 1724, t. IV, pp. 408, 
410 et 413 ;— Edouard Laboulaye, Recherches sur la condition des 
femmes, 1 vol. in-8°; Paris, 1843, p. 358; — Eugène Gordier, le 
Droit de famille aux Pyrénées; Paris, 1839 ; -r- F. Le Play, une 
Famille- souche du Lavedan, en 1856. Voir l'Orgc^nisation de la 
famille, liv. IL (Note de 1872.) 



CH. 23. — HlSTOmS DK XOS RÉGIMES DE STCCESSIO!! 347 

fort appréciés par la classe la plus nombreuse , 
c'est-à-dire par les paysans adonnés à l'élevage 
des bestiaux, propriétaires de domaines à clôtures 
vives , avec habitation centrale (34, VI). 

Dans les provinces méridionales, ces habitudes 
s'étaient répandues , par l'usage réitéré du testa- 
ment, chez les grands comme chez les petits 
propriétaires , sous l'influence des mêmes conve- 
nances agricoles. Enfin, par des causes analogues 
à celles qui agissent encore aujourd'hui en Rus- 
sie *, les seigneurs avaient fait passer çà et là dans 
les usages locaux le principe de la transmission 
intégrale , pour certaines classes de possesseurs 
de fiefs, de paysans propriétaires et de tenanciers. 
Us attribuaient la propriété , ou la tenure , tantôt 
à Faîne , au second ou au plus jeune fils ; tantôt , 
dans le Bas -Nivernais, par exemple, à des com- 
munautés d'agriculteurs *. 

Plusieurs coutumes du centre , de l'est et du 
nord de la France conféraient, au contraire, à tous 
les enfants le droit à l'héritage, en laissant peu de 
latitude à la volonté du père de famille. Tel était 
le cas habituel dans les villes où les biens se 
composaient de maisons et de valeurs mobilières. 
Il en était de même dans les banlieues urbaines et 
dans les régions agricoles , telles que la Cham- 
pagne, où les terres, formant de vastes plaines 

* Les Ouvriers européens, p. 77. :::= * Ibidem ^ pi 247. 



348 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

dépourvues de plantations et de clôtures (34, XIV), 
opposaient moins d'obstacles à un morcellement 
indéfini. 

On remarquait d'ailleurs toutes les transitions 
imaginables , entre les deux termes extrêmes de 
la Liberté testamentaire et du Partage forcé. Dans 
le Berri, le propriétaire disposait de tous ses biens; 
dans les provinces du Midi, des trois quarts où de 
la moitié; en Bourgogne, des deux tiers. Ailleurs 
la portion disponible se réduisait au tiers et au 
quart. Certaines coutumes, celles de Paris et d'Or- 
léans par exemple, distinguaient les biens pa- 
trimoniaux des biens acquis: ordinairement le 
propriétaire pouvait disposer librement des se- 
conds , et seulement d'une portion des premiers 
réduite parfois au cinquième. 

Ces régimes variaient encore selon les règles 
en usage pour les donations entre -vifs : ainsi, 
les uns ne posaient point de limites au droit de 
donation, tandis que d'autres le restreignaient 
à ce point que la moindre dot constituée à un fils 
devait être rapportée à la mort des parents, alors 
même que le fils ainsi pourvu aurait d'avance re- 
noncé à la succession. 

Mais ce qui a toujours caractérisé chez nous les 
régimes de succession formés sous l'empire des 
coutumes locales, c'est leur extrême diversité. A 
ce caractère est venu souvent se joindre la mobilité 
en chaque lieu , lorsque les légistes eurent trans- 



CH. 23. — HISTOIRI DE liOS RÉGIMES DE SUCCESSION 349 

fermé les coutumes en lois écrites. Chacun pourra 
se renseigner à ce sujet, comme je Tai fait moi- 
même y en constatant, pour les dix dernières gé- 
nérations, les systèmes de transmission suivis par 
certaines familles provinciales. Sous ce rapport, 
il est vrai de dire que les archives des notaires 
conservent les principaux éléments de l'histoire 
sociale de notre pays. Cette coordination métho- 
dique des donations , des contrats de mariage , 
des ventes et des testan\ents fournira le moyen le 
plus sûr de comparer les nombreux régimes 
propres aux quatre derniers siècles*. Ces études 
montrent que la pratique des familles ajoutait 
beaucoup à la diversité des coutumes de chaque 
province. 

S II. Fécondité des coutumes au moyen âge. 

A partir du moyen âge , les familles les plus 
intelligentes firent généralement usage du tes- 
tament pour fonder les coutumes d'aînesse et 
maintenir leurs établissements ruraux. D'abord 
adonnées exclusivement à la guerre , ces familles 
s'appliquèrent peu à peu à l'agriculture, et elles 
finirent par y trouver, avec la richesse, une 
source nouvelle de considération. Au xv« et au 



1 Ces sortes de documents étaient parfois résumés dans des 
archives, et, par exemple, dans les registres que nos vieilles fa- 
milles de Provence nommaient Livres de raison. Voir les ouvrages 
cités, ch. VI, § V. (Note de 1873.) 

10» 



350 LIVRE II — LK PROPRIÉTÉ 

XVI* siècle , tous ces efforts individuels aboutirent 
à une admirable organisation sociale. Il en ré- 
sulta une prospérité agricole dont les paléogra- 
phes et les agronomes de notre temps découvrent 
avec étonnement^ les traces cachées par plusieurs 
siècles de décadence. 

Sous ces influences s'élevèrent lentement beau- 
coup de familles longtemps obscures qui, après 
avoir jeté leurs racines dans le sol, donnèrent 
enfin à Tarmée, à la magistrature et à l'Église une 
suite non interrompue de rejetons célèbres*. Seu- 

* Voir, par exemple, Tintéressante notice de M. LaUier, ayant 
pour titre : Du Revenu de la propriété foncière aux environs de 
SenSy depu%9 lexvi* siècle, — Sens, 1859, une brochure in-8». zm 
2 Cette élévation lente de certaines familles qui ont répandu, pen- 
dant longtemps, de Téclat sur notre histoire, se trouve parfaite- 
ment signalée dans le passage suivant pour une famille rurale 
féconde en magistrats, ei^prélats et en écrivains : « Ces Bissy 
« s'appellent Thiard, sont de Bourgogne, ont été petits juges, 
« puis conseillers aux présidiaux du Mâconnois et du Charolois, 
« devinrent lieutenants généraux de ces petites juridictions, 
« acquirent Bissy qui n'étoit rien, dont peu à peu ils firent une 
« petite terre, et l'accrurent après que leur petite fortune les eut 
<f portés dans les parlements de Dijon et de Dôle, où ils furent con« 
« seill^rs, puis présidents, et ont eu enfin un premier président 
« en celui dCiDôle. Leur belle date est leur Pontus Thiard, né à 
« BÎBsy en 1521, qui se rendit célèbre par les lettres, et dont le 
<i père étoit lieutenant général de ces justices subalternes aux 
« bailliages du Mâconnois et du Charolois. C'étoit au temps où les 
« savants ranimés par François I»' brilloient. Celui-ci étoit le pre- 
« mier poëte latin de son temps, et en commerce avec tous les 
« illustres. Cela lui valut Tévêché de Chalon-sur-Saône, qu'il fit 
« passer à son neveu. Ce premier président du parlement de 
« Dôle, dont les enfants quittèrent la robe, étoit le grand-père da 
« vieux Bissy, père du cardinal. » (Mémoires du duc de Saint" 
Simon, t. Xll, p. 73; Paris, 1857, in-S».) 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 351 

lement, à mesure qu'elles se rapprochaient des 
temps modernes, ces familles - souches compre- 
naient de plus en plus la nécessité de recourir aux 
testaments pour rester au niveau qu'elles avaient 
atteint, pour conserver l'établissement rural ^ 
source de leur puissance et de leur fécondité , et 
surtout pour soutenir au dehors leurs hommes de 
guerre, leurs clercs et leurs magistrats. 

§ III. Désorganisation des coutumes à partir de la Renaissance. 

Cette organisation , qui s'est maintenue en An- 
gleterre jusqu'à présent, en s'appuyant chaque 
jour davantage sur la Liberté testamentaire, fut, 
en France, faussée puis détruite par Louis XIV et 
ses successeurs. La noblesse riche, fixée à la cour, 
perdit toute valeur personnelle et toute prépon- 
dérance, en quittant , pour des fonctions serviles, 
le travail des champs et le patronage rural. La 
noblesse de fortune moyenne mit elle -môme son 
ambition à venir, de loin en loin, admirer les 
splendeurs de Versailles, et à dissiper dans l'oisi- 
veté le temps et les ressources que lui laissaient 
les devoirs militaires. Mais les mauvaises mœurs 
propagées par la philosophie matérialiste du 
xviir siècle dégradèrent encore plus les esprits. 
Elles exercèrent une action fâcheuse sur le régime 
des successions , en faisant oublier les vertus qui 
inspirent les bons testaments (21 , II). 

D'autres causes, appartenant plus spécialement 



352 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

à Tordre économique , contribuèrent encore à 
modifier les habitudes de transmission intégrale. 
Les familles abandonnèrent peu à peu leurs an- 
ciennes traditions de travail et de simplicité. Ne 
voulant plus demander à l'épargne la dot des filles 
et des cadets , elles durent , en général , la consti- 
tuer à l'aide de domaines successivement déta- 
chés du patrimoine. Ces sacrifices, auxquels 
n'auraient pu se résoudre les hommes du xvi® siè- 
cle , touchaient peu des dissipateurs adonnés à de 
futiles plaisirs*, des joueurs habitués à risquer 
leur fortune sur une carte , ou des propriétaires 
éloignés de la vie rurale. C'est ainsi que vers la 
fin du XVIII® siècle, beaucoup de familles ap- 
pauvries croyaient avoir rempli leur devoir en- 
vers elles - mêmes et envers la patrie , en faisant 
admettre au couvent leurs cadets et leurs filles , et 
en assurant à l'aîné le manoir avec les maigres 
dépendances connues sous le nom de vol du cha- 
pon. Les anciennes habitudes de transmission 
intégrale se maintenaient encore, avec les bonnes 

1 <i La comtesse de Fiesque... avoit passé sa vie daDs le plus 
« frivole du grand monde. Elle n'avoit presque rien, parce qu'elle 
« avoit tout fricassé ou laissé piller à ses gens d'affaires ; tout 
« au commencement de ces magnifiques glaces , alors rares et 
<i fort chères, elle en acheta un parfaitement beau miroir. Eh! 
« comtesse, lui dirent ses amis, où avez -vous pris cela ? — J'a- 
« vois, dit-elle, une méchante terre, et qui ne me rapportoit que 
« du blé; je Pai vendue, et j'en ai eu ce miroir. Est-ce que je 
« n'ai pas fait merveilles? » (Mémoires du duc de SainlSimon, 
t. U, p. 321.) 



CB. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 353 

mœurs et les testaments , dans beaucoup de fa- 
milles provinciales ; mais la conservation partielle 
de ces vertus d'un autre temps ne pouvait con- 
tre -balancer l'impression produite à Paris, foyer 
de l'opinion publique , par le spectacle d'une no- 
blesse oisive et d'une cour corrompue. 

Les propriétaires résidants avaient d'ailleurs 
été privés de toute influence , même dans le gou- 
vernement local. Cette funeste révolution , com- 
mencée sous l'administration de Richelieu et de 
Mazarin, fut accomplie sous le règne de LouisXIV, 
secondé par l'impitoyable zèle de Colbert*. Les 
exemples de vertu, de bon sens et de patriotisme 
donnés par la petite noblesse provinciale dans les 
assemblées locales qui précédèrent les états gé- 
néraux de 1789, ne purent donc prévaloir contre 
la direction imprimée par les classes urbaines à 
la révolution. 

Dès le milieu du xvni' siècle , le gouvernement 
lui-même commença à ressentir le contre -coup 
de ces idées , et à restreindre la transmission in- 
tégrale des biens dans les familles. L'ordonnance 
de 1747 réduisit judicieusement à deux degrés 
l'usage des substitutions. En même temps, par 
une exagération regrettable , les tribunaux se 
montrèrent de plus en plus enclins à accueillir 

1 Voir les tristes détails de Parrestation , du procès et du âup- 
plice du marquis de Bonnesson. ( Lettres de Colbert^ du 17 août 
au 28 septembre 1659.) 



354 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

les plaintes dUnofficiosiié formées par les héri- 
tiers mécontents, et à remplacer parleurs propres 
décisions les testaments des pères de famille. 
Mais, après les événements de 1791, cette pro- 
pension, stimulée par l'esprit de nouveauté , puis 
aggravée par les passions révolutionnaires, jeta 
bientôt notre régime de succession en dehors des 
traditions établies sur notre territoire. Un précis 
sommaire des lois de la révolution et des chan- 
gements qui y ont été apportés, sous des inspira- 
tions contradictoires, par le Consulat, l'Empire 
et les régimes postérieurs , démontrera , sans le 
secours d'aucune discussion , combien ces efforts 
ont été vains et incohérents. 

§ kV. La révolution et le règne absolu du Partage lorcé. 

Lp décret* du 15 mars 1790, portant suppres- 
sion des droits féodaux, ne prescrit rien au su- 
jet des successions ; mais un décret postérieur 
fait remontpr à cette date l'effet de diverses modi- 
fications introduites dans le régime des biens et 
des personnes de la noblesse. 

Le décret du 8 avril 1791 , ne touchant pas aux 
dispositions testamentaires, et réglant seulement 
la succession ab intestat, pose en principe l'éga- 
}ité absolue des héritiers placés au même de- 

i Les actes de rautorité désignés sous le nom de décrets pen- 
; dant la révolution ont le même caractère et les mêmes elîets que 
ceux désignés aujourd'hui sous le nom de lois. 



CH. 23. — HISTOIBI DB NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 355 

gré par ordre de naissance. Il détruit en consé- 
quence toutes les distinctions établies jusque -là, 
par les coutumes locales, entre les aines et les 
puînés , les garçons et les filles , les immeubles et 
les meubles , les biens patrimoniaux et les biens 
acquis. 

Le décret du 14 novembre 1792 , exagérant la 
réforme accomplie par l'ordonnance de 1747 , dit 
qu'à l'avenir les substitutions seront absolument 
interdites. 

Le décret du 7 mars 1793 abolit la faculté de 
tester en ligne directe : en conséquence , tous les 
descendants d'un même degré ont désormais un 
droit formel au partage égal des biens de leurs 
ascendants. 

Le décret du 4 juin 1793 porte que les enfants 
nés hors du mariage succéderont dorénavant aux 
biens de leurs père et mère , selon les formes qui 
seront ultériem*ement déterminées. 

Le décret du 12 brumaire an II (2 novembre 
1793) admet, au même titre que les enfants légi- 
times et par un effet rétroactif, les enfants na- 
turels aux successions de leurs père et mère, 
ouvertes depuis le 14 juillet 1789. 

Le décret du 17 nivôse an II (6 janvier 1794) 
coordonne l'ensemble des dispositions promul- 
guées par le précédent décret. Il prescrit le par- 
tage égal absolu entre les descendants du même 
d^gré. Il annule toutes les clauses contraires in-- 



356 LITRE II — Là propriété 

troduites dans les contrats de mariage , dans les 
donations et dans les testaments dont les au- 
teurs sont décédés depuis le 14 juillet 1789. Ce- 
pendant il permet de disposer, en faveur d'une 
personne étrangère à la famille, d'un dixième des 
biens , en cas d'héritiers directs , et d'un sixième 
en cas d'héritiers collatéraux, 

§ V, Adoucissement du Partage forcé sous le Directoire 

et le Consulat. 

La loi du 15 thermidor an IV (2 août 1796) 
abolit l'effet rétroactif attribué au décret du 4 
juin 1793 par le décret du 12 brumaire an II 
(2 novembre 1793); en conséquence, le droit ac- 
cordé aux enfants naturels ne s'exerce plus que 
sur les successions ouvertes depuis le 4 juin 1793. 
Cependant les enfants naturels déchus en vertu 
de la présente loi reçoivent, à titre d'aliments, 
une pension égale au tiers du revenu qui leur 
était alloué. 

Le décret du 4 germinal an VIII (27 mars 1800), 
revenant sur les prescriptions absolues des dé- 
crets précédents, rend en partie aux pères de 
famille le droit de faire des libéralités , par actes 
entre -vifs ou par testament, en faveur de leurs 
enfants. Ces libéralités peuvent atteindre le quart 
des biens , quand il y a moins de quatre enfants; 
le cinquième s'il y a quatre enfants ; le sixième 
s'il y a cinq enfants; et ainsi de suite. Cette loi 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÊGIMBS I» SUCCESSION 357 

ne modifie d'ailleurs en rien le principe du par- 
tage égal entre héritiers du même degré , dans le 
cas des successions ab intestat. 

Le décret du 29 germinal an XI (19 avril 1803), 
promulguant la partie du Code civil relative aux 
successions , maintient le régime de partage égal 
dans les successions ab intestat; il ne reproduit 
point les dispositions prises le 4 juin 1793 en 
faveur des enfants illégitimes. Il étend les limites 
des libéralités faites par actes entre -vifs ou par 
testament en faveur des enfants ou des étran- 
gers. Ces libéralités peuvent s'élever à la moitié 
du bien s'il y a un enfant; à un tiers s'il y a 
deux enfants ; à un quart s'il y a trois enfants ou 
plus (art. 913). Eiifin ce décret conserve une 
trace 'du régime des substitutions en autorisant 
les père et mère à donner la quotité disponible 
à un ou à plusieurs de leurs enfants , à la charge 
de rendre ces biens aux enfants nés ou à naître 
desdits donataires, mais au premier degré seu- 
lement. Toutefois ces dispositions ne sont va- 
lables qu'autant que la charge de restitution sera 
imposée au profit de tous les enfants nés ou à 
naître du grevé, sans exception ni préférence 
d'âge ou de sexe. 

§ VI. La Conservation forcée ou les Majorais du premier Empire. 

Sept décrets, portant tous la date du 30 
mars 1806, rétablissent le principe de la Con- 



338 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

servation forcée, en faveur de vingt -cinq grands 
dignitaires de l'empire, auxquels sont attribués 
autant de grands fiefs, tous situés hors des limites 
qu'avait alors l'empire français. Ces décrets dé- 
signent explicitement les duchés de Dalmatie, 
d'Istrie , de Frioul , de Gadore , de Belluue , de 
Conegliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano, de 
Vicence , de Padoue et de Rovigo ; la principauté 
(avec droits de souveraineté) de Neufchâtel, les 
duchés de Massa et Garrara; le grand -duché de 
Berg et de Glèves, et la principauté de Guastalla. 
Ils se bornent à instituer, en principe, tBois duchés 
dans les États de Parme et de Plaisance , et six 
duchés dans le royaume des Deux - Siciles. Tous 
ces fiefs doivent être intégralement transmis dans 
les familles des premiers titulaires , de mâle en 
mâle, et par ordre de primogéniture. A la plu- 
part d'entre eux sont attachées des dotations 
formées en partie par le revenu des domaines 
nationaux , en partie par une portion déterminée 
de l'impôt prélevé par l'État, dans la circonscrip- 
tion du fief. 

Le sénatus - consulte du 14 août 1806 adopte, 
sous un titre insignifiant, et en quelque sorte 
subrepticement , un principe d'une grande im- 
portance : il rétablit , pour des biens situés dans 
l'empire français, le régime de la Conservàlioa 
forcée. Les articles 1 et 2 autorisent le prince 
de Guastalla à acquérir dans l'intérieur de l'em- 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 359 

pire , avec le produit de la cession faite de cette 
principauté au royaume d'Italie, des biens qui 
seront possédés par le prince et ses succes- 
seurs aux conditions fixées par le décret du 30 
mars 1806. Les articles 3 et 4 portent que les fiefs 
institués ou à instituer dans les pays étrangers 
pourront être échangés de la même manière, 
contre des biens situés dans l'empire français. 
Enfin l'article 5 porte que « Sa Majesté , soit 
« pour récompenser de grands services , ou pour 
< exciter une utile émulation, soit pour concourir 
« à l'éclat du trône , pourra autoriser un chef de 
« famille à substituer ses biens libres pour for- 
ce mer la dotation d'un titre héréditaire , rêver- 
« sible à son fils aîné et à ses descendants en 
« ligne directe , de mâle en mâle , par ordre de 
« primogéniture. » 

Un décret du i^ mars 1808 institue les titres 
de prince, d'altesse sérénissime, de duc, de 
comte, de baron et de chevalier. Il fixe le 
montant du revenu annuel des majorais que 
les titulaires devront fonder pour avoir le droit 
de transmettre leurs titres de noblesse à leurs (ils 
aînés ou puînés , et à leur descendance légitime , 
naturelle ou adoptive. 

Un second décret de même date établit l'en- 
semble des dispositions relatives à l'institution 
des majorats. Ceux-ci se composent, soit de biens 
immeubles, soit de rentes sur l'État ou d'ac-^ 



360 LIVRE 11 — LÀ PROPRIÉTÉ 

tions de la Banque de France immobilisées. Les 
portions de revenu qui proviennent de ces deux 
dernières sources sont soumises à une retenue 
annuelle d'un dixième qui doit être employée à 
accroître le capital du majorât. Les personnes en 
possession des titres de duc, de comte et de 
baron pourront rendre ces titres transmissibles 
au moyen de majorats, avec l'autorisation de 
l'Empereur, sur l'avis favorable exprimé, tou- 
chant la valeur des biens affectés à ces majorats, 
par l'archichancelier assisté du conseil du Sceau 
des litres. L'Empereur peut également, par lettres 
patentes, instituer des majorats en faveur de 
personnes non titrées qui en feront la demande. 
Les titulaires de majorats, en en prenant pos- 
session, prêtent serment d'être fidèles à l'Em- 
pereur, d'élever leurs enfants dans les mômes 
sentiments, et de voler à la défense de la patrie 
chaque fois que le territoire sera menacé ou que 
l'Empereur ira à l'armée. Les biens affectés aux 
majorats ne peuvent être ni aliénés, ni saisis, ni 
grevés d'hypothèques. 

Le décret du 10 mai 1809 autorise une femme 
mariée à constituer un majorât en faveur de son 
mari et de leur descendance commune, avec ses 
biens propres , sans qu'il soit besoin d'une autre 
autorisation que celle requise par l'article 217 du 
Code civil. 

Le décret du 3 mars 1810 fixe dans des habi- 



CE. 23. — HISTOIRE DE NOS REGIMES DE SUCCESSION 361 

tatiosis urbaines le siège des majorais. Les princes 
du sang y les grands dignitaires, les princes et 
les ducs doivent nécessairement résider à Paris; 
les comtes et les barons, à Paris ou dans les 
chefs-lieux de département ou d'arrondissement. 
Cependant un décret du 11 juin 1811 , rendu 
sur les observations du conseil du Sceau con- 
statant les inconvénients de ces prescriptions, 
permet aux comtes et aux barons de prendre pour 
siège de leurs majorais des habitations jointes à 
des terres réunies en corps de domaines. 

s VII. La continuation et l'extension des majorais 

sous la Restauration. 

^ordonnance du 19 août 1815 porte que la 
dignité de pair de France est et demeurera héré- 
ditaire avec les titres correspondants, de mâle en 
mâle, par ordre de primogéniture, dans la famille 
des membres actuels de la Chambre des pairs. 
Des lettres patentes régleront les nominations 
déjà faites ou à faire , et porteront collation du 
titre joint à chaque pairie. 

Selon l'ordonnance du 25 août 1817, nul à l'a- 
venir ne doit être appelé à la Chambre des pairs, 
s'il n'a préalablement constitué un majorât avec 
l'autorisation du roi. Ces majorais sont formés 
d'immeubles ou de rentes immobilisées ; néces- 
sairement liés au titre de la pairie, ils sont perpé- 
tuellement transmissibles à la descendance légi- 

RÉFORME SOCIALE I — 11 



362 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

time et naturelle , de mâle en mâle , par ordre de 
primogéniture. 

L'ordonnance du 31 août 1817 présente Ténu- 
mération des titres attribués aux pairs de France 
désignés nominativement. Deux ordonnances 
postérieures , des 5 mars et 21 novembre 1819, 
nomment de nouveaux pairs de France, et por- 
tent que la pairie ne sera transmissible qu'à la 
descendance de ceux qui auront institué des 
majorats. 

Selon l'ordonnance du 24 février 1824, les titres 
accordés à des personnes autres que les pairs de 
France seront, à l'avenir, personnels; et ils ne 
pourront être transmis qu'à la descendance de 
ceux qui auront institué des majorats. Les reve- 
nus de ces derniers ne pourront excéder le tiers 
des biens possédés par le fondateur. Les revenus 
transmissibles seront respectivement : pour les 
titres de comte et de marquis, 10,000 francs ; pour 
les titres de vicomte et de baron, 5,000 francs. 

La loi du 17 mai 1826 étend le droit de substi- 
tution conféré par les articles 1048 et 1050 du Code 
civil ; les biens dont il est permis de disposer, aux 
termes des articles 913, 915 et 916 , pourront être 
donnés, par actes entre- vif s ou testamentaires, à 
un ou plusieurs enfants du donataire, nés ou à 
naître, jusqu'au deuxième degré inclusivement *. 

1 La Chambre des pairs distingua alors avec un lact sûr, dans 
le projet de loi qui lui était soumis, la disposition utile de la 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 363 

En adoptant cette disposition, la Chambre des 
pairs repoussa un article du même projet de loi 
qui, dans toute succession en ligne directe, attri- 
buait la quotité disponible, à titre de préciput 
légal , à l'aîné des enfants mâles. Cette attribu- 
tion avait lieu seulement quand la succession 
payait 300 francs d'impôts et quand le propriétaire 
n'avait point exprimé une autre volonté. 

§ VIII. L*alK>liUon des majorais sous la monarchie de 1890 

et la République de 1848. 

La loi du 29 décembre 1831 , supprimant les 
institutions fondées par le gouvernement de la 
Restauration, énonce que la dignité de pair de 
France , conférée à vie , n'est point transmissible 
par droit d'hérédité , et qu'à l'avenir aucune do- 
tation ne pourra lui être attribuée. 

La loi du 12 mai 1835 annule en grande par- 
tie les dispositions établies au sujet des majorats 
par les gouvernements de l'Empire et de la Res- 
tauration. Elle porte que toute institution demajo- 

disposition injuste. Parmi les défenseurs de la loi salutaire qui 
étendit à toutes les classes de la société le bienfait des substitutions 
à deux degrés, je crois devoir particulièrement citer M. le baron 
de Montalembert. Plusieurs des principes qui, je Tespère, servi- 
ront de base à une réforme prochaine de notre régime de suc- 
cession, sont exposés en termes excellents dans le discours quMl 
prononça le 8 avril 1826. Trente ans plus tard, son illustre 
fils, M. le comte de Montalembert, signalait Theureuse influence 
que la liberté de tester exerce sur les libertés publiques de TAn- 
glelerre. (Voir l'ouvrage intitulé : De V Avenir politique de l'An- 
gleterre; Paris, 1833.) 



364 UVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

rats est à Tavenir interdite ; que les majorats con- 
stitués jusqu'à ce jour avec des biens particuliers 
ne pourront s'étendre dans la descendance au 
delà de deux degrés ; que le fondateur d'un ma- 
jorât pourra le révoquer, sauf dans le cas où il y 
aurait un appelé qui aurait contracté mariage ou 
dont il serait resté des enfants ; que , toutefois , 
les majorats fondés avec dotation de l'État conti- 
nueront à être possédés et transmis conformé- 
ment aux actes d'investiture , afin de conserver à 
l'État le droit de rétour qui y est stipulé. 

La loi des 17 janvier, 30 avril et 7 mai 1849 con- 
firme l'abolition des majorats de biens particu- 
liers déjà prescrite en 1835; elle déclare que les 
biens resteront libres , après transmission à deux 
degrés, entre les mains de ceux qui en sont inves- 
tis. Pour l'avenir, la transmission limitée à deux 
degrés aura lieu seulement en faveur des appe- 
lés déjà nés ou conçus lors de la promulgation 
de la présente loi. Elle abolit en outre la loi du 
17 mai 1826 : elle dit que les substitutions éta- 
blies en vertu de cette dernière loi ne seront 
maintenues qu'au profit des appelés actuels ou 
des enfants conçus lors de la promulgation de la 
présente loi. 

§ IX. Rétablissement d'un seul majorât sous le second Empire. 

Enfin le gouvernement du second Empire, 
commençant une réaction nouvelle contre l'im- 



CH. 23. — HISTOIU M, 50^ U^^JOS IC SfOJLs^.Ji o^ 



pulsion donnée par les goaTerwinentr des deux 
Républiques et de la teancfae cadette des Bour- 
bons, a été condoity dans une droonstance mé- 
morable, à rentra* dansla Toie ourote en i806 : 
il a créé, par la loi du 18 mars 1857% un mqorat 
en faveur du général illustre qui a terminé glo- 
rieusement la guerre de Crimée. 



§x. 

L'bistoire de ces innombrables régimes de 
succession met donc en relief les particularités 
suivantes : 

Deptiis l'origine de l'ère cbrétienne jusqu'au 
milieu du xvn* siècle, nos ancêtres acclimatèrent 
de plus en plus dans notre pays les habitudes de 
transmission intégrale. Ils se plaisaient à perpé- 
tuer dans les mêmes familles, avec les bonnes 
mœurs et certaines fonctions sociales, les foyers 
domestiques et les propriétés rurales. Pour at- 
teindre ce but, ils eurent d'abord recours au droit 
d'aînesse ; puis , à mesure que les mœurs se per- 

i Celte loi est conçue dans les termes suivants : — » Art. l«^ Uno 
u dotation annuelle de cent mille francs est accordée au maréchal 
« Pélissier, duc de Malakoff, en récompense des services énii- 
« nenls qu^il a rendus à la France , comme commandant on chef 
« de l'armée d'Orient, pendant la glorieuse et mémorable cam- 
« pagne de Crimée. Elle sera transmissible à ses descendants, 
« de mâle en mâle, par ordre de primogénilure, et fora retour ii 
» l'État en cas d'extinction. Elle sera inaliénable et insaisissable. 
« — Art. 2. Cette dotation sera inscrite au grand-livre do la dettn 

publique, à une section spéciale, avec jouissance à partir du 
« 8 septembre 1855. » 



366 LIVRE II — LK PROPRIÉTÉ 

fectionnèrent, ils firent surtout usage des testa- 
ments. Malgré les révolutions dont je viens de 
tracer le tableau , nous possédons encore dans le 
sud -ouest de l'empire une race admirable de 
paysans qui, depuis vingt- cinq siècles*, se trans- 
mettent dans ces conditions les biens de famille. 
Là, comme dans beaucoup d'autres parties du 
territoire , les avantages résultant de la transmis- 
sion intégrale des biens ne constituaient pas un 
privilège pour la noblesse : ils étaient acquis à 
toutes les classes de la société. 

Ce mouvement spontané se produisit en An- 
gleterre aux mêmes époques ; et il s'y est conti- 
nué jusqu'à ce jour. Il s'arrêta en France, sous 
Louis XIV et ses successeurs , à cette époque fu- 
neste de notre histoire où les classes supérieures, 
envahies par le scepticisme , adonnées au luxe et 
aux mauvaises mœurs, abandonnèrent, pour la 
vie de cour, la vie rurale qui jusque-là avait été 
la source légitime de leur influence. La stabilité 
des biens commença dès lors à se perdre dans les 
familles ; et ce qui en resta dans les habitudes de 
la grande noblesse devint souvent une cause de 
scandale. 

Le gouvernement qui mit en pratique, pendant 
deux années à peine, les idées de 1789, céda à 
l'opinion publique, égarée par l'esprit de révolu- 

1 L'Organisalion de la famille, §g 9 et 16. (Note de 1872.) 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 367 

tien qu'engendrèrent peu à peu les sophismes de 
J.-J. Rousseau. Il porta atteinte à la stabilité dans 
rhéritage autant qu'il put le faire en respectant 
la Liberté testamentaire. Le gouvernement révo- 
lutionnaire, à son tour, détruisit cette liberté 
avec beaucoup d'autres, et imposa le Partage 
forcé le plus absolu en faveur de la descendance 
directe, sans même excepter les enfants natu- 
rels. Il n'hésita pas à placer ainsi la France en 
dehors de sa tradition et de celle des peuples 
civilisés. 

Le premier Empire eut recours aux lois de suc- 
cession pour établir les deux systèmes de des- 
truction et de privilège qui avaient été appliqués, 
un siècle plus tôt, aux catholiques et aux pro- 
testants d'Irlande par le gouvernement anglais. 
Il conserva, pour la masse de la population fran- 
çaise, le Partage forcé que la révolution avait 
inauguré ; il restaura le droit d'aînesse en faveur 
des familles qui lui parurent particulièrement 
dévouées au nouvel ordre de choses. 

La Restauration ne toucha point à ce régime. 
Comme l'Empire, elle en tira parti pour accorder 
le privilège du droit d'aînesse aux familles de son 
choix. A la vérité , ce gouvernement tenta de dé- 
velopper par des procédés moins exclusifs, parmi 
les classes riches , les habitudes de transmission 
intégrale; mais l'opinion publique, fidèlement 
interprétée par la Chambre des pairs , refusa de 



368 LIVRE II — LÀ PROPRIÉTÉ 

s'associer à une mesure qui négligeait les intérêts 
de la petite propriété. 

Le gouvernement de 1830 réagit avec raison 
contre un mode de transmission fondé sur le pri- 
vilège; et il détruisit en principe les majorats. 
Exagérant à son tour cette réaction, le gouver- 
nement de 1848 crut devoir interdire la substitu- 
tion à deux degrés de la quotité disponible , qui 
n'était cependant que l'usage de la Liberté testa- 
mentaire, sous un régime de droit commun. C'est 
ainsi que, ballottée entre diverses tendances et 
privée pour le moment des moyens de conserva- 
tion établis par le fondateur du Code civil, la 
France se trouve soumise de nouveau au Partage 
forcé de la révolution tempéré par les palliatifs 
du Consulat. 

En résumé, depuis 1789, la transmission inté- 
grale des biens est tantôt proscrite par des pas- 
sions qui ne tiennent pas compte des éternelles 
nécessités de l'ordre social; tantôt elle est im- 
posée par une intervention gouvernementale 
contraire aux idées qu'adoptent de plus en plus 
les peuples libres et prospères. La France cepen- 
dant ne peut constamment osciller entre ces 
deux mouvements opposés. Le moment semble 
donc venu de mettre notre régime de succession 
en harmonie avec notre tradition, et avec la pra- 
tique spontanée des populations les plus morales 
et les plus laborieuses du continent européen. 



CH. 23. — HISTOIRE DE NOS RÉGIMES DE SUCCESSION 369 

Ce but serait atteint par la liberté testamentaire 
complétée par la coutume ab intestat, dont le 
principe est exposé au Chapitre précédent. 

J'ai exprimé en 1855 cette opinion dans les 
Ouvriers ewropéens. Je l'ai fait malgré le conseil 
des amis qui comprenaient la nécessité de la ré- 
forme, mais qui se persuadaient que toute allusion 
à cette vérité empêcherait le succès de l'ouvrage. 
Ces craintes ne se sont point confirmées. La Li- 
berté testamentaire atout d'abord suscité beaucoup 
de sympathies. C'est surtout le besoin de cette 
liberté qui a groupé les premiers éléments de ce 
grand parti de la réforme sociale , dans lequel se 
, fondront un jour tous les partis qui nous ont lé- 
gué tant de luttes stériles^ Le succès sera prompt 
si le maintien de la paix, au dedans comme au 

^ Cette prévisioQ s^est promptement réalisée : dès le 3 avril 1865, 
quarante et un députés , appartenant aux quatre partis qui nous 
divisent, ont voté pour une proposition tendant à restaurer eu 
France la liberté testamentaire. Ce premier noyau de la réforme 
sociale sera placé par Thistoire en tête des restaurateurs de nos 
libertés civiles ; et je le signalerai dans tous mes écrits. Il com- 
prend MM. Ancel, le comte d'Arjuzon , le comte d'Ayjçuesvives , 
Bartholoni, le prince de Beauvau (Marc), Belhmont, le comte de 
Boignes, Bourlon, Bûcher de Chau vigne, le comte Cafarelli, le 
comte de Champagny (Jérôme), le comte de Champagny (Napo- 
léon), de Chiseuil, le vicomte Glary, le baron de Cœhorn, Coulaux, 
de Dalmas, Dolfus (Camille), Duplan, Dupont (Paul), Etcheverry, 
Geoffroy de Villeneuve, Gellibertdes Seguins, Granier de Cassa- 
gnac, le vicomte de Grouchy, le marquis d'Havrincourt, Hénon , 
Kolb-Bernard , Lambrechl, le comte de Latour, Lubonis, le duc 
Marmier, Martel, Palluel, Pissart, le vicomte de Plancy, le baron 
de Reinach, Palabot, Terme, le baron de Veauce, de Wendel. 
(Note de 1866.) 



370 LIVRE II — LA PROPRIÉTÉ 

dehors , permet enfin aux bons citoyens de tra- 
vailler sans arrière -pensée au problème posé, 
mais non résolu, depuis un siècle *. Débarrassée 
des préoccupations qui l'ont égarée longtemps, 
la nation ne tardera pas à reconnaître que la ré- 
forme doit sortir, non des révolutions violentes et 
des débats irritants de la vie publique , mais de 
la lente réorganisation des trois éléments prin- 
cipaux de la vie privée , la religion , la propriété 
et la famille. 



^ Ce vœu n^a pas été exaucé.' Des guerres heureuses (en 
apparence], suivies de guerres désastreuses, ont constammenl 
occupé les pensées et absorbé les ressources de la nation. Ce- 
pendant la cause du testament n^a pas été oubliée. La race fran- 
çaise comprend de plus en plus que le Partage forcé est pour 
elle un redoutable ennemi. Comme exemple de ce progrès des 
esprits, je puis indiquer quatre faits choisis entre beaucoup 
d'autres. — En 1865, sur Tinitialive de M. Larsonnier, fabricant 
de tissus, cent trente négociants ou fabricants de Paris ou des 
provinces ont réclamé la liberté testamentaire par une pétition 
soumise au sénat. — En 1866, sur Tinitialive de M. Salandrouze- 
Lemoulec, fabricant à Aubusson, quatre cents paysans et ou- 
vriers de la Creuse ont également réclamé par pétition la liberté 
testamentaire. — En 1865, les colons français de Pancienne île 
de France, soumis depuis 1815 à TAnglelerre, ont réclamé la 
même réforme auprès de leur législature locale. — Enfin , le 
25 juin 1871 , MM. Baragnon , Lucien Hrun et Mortimer Ter- 
naux, soutenus par M. Paul Belhmont, ont repris dans TAssem- 
blée nationale de Versailles la proposition de leurs quarante et 
un devanciers de 1865. (Note de 1872.) 



FIN DU TOME PREMIER 



SOMMAIRE 

DU TOME PREMIER 



Voir, en tête de ce Tome : rAvertissemenI de la 
1'° Édition (1864); la Préface de la 4« Édition (1872); 
rAvertissement des Éditeurs (1872); la Table des 
matières contenues dans les qualre Tomes et l'Obser- 
vation préliminaire sur les renvois intercalés dans le 
texte. 

Introduction. — Les idées précoiiçues et les 
faits, touchant la distinction du bien et du 
mal Pages 1 à 108 

Livre premier. — La Religion. Pages 109 à 226 

Livre auj^itnE.— La Propriété. Pages 227 à 370 

Voir, en tête de l'Introduction, du Livre premier 
et du Livre deuxième, le sommaire des chapitres. 



7853. — Tours , imi'U. mame 







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